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Pour la sauvegarde du patrimoine végétal

Avec son Potager de la Nouvelle-France, Louise Saint-Pierre retrace la riche tradition horticole d'autrefois

Le mois de mars, pour Louise-Saint-Pierre, c'est le moment de semer à l'intérieur les précieuses graines de légumes et de fruits rares qu'elle cultive dans un potager à l'ancienne. L'été prochain, elle en offrira les trésors aux clients qui fréquentent son petit comptoir à légumes au Moulin des Trois-Saumons qui jouxte la rivière du même nom, près de Saint-Jean-Port-Joli.

Pour commencer, Louise Saint-Pierre a semé dans de tout petits pots les graines d'oignons, de poireaux et de céleri. Vers la fin du mois de mars, ce sera au tour des 45 variétés de tomates, les poivrons et les aubergines, puis les fines herbes, les crucifères et les fleurs. En mai, il faudra répandre le compost, passer le rotoculteur dans le jardin, installer le système d'irrigation et planter en terre toutes les petites pousses qui auront pris racine à l'abri dans la maison, en commençant par les pois, les radis, la laitue, les betteraves, les oignons et les épinards « qui aiment bien les petits gels ».

Enfin, plus ou moins tard dans le mois de juin, cela dépend de la pleine lune, les plus sensibles : melons et concombres, tomates, aubergines et haricots. L'abondance de la neige encore infondue aujourd'hui empêchera Louise Saint-Pierre de semer en couches-chaudes cette année : « Tous les cultivateurs de la côte sud du Saint-Laurent savaient faire les couches-chaudes, cette méthode de semis en boîtes vitrées, entourées et chauffées par du fumier de cheval, qui permettent de semer très tôt à l'extérieur sans risquer que les plants ne gèlent », explique-t-elle.

Parmi ses clients, plusieurs viennent de loin ; c'est qu'on trouve au Potager de la Nouvelle-France, qu'elle a créé de toutes pièces, des variétés de légumes biologiques introuvables dans les chaînes d'épicerie. Un singulier détour a mené cette jeune femme à l'horticulture. À la fin de son cours collégial, elle avait d'abord pensé s'inscrire en biologie ou en agronomie. « Mais j'avais envie d'élargir mes horizons, de maîtriser une autre langue et de sortir du Québec. »

C'est ainsi qu'elle a d'abord complété un baccalauréat en sciences politiques à Toronto, puis une maîtrise en études médiévales, avant de s'inscrire en communication à l'Université de Montréal. « Les postes qu'on m'a proposés par la suite me semblaient bien détachés du monde concret, explique-t-elle ; et puis, la présence quotidienne du fleuve me manquait. » Bientôt, le goût de sa terre natale et de l'agriculture la reprend. En 1993, elle et son compagnon reviennent à Saint-Jean-Port-Joli et s'approprient alors le Moulin des Trois-Saumons, une bâtisse imposante avec ses murs d'un mètre d'épaisseur. « Ce moulin avait déjà appartenu à mes arrière-grands-parents ; on l'a restauré en respectant l'architecture et les pièces d'origine qui s'y trouvaient encore : le bluteau, un escalier, les poulies et les courroies, ainsi que la pièce de maçonnerie, appelée beffroi, qui soutenait les meules. »

Bientôt, Louise Saint-Pierre s'inscrit à l'Institut des techniques agricoles de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. C'est en étudiant l'histoire des aliments, et plus particulièrement l'histoire de l'horticulture depuis l'arrivée des Français en Nouvelle-France, qu'un lien s'établit entre les diverses connaissances qu'elle a acquises. « Soudain, tout prenait son sens. On ne réalise pas jusqu'à quel point l'histoire des aliments est révélatrice et comment elle est chevillée aux diverses branches de l'histoire d'un peuple, y compris à son histoire politique. » C'est alors qu'elle a l'idée de créer un potager historique qui comprendrait des variétés rares de fruits et de légumes cultivés de façon biologique, en y mêlant des plantes ornementales.

Depuis mai 2002, le Moulin est officiellement devenu le siège du Conservatoire du patrimoine végétal de la Côte-du-Sud, un organisme auquel participent plusieurs horticulteurs intéressés à préserver ce précieux patrimoine. Depuis 1993, Louise Saint-Pierre n'a cessé d'interroger les gens, de poursuivre ses recherches concernant les méthodes utilisées par nos ancêtres pour cultiver, et les incroyables variétés de fruits et de légumes qu'on peut réussir à obtenir dans une région où le climat n'est pourtant pas des plus cléments.

Dans une perspective plus large, elle désirait favoriser chez les gens de la Côte-du Sud un climat d'entraide. Elle souhaitait que les horticulteurs amateurs se rencontrent pour réaliser des objectifs complémentaires. Le rêve prend forme : « Maintenant que le Potager commence à être connu, c'est incroyable, le nombre de visiteurs, jeunes ou moins jeunes, qui viennent spontanément m'apporter d'anciennes semences, me livrer les trucs de leurs grands-parents, me parler d'une variété de tomates ou de patates qu'ils mangeaient quand ils étaient petits... La tradition des jardins, au Québec, est vraiment beaucoup plus riche qu'on le croit. »

À force de colliger des informations (elle va jusqu'à recueillir tous les proverbes et les dictons qui concernent la culture maraîchère et horticole et l'agriculture) et de collectionner les graines qu'on lui apporte ou qu'elle déniche en Europe ou aux États-Unis, Louise Saint-Pierre en est arrivée à retrouver plusieurs variétés perdues qui ont déjà été cultivées au Québec, infiniment plus savoureuses que celles que nous proposent les supermarchés. « Il faut avoir l'esprit du détective et le goût de la collection ! remarque-t-elle. Je ramasse tout ce qui touche aux jardins, des dictons aux vieux outils en passant par les anciennes méthodes et les vieux catalogues de grainetiers. »

Soucieuse de développement culturel autant que de préservation du patrimoine végétal, Louise Saint-Pierre ne fait pas que cultiver fruits et légumes ; elle tente de cultiver le goût de l'apprentissage, de créer des liens et de favoriser chez les gens une prise de conscience des richesses de leur patrimoine. « Je travaille à développer un volet éducatif ; j'ai donné l'automne dernier un atelier sur la culture en couches-chaudes, par exemple, et animé une activité intitulée "Sauvons un trésor végétal". Mais les mentalités sont difficiles à changer et je constate qu'en général, la plupart des consommateurs ignorent bien des choses sur les denrées qu'ils achètent dans les supermarchés ! »

Le pool génétique

La préservation du pool génétique est cruciale pour l'avenir ; des scientifiques responsables de banques génétiques à travers le monde ont d'ailleurs lancé, lors du Sommet de Johannesburg, un fonds pour sauver le patrimoine génétique mondial qui se réduit un peu plus chaque jour. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime que les trois quarts des variétés agricoles cultivées dans le monde ont disparu depuis 1900.

À partir de la fin de juin et jusqu'à l'automne, on pourra trouver au comptoir du Moulin des Trois-Saumons les meilleures laitues (dont l'une dite « de la passion », venant de Silésie), des dizaines de fines herbes et quantité de fruits et de légumes rares et goûteux, parmi lesquels des concombres brodés de Russie et des concombres-melons, plusieurs sortes de fraises, des tomates-pêches ou abricots, des tomates-cerises blanches et d'autres minuscules appelées « petits moineaux », sucrées comme des fraises, des betteraves miniatures qui ressemblent à des petits fours, 15 variétés de carottes rouges, orange, jaunes, blanches, et une vingtaine de sortes de pommes de terre blanches, bleues, roses ou jaunes, pour ne nommer que quelques-uns des produits qui colorent l'étalage.

En septembre, Louise Saint-Pierre donnera encore quelques ateliers ouverts au public. Outre son comptoir à légumes, le Moulin, une magnifique bâtisse ancestrale que jouxtent des arches de pierre délimitant le jardin, côté rivière, offre des expositions saisonnières et abrite également une petite boutique où tous les articles offerts ont trait aux jardins : confitures rares, gelées de toute sorte, miels, produits de l'érable, chocolats produits dans la région aussi bien que livres, tabliers de jardinier et plantoirs.

- Conservatoire du patrimoine végétal de la Côte-du-Sud : % (418) 598-7225.

- Le Programme semencier du Patrimoine, un organisme canadien, diffuse également de l'information concernant les anciennes semences : % (905) 623-0353, www.semences.ca.
 
 
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