samedi 26 mai 2012 Dernière mise à jour 00h05
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Leçon sur la leçon

Le film Home ou Guy Laliberté peuvent-ils se permettre de faire la morale sur les questions éthiques et environnementales?

Il faut avoir vécu sur une autre planète au cours des derniers jours pour avoir manqué le double méga-tapage publicitaire entourant le prochain voyage du fondateur du Cirque du Soleil et le lancement stratosphérique du film Home. Jeudi, Guy Laliberté confirmait qu'il deviendrait bientôt «le premier artiste de l'espace». Hier soir, le documentaire Home était lancé simultanément dans une centaine de pays, y compris sur RDI et au Palais des congrès de Montréal.

Et alors? Quel est le rapport? En fait, ces deux grands coups de pub ont en commun plusieurs caractéristiques fondamentales. D'abord, ils coûtent très cher, soit plus de 35 millions de dollars pour le «trip» spatial et au moins 23 millions pour le documentaire.

Ensuite, l'un comme l'autre se réclame d'une volonté généreuse et environnementaliste. «L'eau en aura pour son argent», a dit le futur cosmonaute Guy Laliberté, créateur de One Drop, une fondation mondiale pour l'eau. Le documentaire sur des images de Yann Arthus-Bertrand, lancé en ce jour mondial de l'environnement, se présente tout simplement comme «le plus grand éco-événement de l'histoire».

Finalement, qu'on le veuille ou non, ce film et cette échappée belle suscitent d'étranges et troublantes questions sur les contradictions de notre temps.

Guy Laliberté se fait reprocher dans les médias de parler des deux côtés de la bouche en même temps, comme on dit en «franglais» de station spatiale: d'une part, il prône la préservation des ressources, et de l'autre, il en gaspille tout un tas pour sa propre satisfaction. Ce voyage orbital, présenté comme une «mission sociale et poétique», sera peut-être un peu une excursion autour de son propre nombril.

Le film ne manque pas non plus d'apories apparentes puisque le brûlot pelliculaire contre la consommation a été financé par le groupe PPR (Pineault-Printemps-Redoute). En effet, cet empire industriel et commercial du Français François Pineault se consacre entièrement à la production, à la distribution et à la vente d'innombrables «cossins», y compris des produits de luxe (Gucci, YSL...) que s'arrachent les turboconsommaturs de la planète comme M. Laliberté et son entourage. Tout se tient...

Haro sur les donneurs de leçons, donc?

«Je ne suis pas gêné par le fait que des gens donnent des leçons sans être en situation de les donner», tranche franchement Christian Nadeau, professeur de philosophie à l'Université de Montréal. Spécialisé en éthique et en philosophie politique, il rédige Le Devoir de philo sur la pensée d'Edward Saïd dans l'édition d'aujourd'hui. «On ne devrait pas non plus s'opposer en bloc à tous les donneurs de leçons, ce qui est tout aussi simpliste. Tant mieux s'il y a des gens qui essaient et qui interviennent dans le débat public, même de façon maladroite, parfois.»

Bref, pour lui, ce serait bête de donner des leçons béates aux donneurs de leçons rassasiés. «On devrait pourvoir exposer les contradictions sans tomber dans le jugement tranché et absolu, à l'emporte-pièce», dit le philosophe, qui ose un parallèle: au Québec, il est devenu de bon ton de s'opposer à la «rectitude politique» et à la «pensée unique», mais en sombrant dans le même simplisme. «C'est quand même fascinant de voir que la pensée unique fait partie de la pensée unique...»

Une mode

Thierry Pauchant, de la Chaire de management éthique des HEC, ne peut pour sa part s'empêcher d'observer que le tape-à-l'oeil environnemental frappe fort en affaires. L'industrie automobile a récemment fait croire à l'existence de 4X4 écolos...

«C'est une mode, dit le professeur Pauchant. Aujourd'hui, le message qui vise uniquement les profits ne passe plus. Alors les compagnies s'enrobent de responsabilités sociales et corporatives, mais aussi de développement durable. C'est dommage, parce que ces excellentes notions s'en trouvent banalisées. En fait, il n'y a que 5 à 10 % des actions en ces matières qui valent le coup, pas plus.»

Est-ce le cas pour nos milliardaires philanthropes? Pour le philosophe conséquentialiste, c'est l'effet qui compte, l'effet des gestes et des paroles. «Je ne suis pas non plus dans la tête de ces promoteurs et je ne peux savoir s'ils croient vraiment à leurs projets, répond Christian Nadeau. Par contre, s'ils sont de bonne foi, ceux qui donnent des leçons se trouvent en contre-performance puisque, en voulant envoyer un message, ils produisent exactement l'effet inverse. Ainsi, il suffit de très, très peu d'information pour comprendre qu'il y a une incompatibilité entre l'environnement et le tourisme spatial. En le constatant, le public va devenir sceptique devant le discours environnementaliste et baisser les bras devant ses responsabilités. Le grand danger est là.»

Pire, cet engrenage peut stimuler le cynisme, qui atteint déjà des niveaux stratosphériques dans nos sociétés, revenues de tout. Le socialisme réservé aux riches existe déjà. Des dirigeants d'entreprises et de fonds d'investissement empochent des millions en primes pour avoir perdu des milliards, vite compensés par les impôts de ceux qui en payent. Il ne faudrait pas maintenant ajouter à cela l'environnementalisme pour les pauvres seulement...

Que faire alors? Le spécialiste en management Thierry Pauchant milite pour sa part pour le développement d'une «orgéthique», tout comme le système biomédical a développé une bioéthique. Il a notamment testé cette idée en enfilant une centaine d'entrevues avec des managers et des leaders pour le compte de l'émission Éthique au travail, de Radio Ville-Marie. Il vient de publier 36 façons d'être éthique au travail (Fides).

«La vraie implication éthique ne se fait pas par appât du gain ou pour respecter la loi, dit le professeur Pauchant. Elle découle d'un vrai souci de l'autre. Et il faut se demander qui est cet autre. Si c'est seulement votre gang, votre équipe de gestionnaire ou vos actionnaires, ça ne compte pas. L'autre, ça doit être la société dans sa globalité, et la planète et le cosmos.»

Christian Nadeau s'interroge finalement sur les ramifications politiques des problèmes écologiques incommensurables auxquels est confronté notre monde, qu'observe Home de haut et qu'observera bientôt d'encore plus haut, du point de vue du soleil, le saltimbanque en chef. «L'écologie n'est pas seulement un problème qui concerne le consommateur individuel, conclut le philosophe. La question morale et politique qui m'intéresse le plus c'est précisément celle de la responsabilité collective. Je vois mal comment la politique peut échapper à la morale et vice versa...»
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012