L'entrevue - Claude Villeneuve: donner au développement durable les moyens de ses ambitions
Claude Villeneuve
Spécialiste mondial de la question environnementale, le biologiste et vulgarisateur scientifique québécois Claude Villeneuve n'a pas de temps à perdre avec les déclarations creuses de ceux qui voudraient en fait que l'on continue comme si de rien n'était et les éternelles condamnations des purs et durs. Son objectif est d'aider l'avancement de la cause du développement durable en en lui donnant des moyens réalistes et concrets.
«Ce qui m'a toujours énervé, c'est lorsque l'on reste dans l'énoncé d'idées vertueuses sans chercher à leur trouver des applications pragmatiques, confie-t-il. Une constante dans ma vie est que, quand je dis quelque chose, je m'organise pour que ça arrive.»
Le directeur de la chaire en Éco-Conseil de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) n'a rien contre les militants environnementalistes, au contraire. «Un militant, c'est bon, c'est généreux. Mais le problème est que la cause passe avant la réalité.»
Savoir composer
Dans la réalité, il faut savoir composer avec les grands pouvoirs économiques et politiques, pour qui la pollution n'est souvent pas le problème le plus important, dit l'auteur de plusieurs ouvrages scientifiques et de vulgarisation, notamment sur le développement durable et les changements climatiques. Mais il faut aussi comprendre que la protection de l'environnement n'est pas le seul défi auquel fait face l'humanité et que l'on doit aussi trouver la façon de donner du travail aux gens, d'assurer leur sécurité, de défendre leurs droits et de promouvoir leur culture.
«La raison d'être du développement durable est d'abord de répondre aux besoins humains, rappelle Claude Villeneuve. Tant que tu n'auras pas satisfait ces besoins de base, le reste ne peut pas se faire. Mais ces besoins sont par définition infinis, ce qui oblige l'adoption d'un cadre éthique pour répondre aux besoins dans le respect des capacités de support des écosystèmes et de la façon le plus juste et équitable possible. Dans ce cadre, l'économie continue d'occuper une place centrale, pas en tant qu'objectif, mais en tant qu'outil.»
Aux commandes du bulldozer
Pour ce faire, dit-il, nos sociétés manquent cruellement de personnes capables d'analyser chaque nouveau projet dans toutes ses dimensions environnementales, économiques et sociales et de trouver des moyens de concilier ces différents impératifs. Des professionnels du développement durable capables de servir de guides aux entreprises et aux gouvernements.
Claude Villeneuve enseignait le développement durable à Chicoutimi depuis quelques années déjà lorsque l'UNESCO lui confia, en 1987, la tâche de concevoir un programme universitaire spécialisé en développement durable. Ce programme deviendra un modèle dans le monde entier. Après un passage à la tête de l'Institut européen pour le conseil en environnement à Strasbourg, il lance en 2002 un programme de maîtrise à l'UQAC où des étudiants de tous les horizons géographiques et académiques apprennent à devenir ce que l'on appelle des «éco-conseillers».
«Tu ne peux pas faire changer de trajectoire à un bulldozer en tapant dessus avec une pancarte. Il faut que tu t'assoies à côté du conducteur et que tu lui expliques, résume-t-il. Un éco-conseiller, c'est cela. C'est quelqu'un dont la connaissance des bulldozers et la compréhension des plans des ingénieurs lui donnent la crédibilité pour qu'on lui confie le mandat de s'asseoir à côté du conducteur. C'est quelqu'un aussi dont les connaissances, les méthodes de travail et la capacité de montrer une vision plus large lui permettront d'éviter à ce conducteur de causer des dommages irréparables.»
Depuis 2002, une soixantaine d'éco-conseillers sont repartis de Chicoutimi avec l'équivalent d'un diplôme de maîtrise en poche. La plupart n'ont pas attendu longtemps avant de se trouver des emplois chez Bell, au ministère de la Santé, au Mouvement Desjardins, à la Ville de Québec, et à bien d'autres endroits. En plus de ses activités de formation et de recherche, la Chaire en Éco-Conseil se voit donner des contrats par des ministères, des entreprises privées et des gouvernements locaux.
L'expérience a valu à son instigateur plusieurs éloges et distinctions, dont celle de «scientifique de l'année» de Radio-Canada. Elle sera également l'un des cas abordés lors d'une journée de conférences et de discussions sur l'entrepreneuriat social organisée vendredi à Montréal par l'Institut du Nouveau Monde dans le cadre de son école d'été. Sur le thème «À go, on change le monde!», l'événement, auquel participeront notamment le pédiatre Gilles Julien, le cofondateur d'Équiterre, Sydney Ribaux, et le p.-d.g. de Communauto, Benoît Robert, sera suivi en soirée d'un gala durant lequel seront décernées des bourses à de jeunes entrepreneurs sociaux qui se sont démarqués. Une revue sera également publiée spécialement pour l'occasion.
Savoir écouter
Le métier de conseiller en développement durable n'est pas simple, observe Claude Villeneuve. «La première difficulté est d'accepter de remettre en cause nos certitudes et de passer par-dessus l'efficacité apparente des processus, explique le professeur. La ligne droite n'est pas toujours le meilleur chemin entre deux points lorsque l'on se soucie des impacts à long terme d'un projet. Et puis, ça prend du temps d'aller demander aux gens ce qu'ils pensent d'un projet.»
C'est qu'il faut, en effet, aussi se mettre à l'écoute des populations directement concernées. On s'évitera ainsi bien des problèmes, dit-il. On se fera même parfois souffler des solutions si l'on prend le temps de consulter ceux qui auront à vivre avec les conséquences de nos décisions et qui, à défaut d'avoir le titre d'experts, ont une connaissance intime des gens et des lieux où l'on s'apprête à intervenir.
«Il faut savoir écouter, dit Claude Villeneuve. Ce n'est pas facile lorsque l'on est un professionnel et que l'on nous a plutôt appris à dire aux autres ce qu'il faut faire. Il faut aussi avoir l'humilité d'accepter que la réalité ne rentre pas toujours dans le moule où on a pris l'habitude de le faire entrer.»
Collectivement, on a encore beaucoup de mal à placer nos actions dans un contexte plus général. On ne réalise généralement pas, prend-il pour exemple, que le produit fabriqué à l'étranger que l'on achète au magasin du coin parce qu'il nous coûte moins cher peut avoir toutes sortes d'impacts à long terme comme l'aggravation du problème des changements climatiques en favorisant le transport des biens sur de longues distances, comme la fermeture d'usines au Québec au profit de leurs concurrentes étrangères et par conséquent une augmentation du chômage et des impôts.
Mieux informés
Le message commence toutefois à faire son chemin dans les coeurs et dans les têtes, estime Claude Villeneuve. À la fin des années 70, le Québec «était le tiers-monde» en matière environnementale. «Les nageurs de la traversée du lac Saint-Jean se plaignaient de rencontrer des objets flottants non identifiés», rappelle-t-il en riant. Les Québécois sont aujourd'hui beaucoup mieux informés et beaucoup plus sensibles à ces questions qu'ils ne l'étaient.
«Personne ne se lève le matin en disant: "chérie, je m'en vais polluer la planète et exploiter les gens". Dans la plupart des cas, les gens font ce qu'on leur demande. C'est par ignorance, insouciance, ou parce qu'ils n'ont pas le choix qu'ils poseront des gestes qui provoqueront toutes sortes d'impacts chez eux ou ailleurs et dont ils n'auront pas nécessairement conscience.»
Il arrive d'ailleurs souvent que les premiers à venir dire merci à ceux qui aident les entreprises à adopter des pratiques plus respectueuses des principes du développement durable soient les employés eux-mêmes qui se rendaient bien compte que l'on pouvait faire mieux, dit-il.
La clef du succès se trouve presque toujours dans le pragmatisme et un travail de terrain bien ancré dans la réalité locale, martèle-t-il. Les grands principes sont évidemment nécessaires, mais les solutions concrètes sont rarement les mêmes d'un endroit à l'autre.
Cette grande leçon apprise au fil des ans lui rappelle une phrase que lui avait dite un jour un ami, l'Italien Francesco di Castri, ancien sous-directeur général à l'UNESCO aujourd'hui décédé. «Tu ne peux pas avoir des ailes avant d'avoir des racines, dit Claude Villeneuve. C'est vrai pour un individu. C'est aussi vrai en développement durable.»
«Ce qui m'a toujours énervé, c'est lorsque l'on reste dans l'énoncé d'idées vertueuses sans chercher à leur trouver des applications pragmatiques, confie-t-il. Une constante dans ma vie est que, quand je dis quelque chose, je m'organise pour que ça arrive.»
Le directeur de la chaire en Éco-Conseil de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) n'a rien contre les militants environnementalistes, au contraire. «Un militant, c'est bon, c'est généreux. Mais le problème est que la cause passe avant la réalité.»
Savoir composer
Dans la réalité, il faut savoir composer avec les grands pouvoirs économiques et politiques, pour qui la pollution n'est souvent pas le problème le plus important, dit l'auteur de plusieurs ouvrages scientifiques et de vulgarisation, notamment sur le développement durable et les changements climatiques. Mais il faut aussi comprendre que la protection de l'environnement n'est pas le seul défi auquel fait face l'humanité et que l'on doit aussi trouver la façon de donner du travail aux gens, d'assurer leur sécurité, de défendre leurs droits et de promouvoir leur culture.
«La raison d'être du développement durable est d'abord de répondre aux besoins humains, rappelle Claude Villeneuve. Tant que tu n'auras pas satisfait ces besoins de base, le reste ne peut pas se faire. Mais ces besoins sont par définition infinis, ce qui oblige l'adoption d'un cadre éthique pour répondre aux besoins dans le respect des capacités de support des écosystèmes et de la façon le plus juste et équitable possible. Dans ce cadre, l'économie continue d'occuper une place centrale, pas en tant qu'objectif, mais en tant qu'outil.»
Aux commandes du bulldozer
Pour ce faire, dit-il, nos sociétés manquent cruellement de personnes capables d'analyser chaque nouveau projet dans toutes ses dimensions environnementales, économiques et sociales et de trouver des moyens de concilier ces différents impératifs. Des professionnels du développement durable capables de servir de guides aux entreprises et aux gouvernements.
Claude Villeneuve enseignait le développement durable à Chicoutimi depuis quelques années déjà lorsque l'UNESCO lui confia, en 1987, la tâche de concevoir un programme universitaire spécialisé en développement durable. Ce programme deviendra un modèle dans le monde entier. Après un passage à la tête de l'Institut européen pour le conseil en environnement à Strasbourg, il lance en 2002 un programme de maîtrise à l'UQAC où des étudiants de tous les horizons géographiques et académiques apprennent à devenir ce que l'on appelle des «éco-conseillers».
«Tu ne peux pas faire changer de trajectoire à un bulldozer en tapant dessus avec une pancarte. Il faut que tu t'assoies à côté du conducteur et que tu lui expliques, résume-t-il. Un éco-conseiller, c'est cela. C'est quelqu'un dont la connaissance des bulldozers et la compréhension des plans des ingénieurs lui donnent la crédibilité pour qu'on lui confie le mandat de s'asseoir à côté du conducteur. C'est quelqu'un aussi dont les connaissances, les méthodes de travail et la capacité de montrer une vision plus large lui permettront d'éviter à ce conducteur de causer des dommages irréparables.»
Depuis 2002, une soixantaine d'éco-conseillers sont repartis de Chicoutimi avec l'équivalent d'un diplôme de maîtrise en poche. La plupart n'ont pas attendu longtemps avant de se trouver des emplois chez Bell, au ministère de la Santé, au Mouvement Desjardins, à la Ville de Québec, et à bien d'autres endroits. En plus de ses activités de formation et de recherche, la Chaire en Éco-Conseil se voit donner des contrats par des ministères, des entreprises privées et des gouvernements locaux.
L'expérience a valu à son instigateur plusieurs éloges et distinctions, dont celle de «scientifique de l'année» de Radio-Canada. Elle sera également l'un des cas abordés lors d'une journée de conférences et de discussions sur l'entrepreneuriat social organisée vendredi à Montréal par l'Institut du Nouveau Monde dans le cadre de son école d'été. Sur le thème «À go, on change le monde!», l'événement, auquel participeront notamment le pédiatre Gilles Julien, le cofondateur d'Équiterre, Sydney Ribaux, et le p.-d.g. de Communauto, Benoît Robert, sera suivi en soirée d'un gala durant lequel seront décernées des bourses à de jeunes entrepreneurs sociaux qui se sont démarqués. Une revue sera également publiée spécialement pour l'occasion.
Savoir écouter
Le métier de conseiller en développement durable n'est pas simple, observe Claude Villeneuve. «La première difficulté est d'accepter de remettre en cause nos certitudes et de passer par-dessus l'efficacité apparente des processus, explique le professeur. La ligne droite n'est pas toujours le meilleur chemin entre deux points lorsque l'on se soucie des impacts à long terme d'un projet. Et puis, ça prend du temps d'aller demander aux gens ce qu'ils pensent d'un projet.»
C'est qu'il faut, en effet, aussi se mettre à l'écoute des populations directement concernées. On s'évitera ainsi bien des problèmes, dit-il. On se fera même parfois souffler des solutions si l'on prend le temps de consulter ceux qui auront à vivre avec les conséquences de nos décisions et qui, à défaut d'avoir le titre d'experts, ont une connaissance intime des gens et des lieux où l'on s'apprête à intervenir.
«Il faut savoir écouter, dit Claude Villeneuve. Ce n'est pas facile lorsque l'on est un professionnel et que l'on nous a plutôt appris à dire aux autres ce qu'il faut faire. Il faut aussi avoir l'humilité d'accepter que la réalité ne rentre pas toujours dans le moule où on a pris l'habitude de le faire entrer.»
Collectivement, on a encore beaucoup de mal à placer nos actions dans un contexte plus général. On ne réalise généralement pas, prend-il pour exemple, que le produit fabriqué à l'étranger que l'on achète au magasin du coin parce qu'il nous coûte moins cher peut avoir toutes sortes d'impacts à long terme comme l'aggravation du problème des changements climatiques en favorisant le transport des biens sur de longues distances, comme la fermeture d'usines au Québec au profit de leurs concurrentes étrangères et par conséquent une augmentation du chômage et des impôts.
Mieux informés
Le message commence toutefois à faire son chemin dans les coeurs et dans les têtes, estime Claude Villeneuve. À la fin des années 70, le Québec «était le tiers-monde» en matière environnementale. «Les nageurs de la traversée du lac Saint-Jean se plaignaient de rencontrer des objets flottants non identifiés», rappelle-t-il en riant. Les Québécois sont aujourd'hui beaucoup mieux informés et beaucoup plus sensibles à ces questions qu'ils ne l'étaient.
«Personne ne se lève le matin en disant: "chérie, je m'en vais polluer la planète et exploiter les gens". Dans la plupart des cas, les gens font ce qu'on leur demande. C'est par ignorance, insouciance, ou parce qu'ils n'ont pas le choix qu'ils poseront des gestes qui provoqueront toutes sortes d'impacts chez eux ou ailleurs et dont ils n'auront pas nécessairement conscience.»
Il arrive d'ailleurs souvent que les premiers à venir dire merci à ceux qui aident les entreprises à adopter des pratiques plus respectueuses des principes du développement durable soient les employés eux-mêmes qui se rendaient bien compte que l'on pouvait faire mieux, dit-il.
La clef du succès se trouve presque toujours dans le pragmatisme et un travail de terrain bien ancré dans la réalité locale, martèle-t-il. Les grands principes sont évidemment nécessaires, mais les solutions concrètes sont rarement les mêmes d'un endroit à l'autre.
Cette grande leçon apprise au fil des ans lui rappelle une phrase que lui avait dite un jour un ami, l'Italien Francesco di Castri, ancien sous-directeur général à l'UNESCO aujourd'hui décédé. «Tu ne peux pas avoir des ailes avant d'avoir des racines, dit Claude Villeneuve. C'est vrai pour un individu. C'est aussi vrai en développement durable.»
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