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    Les guérilleros aux pouces verts - Courge contre béton

    « Nous devons développer une nouvelle façon de penser la ville »

    19 avril 2008 |Denis Lord | Actualités sur l'environnement
    Un acte de guerilla verte à Vancouver, tel qu’illustré dans le livre de David Tracey, Guerilla Gardening: A Manualfesto
    Photo: Un acte de guerilla verte à Vancouver, tel qu’illustré dans le livre de David Tracey, Guerilla Gardening: A Manualfesto
    Elles ont semé des narcisses sur des terrains industriels en Angleterre. Son lierre grimpe le long des poteaux de téléphone à Vancouver. D'autres encore ont érigé un jardin communautaire à Rivière-des-Prairies, près d'une autoroute. Tout cela sans permis des autorités dûment patentées. D'un continent à l'autre, les adeptes du «guerrilla gardening» veulent sauver et reverdir la planète, se réapproprier l'espace urbain. Geste efficace ou lubie d'utopistes candides?

    Guerrilla gardening, donc. Un concept typiquement anglo-saxon, avance Ismael Hautecoeur, chargé de projet des Jardins sur les toits à l'ONG Alternatives, qui ne connaît pas d'équivalent français à l'expression. Guerilla potagère, peut-être? Le premier terme évoque la lutte, la clandestinité. Isabelle Grégoire, une environnementaliste de Sutton, se souvient de ses années universitaires à Toronto, alors qu'elle et ses amis balançaient à divers endroits des «greenades», c'est-à-dire des semences enrobées d'argile destinée à une pousse à retardement. «Certains enlevaient du béton pour planter des légumes ou des fleurs, installaient des bacs à fleurs sur des toits d'usine, à l'insu même des propriétaires.»

    On ne peut certes faire abstraction du caractère anarchiste de la euh... lutte horticole?, mais ce n'est qu'un des visages de ce mouvement protéiforme et essentiellement informel. Journaliste et directeur d'EcoUrbanist, une firme spécialisée dans la gestion de projets écologiques, David Tracey en connaît bien les tenants et les aboutissants, lui qui signait l'an dernier chez New Society Guerrilla Gardening: A Manualfesto, un ouvrage pratique et théorique.

    «J'ai été très surpris par le résultat de mes recherches, dit le résidant de Vancouver, lui-même jardinier émérite. Au départ, je voyais le guérillero comme un jeune un peu anarchiste, fatalement de gauche, avec un bandana. C'est ça et plus encore. Il y a des professeurs d'université, des ingénieurs et des docteurs, des gens de toutes les classes sociales. Ce qui les réunit, c'est l'amour du jardinage et le désir de le sortir de leur terrain. Il n'y a pas de président — un des bons côtés —, pas de code, de poignée de main secrète, de cordon violet pour vous empêcher de passer. Tout le monde peut devenir un guérillero, c'est l'autonomie en vert. La plupart des gens ne connaissent même pas le terme de guerrilla gardening.»

    Origines

    Selon David Tracey, l'être humain ayant toujours entretenu des relations avec les plantes, le jardinage parallèle a de tout temps existé et dans toutes les cultures. À son sens, n'importe qui auparavant en connaissait davantage sur les plantes, celles qui peuvent nous abriter, nous guérir et nous rendre heureux. Il est légitime de croire que certains se sont emparés de variétés que des chefs gardaient à leur usage exclusif. Ailleurs, l'auteur donne l'exemple des Roms qui, il y a très longtemps, semaient des patates le long des routes où ils allaient repasser.

    S'il fallait tout de même donner une origine à cette appropriation citoyenne de la terre, Tracey la trouverait dans le mouvement des Diggers, mené par Gerrard Winstanley dans l'Angleterre du XVlle siècle. «Les nobles possédaient de nombreuses terres laissées en friche alors que la famine sévissait, explique-t-il. Les Diggers considéraient que le fait de ne pas les cultiver allait à l'encontre de l'Évangile. Oliver Cromwell a levé une armée pour éradiquer les Diggers, mais le manifeste de Winstanley est demeuré une inspiration au fil des siècles, par exemple pour la contre-culture dans les années 60.» À cette époque, avance Tracey, l'ensemencement hors propriété était un geste plus politique qu'environnemental, contrairement à aujourd'hui, remettant en question l'accès à la propriété, le droit de l'utiliser et le rôle de l'État. À la fin des années 1970, New York est devenu le terreau primordial du guerrilla gardening.

    Au Québec

    Si on fait bien sûr abstraction du cannabis planté illicitement dans les champs de maïs, le guerrilla gardening, au dire de connaisseurs, serait au Québec un mouvement très marginal. Isabelle Grégoire est d'un autre avis, affirmant que cette philosophie est à la source des jardins collectifs, aujourd'hui plébiscités par les instances gouvernementales.

    Là comme ailleurs, il demeure très ardu de quantifier ce mouvement diffus. Aux gestes de revendications environnementales se joignent des actes dictés par une pure nécessité et sans allégeance partisane, tel ce jardin de Rivière-des-Prairies, fondé par des immigrants et toléré par la municipalité.

    Comme plusieurs artistes associés à la galerie Dare-Dare, spécialisée dans les interventions in situ, Emily Rose Michaud inclut des plantes dans ses oeuvres. Elle se dit inspirée par David Tracey et le poète et biorégionaliste Gary Snyder. Dans le cadre de son installation d'art public Le Pouvoir aux pousses!, elle faisait livrer en novembre dernier, à ses frais, cinq tonnes de terre sur un terrain vacant du quartier Rosemont, près du couvent des Carmélites. Utilisant les techniques de la permaculture et du compostage carton feuilles, elle compte y semer bientôt une plante à déterminer, possiblement des monardes écarlates, et espère bien ainsi attirer des oiseaux-mouches. Emily Rose Michaud veut susciter un échange de connaissances sur les plantes, permettre aux résidants de mieux se connaître ainsi que le milieu où ils vivent.

    Les risques du métier

    Comment réagirait Michaud si la municipalité détruisait son travail? «Je vais le prendre comme ça vient, affirme l'artiste. Je ne peux pas laisser la peur arrêter mes actions.» À Montréal, sur un terrain abandonné près du boulevard Saint-Laurent, un jardin avait été érigé par un inconnu. «La municipalité l'a rasé et remplacé par du gravier, s'insurge Ismael Hautecoeur. Elle préfère ça à ce que la collectivité l'entretienne. Nous vivons dans un État de bureaucratie surréglementé.» L'artiste Glen Lemesurier a créé plusieurs jardins mariant arbres et sculptures à Montréal. Après quelques heurts, la ville reconnaît aujourd'hui son travail.

    Un des chapitres du Manualfesto de Tracey traite justement de la manière de transiger avec les autorités. «L'idée est d'amener les gens à ne pas voir le gouvernement seulement comme un adversaire explique l'auteur, mais comme un outil. Il y a des bureaucrates étonnamment humains qui veulent poser de bons gestes, mais leur culture organisationnelle tend à les restreindre. Il faut leur faciliter la tâche de dire oui — à tout le moins de ne pas dire "non"! Mon livre explore différentes stratégies en ce sens, incluant les suggestions d'un fonctionnaire de Vancouver.»

    La vie des jardiniers masqués semble exempte de sévices constabulaires. Pour la rédaction de son livre, Tracey a effectué des recherches extensives afin de trouver un cas d'arrestation, sinon un martyr. «Mais même avec la baisse du taux de criminalité dans les villes d'Amérique du Nord, remarque-t-il, la police est encore assez occupée pour ne pas se soucier de légumes.»

    Une démarche fructueuse ?

    Le concept de planter des arbres, des légumes ou des fleurs sans stratégie globale peut sembler puéril lorsqu'on connaît l'ampleur des problématiques environnementales, la gravité de la situation planétaire. Avec un C.V. propre à faire réfléchir nombre de sceptiques, Tracey demeure fermement convaincu de la validité de la démarche.

    «Le guerrilla gardening peut sauver la planète, croit-il. Avec plus de 50 % des humains vivant dans des villes, nous sommes devenus une espèce urbaine. Nous devons développer une nouvelle façon de penser la ville. Les gens croient qu'on doit laisser le design urbain aux mains de professionnels, mais ça ne fonctionne pas. C'est aux citoyens de décider. Le problème, c'est que la nature nous est devenue étrangère. On ne sait plus ce que ça veut dire parce qu'on vit dans des boîtes. Le guerrilla gardening est une façon de rendre les villes vivantes, de les faire fleurir.»

    L'architecte paysagiste mise sur l'intelligence et la capacité de résilience de l'être humain. «Et c'est peut-être en situation de crise qu'il est à son meilleur, ajoute-t-il. Il est comme un petit garçon qui tombe dans un puits et alors tous les gens s'entraident pour le sauver.»

    Tracey donne un exemple de persévérance. «En 1971, on devait construire un gros hôtel sur un terrain abandonné à l'entrée du Stanley Park à Vancouver, mais des Yippies ont protesté. Ils se sont installés sur le site, non seulement avec des pancartes mais avec des pelles, et ils ont planté des arbres. Ils n'avaient aucune chance, les plans étaient dessinés, le terrain vendu. Ils sont demeurés là un an, puis un donateur anonyme a fourni de l'argent pour racheter le terrain et la ville a collaboré. Des années plus tard, on a fait une entrevue avec un de ces types à la télé. Il a dit: "Oui, peut-être qu'on n'avait aucune chance, mais on devait le faire quand même." Aujourd'hui, ça s'appelle le Devonian Park.»

    Actuellement, des activistes potagers de Bruxelles oeuvrent à rassembler les gens autour d'une seconde édition du International Sunflower Guerrilla Day, le 1er mai. Quelle sera la moisson?

    ***

    Pour en savoir davantage:

    www.guerrillagardening.org; http://www.davidtracey.ca/books; http://pousses.blogspot.com

    ***

    Collaborateur du Devoir












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