samedi 26 mai 2012 Dernière mise à jour 00h05
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

L'entrevue - Claude Villeneuve: donner au développement durable les moyens de ses ambitions

Claude Villeneuve
Claude Villeneuve
Spécialiste mondial de la question environnementale, le biologiste et vulgarisateur scientifique québécois Claude Villeneuve n'a pas de temps à perdre avec les déclarations creuses de ceux qui voudraient en fait que l'on continue comme si de rien n'était et les éternelles condamnations des purs et durs. Son objectif est d'aider l'avancement de la cause du développement durable en en lui donnant des moyens réalistes et concrets.

«Ce qui m'a toujours énervé, c'est lorsque l'on reste dans l'énoncé d'idées vertueuses sans chercher à leur trouver des applications pragmatiques, confie-t-il. Une constante dans ma vie est que, quand je dis quelque chose, je m'organise pour que ça arrive.»

Le directeur de la chaire en Éco-Conseil de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) n'a rien contre les militants environnementalistes, au contraire. «Un militant, c'est bon, c'est généreux. Mais le problème est que la cause passe avant la réalité.»

Savoir composer

Dans la réalité, il faut savoir composer avec les grands pouvoirs économiques et politiques, pour qui la pollution n'est souvent pas le problème le plus important, dit l'auteur de plusieurs ouvrages scientifiques et de vulgarisation, notamment sur le développement durable et les changements climatiques. Mais il faut aussi comprendre que la protection de l'environnement n'est pas le seul défi auquel fait face l'humanité et que l'on doit aussi trouver la façon de donner du travail aux gens, d'assurer leur sécurité, de défendre leurs droits et de promouvoir leur culture.

«La raison d'être du développement durable est d'abord de répondre aux besoins humains, rappelle Claude Villeneuve. Tant que tu n'auras pas satisfait ces besoins de base, le reste ne peut pas se faire. Mais ces besoins sont par définition infinis, ce qui oblige l'adoption d'un cadre éthique pour répondre aux besoins dans le respect des capacités de support des écosystèmes et de la façon le plus juste et équitable possible. Dans ce cadre, l'économie continue d'occuper une place centrale, pas en tant qu'objectif, mais en tant qu'outil.»

Aux commandes du bulldozer

Pour ce faire, dit-il, nos sociétés manquent cruellement de personnes capables d'analyser chaque nouveau projet dans toutes ses dimensions environnementales, économiques et sociales et de trouver des moyens de concilier ces différents impératifs. Des professionnels du développement durable capables de servir de guides aux entreprises et aux gouvernements.

Claude Villeneuve enseignait le développement durable à Chicoutimi depuis quelques années déjà lorsque l'UNESCO lui confia, en 1987, la tâche de concevoir un programme universitaire spécialisé en développement durable. Ce programme deviendra un modèle dans le monde entier. Après un passage à la tête de l'Institut européen pour le conseil en environnement à Strasbourg, il lance en 2002 un programme de maîtrise à l'UQAC où des étudiants de tous les horizons géographiques et académiques apprennent à devenir ce que l'on appelle des «éco-conseillers».

«Tu ne peux pas faire changer de trajectoire à un bulldozer en tapant dessus avec une pancarte. Il faut que tu t'assoies à côté du conducteur et que tu lui expliques, résume-t-il. Un éco-conseiller, c'est cela. C'est quelqu'un dont la connaissance des bulldozers et la compréhension des plans des ingénieurs lui donnent la crédibilité pour qu'on lui confie le mandat de s'asseoir à côté du conducteur. C'est quelqu'un aussi dont les connaissances, les méthodes de travail et la capacité de montrer une vision plus large lui permettront d'éviter à ce conducteur de causer des dommages irréparables.»

Depuis 2002, une soixantaine d'éco-conseillers sont repartis de Chicoutimi avec l'équivalent d'un diplôme de maîtrise en poche. La plupart n'ont pas attendu longtemps avant de se trouver des emplois chez Bell, au ministère de la Santé, au Mouvement Desjardins, à la Ville de Québec, et à bien d'autres endroits. En plus de ses activités de formation et de recherche, la Chaire en Éco-Conseil se voit donner des contrats par des ministères, des entreprises privées et des gouvernements locaux.

L'expérience a valu à son instigateur plusieurs éloges et distinctions, dont celle de «scientifique de l'année» de Radio-Canada. Elle sera également l'un des cas abordés lors d'une journée de conférences et de discussions sur l'entrepreneuriat social organisée vendredi à Montréal par l'Institut du Nouveau Monde dans le cadre de son école d'été. Sur le thème «À go, on change le monde!», l'événement, auquel participeront notamment le pédiatre Gilles Julien, le cofondateur d'Équiterre, Sydney Ribaux, et le p.-d.g. de Communauto, Benoît Robert, sera suivi en soirée d'un gala durant lequel seront décernées des bourses à de jeunes entrepreneurs sociaux qui se sont démarqués. Une revue sera également publiée spécialement pour l'occasion.

Savoir écouter

Le métier de conseiller en développement durable n'est pas simple, observe Claude Villeneuve. «La première difficulté est d'accepter de remettre en cause nos certitudes et de passer par-dessus l'efficacité apparente des processus, explique le professeur. La ligne droite n'est pas toujours le meilleur chemin entre deux points lorsque l'on se soucie des impacts à long terme d'un projet. Et puis, ça prend du temps d'aller demander aux gens ce qu'ils pensent d'un projet.»

C'est qu'il faut, en effet, aussi se mettre à l'écoute des populations directement concernées. On s'évitera ainsi bien des problèmes, dit-il. On se fera même parfois souffler des solutions si l'on prend le temps de consulter ceux qui auront à vivre avec les conséquences de nos décisions et qui, à défaut d'avoir le titre d'experts, ont une connaissance intime des gens et des lieux où l'on s'apprête à intervenir.

«Il faut savoir écouter, dit Claude Villeneuve. Ce n'est pas facile lorsque l'on est un professionnel et que l'on nous a plutôt appris à dire aux autres ce qu'il faut faire. Il faut aussi avoir l'humilité d'accepter que la réalité ne rentre pas toujours dans le moule où on a pris l'habitude de le faire entrer.»

Collectivement, on a encore beaucoup de mal à placer nos actions dans un contexte plus général. On ne réalise généralement pas, prend-il pour exemple, que le produit fabriqué à l'étranger que l'on achète au magasin du coin parce qu'il nous coûte moins cher peut avoir toutes sortes d'impacts à long terme comme l'aggravation du problème des changements climatiques en favorisant le transport des biens sur de longues distances, comme la fermeture d'usines au Québec au profit de leurs concurrentes étrangères et par conséquent une augmentation du chômage et des impôts.

Mieux informés

Le message commence toutefois à faire son chemin dans les coeurs et dans les têtes, estime Claude Villeneuve. À la fin des années 70, le Québec «était le tiers-monde» en matière environnementale. «Les nageurs de la traversée du lac Saint-Jean se plaignaient de rencontrer des objets flottants non identifiés», rappelle-t-il en riant. Les Québécois sont aujourd'hui beaucoup mieux informés et beaucoup plus sensibles à ces questions qu'ils ne l'étaient.

«Personne ne se lève le matin en disant: "chérie, je m'en vais polluer la planète et exploiter les gens". Dans la plupart des cas, les gens font ce qu'on leur demande. C'est par ignorance, insouciance, ou parce qu'ils n'ont pas le choix qu'ils poseront des gestes qui provoqueront toutes sortes d'impacts chez eux ou ailleurs et dont ils n'auront pas nécessairement conscience.»

Il arrive d'ailleurs souvent que les premiers à venir dire merci à ceux qui aident les entreprises à adopter des pratiques plus respectueuses des principes du développement durable soient les employés eux-mêmes qui se rendaient bien compte que l'on pouvait faire mieux, dit-il.

La clef du succès se trouve presque toujours dans le pragmatisme et un travail de terrain bien ancré dans la réalité locale, martèle-t-il. Les grands principes sont évidemment nécessaires, mais les solutions concrètes sont rarement les mêmes d'un endroit à l'autre.

Cette grande leçon apprise au fil des ans lui rappelle une phrase que lui avait dite un jour un ami, l'Italien Francesco di Castri, ancien sous-directeur général à l'UNESCO aujourd'hui décédé. «Tu ne peux pas avoir des ailes avant d'avoir des racines, dit Claude Villeneuve. C'est vrai pour un individu. C'est aussi vrai en développement durable.»
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • raymond fredette - Inscrit
    20 août 2007 09 h 41
    la connaissance en action
    Les propos si simples et si sages d'un scientifique pragmatique du calibre de Claude Villeneuve énoncent les principes pour un avenir qui serait soutenable par notre fragile planète bleu. Merci de nous donner de l'espoir!
    Raymond Fredette, philosophe et historien des sciences, membre associé au Centre interuniversitaire de recherches sur la science et la technologie. Montréal
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Pierre Lachance - Abonné
    20 août 2007 09 h 45
    La fraîcheur d'une brise d'été! Merci .
    Merci à monsieur Desrosiers pour cette entrevue dont le reportage est aussi facile et agréable à lire qu'à comprendre. Merci monsieur Villeneuve pour votre capacité d'exprimer à titre de scientifique des notions complexes sur un ton de gros bon sens et de les dénuer des émotions qui en conduisent trop à des propos excessifs qui finalement rendent sourds ceux qu'ils voudraient influencer.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Félix Primeau - Abonné
    20 août 2007 09 h 48
    Développement sociétaire et environnemental
    Je crois qu'il est tout à fait possible de concilier le développement économique du Québec tout en respectant notre environnement. De plus en plus, l'éveillement des consciences se fait et je crois que nous sommes sur une bonne lancée. Il faut continuer de mettre nos efforts dans ce sens.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Roland Berger - Abonné
    20 août 2007 10 h 18
    Une course perdue ?
    Il n'y aura évidemment aucun éco-conseil à la table des « discussions » à Montebello. J'aime croire avec Éric Villeneuve qu'un travail sur le terrain arrivera à modifier la donne en faveur du développement durable, concept qui fait bien rire les Bush, Calderon et Harper. Hé oui, il ne faut pas baisser les bras, nous répète le grand Hubert Reeves.
    Roland Berger
    London, Ontario
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Chryst - Abonné
    20 août 2007 12 h 46
    Chemin peu fréquenté
    Le vieil autochtone n'est pas devenu vieux du jour au lendemain, il a accumulé les connaissances; tout dépend du chemin qu'il a emprunté.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Patrick Bonin - Inscrit
    21 août 2007 08 h 35
    Y a-til toujours une frontière entre la cause et réalité...
    Selon Monsieur Villeneuve, «Un militant, c'est bon, c'est généreux. Mais le problème est que la cause passe avant la réalité.»

    Est-ce que cette affirmation minimise l'importance du travail des militants? Est-ce que les gens qui ont lutté contre le Suroît, la privatisation du Mont Orford, le programme de mini-centrales hydro-électriques au Québec, etc. étaient des militants? Ces causes ne faisaient-elles pas partie de la réalité ? Ce peut-il que Cause et Réalité ne font pas toujours deux? Ce peut-il qu'il y ait du militantisme intelligent et réaliste?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Éric Léger - Inscrit
    21 août 2007 09 h 09
    Épanouissement humain et développement durable
    Il est toujours intéressant de considérer que le développement durable est accessible, là, à porter de quelques générations. Loin de moi l'idée d'être très pessimiste face à cette perspective mais j'aimerais bien mettre un bémol sur ce concept de croissance économique sans fin sans modifier l'Homme en lui-même.

    L'économie est la science qui étudie le concept de l'échange et de la valeur. Si l'on prend pour acquis que nous n'échangeons que les biens nécessaires à notre survie (bouffe, logement, vêtements) le reste qui est échangé demeure du luxe. Plus il y a des échanges, plus nous pouvons penser au luxe. Et le luxe appelle au confort et à l'épanouissement de l'Homme dans une société occidentale telle que la nôtre.

    La capacité de régénérescence des ressources naturelles étant déjà largement dépassée au niveau planétaire par notre niveau de consommation humaine, j'aimerais simplement discuter avec vous de ce concept d'épanouissement chez l'Homme.

    Je crois que c'est ce concept même qu'il faut travailler à l'heure actuelle et en priorité. Les désirs que nous chérissons sont souvent ceux de nos voisins proches et lointains, ce qui entraîne une certaine appartenance à un mouvement de masse qui vient masquer cette surconsommation de biens qui écorche la Nature et notre environnement de manière peu reluisante et ce, par ce mouvement bien "naturel" d'une consommation "comme chez le voisin".

    Ne pensons qu'à nos forêts surexploitées et nos océans surpêchés. Plusieurs grandes études démontrent cet état de profondes traces laissées par l'Homme dans ces deux milieux de vie si importants pour la biodiversité. C'est documenté. Par exemple, le Rapport Coulombe, même après ce constat clair et ces recommandations publiques, les 3 années qui ont déjà passées n'ont rien apporté concrètement à la protection du milieux forestier car nous voulons protéger les emplois...d'aujourd'hui. 3 ans, très peu sinon rien en terme de résultats.

    Est-ce que nous consommons moins de papier ? Est-ce que nous avons cessé de déguster ces merveilleux poissons frais que nous voulons "sauvages" ? Est-ce que nous voyageons davantage à vélo ou est-ce que le transport en commun est davantage subventionné afin d'offrir le niveau de service recherché ? Non. On ne veut pas changer nos habitudes de consommation, ni payer plus pour un bien/service car ça nous en laisse moins pour se payer d'autres petits "luxes".

    Le réel problème se situe là. À l'échelle de l'individu, la consommation semble correcte mais à l'échelle national et international, là, on se rend compte de l'ampleur du problème.

    Enfin, tout cela pour dire que j'espère que nous ne trouverons pas des solutions technologiques pour assurer le maintient de notre niveau de consommation de biens mais que nous réviserons, ensemble, ce concept d'épanouissement de l'Homme.

    Il y a des sourires partout sur la planète et des rires fusent sur tous les continents. Le bonheur règne à plusieurs endroits...même dans les contrées moins ancrées dans le matérialisme. Et si c'était eux qui venaient nous aider à mieux comprendre le bonheur ? L'épanouissement ?

    Je tente de cesser de supporter ce concept, ce paradigme du bonheur à l'Américaine pour me bercer un peu plus dans la simplicité toute simple.

    J'espère que le travail d'éco-conseiller inclut cette perspective d'éthique et de moral afin qu'il ne vise pas qu'à éteindre des feux.

    Éric Léger
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
7 réactions
1 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012