Gro Harlem Brundtland au Devoir - Le développement durable, une idée souvent déformée
Photo : Jacques Nadeau
La planète n’a pas encore vraiment pris le chemin du développement durable, estime l’auteur du concept, l’ancienne première ministre de la Norvège, Gro Harlem Brundtland.
Malgré la popularité du concept de «développement durable» et le retentissement qu'il a eu dans les relations internationales depuis 20 ans, on peut se demander si la planète est aujourd'hui en voie de mettre en oeuvre ce nouveau paradigme dont tous les politiciens se revendiquent.
«Non!», répond avec une franchise désarmante Gro Harlem Brundtland, qui a signé en 1987 le premier bilan de l'état de la planète Terre jamais produit par des humains, dans le cadre d'un mandat donné par l'Assemblée générale de l'ONU.
Elle n'a peur ni de prononcer certains mots, ni de porter un jugement, ni même de discuter ouvertement des «déformations» conceptuelles qu'a suscitées partout dans le monde ce concept, qui allait pourtant déboucher sur la conférence de Rio, les traités sur le climat et la protection de la biodiversité ainsi que la Déclaration sur les forêts. Gro Harlem Brundtland a d'abord été ministre de l'Environnement de la Norvège avant d'en devenir la première ministre pendant trois mandats, entre 1981 et 1996. Puis elle est passée à l'Organisation mondiale de la santé, qu'elle a dirigée de 1998 à 2003.
De passage à Montréal, où elle a rencontré un groupe d'«investisseurs responsables» et où elle a enregistré une conférence en vue d'un colloque à l'Université de Sherbrooke à la mi-juin, Mme Brundtland base son verdict sévère sur l'évolution pas très reluisante de trois dossiers critiques pour la planète et les humains: le réchauffement de la planète, l'épuisement croissant des ressources biologiques et l'iniquité dans la redistribution de la richesse entre pays et au sein des sociétés.
Elle reconnaît sans ambiguïté que plusieurs des vieilles politiques et pratiques que le développement durable devait changer se retrouvent aujourd'hui souvent drapées dans le concept, y compris la surconsommation de biens et d'énergie dans des pays comme les États-Unis et le Canada, qu'elle nomme explicitement.
«On peut tout déformer, y compris le développement durable, dit-elle. Mais dans le concept de développement durable, il y a celui, crucial, de la protection de l'environnement. Personne ne peut utiliser ce concept raisonnablement sans exiger une stricte protection de l'environnement. Prétendre le contraire, c'est déformer le concept. Rien d'autre».
Les failles du développement
Pour Mme Brundtland, le développement durable, ce n'est pas développer l'économie au-delà des besoins essentiels en saupoudrant un peu de préoccupations écologiques à gauche et à droite. Le développement durable, explique-t-elle, respecte l'environnement et s'arrête là où la capacité des grands écosystèmes de rester vivants et capables de se perpétuer est compromise par l'activité humaine.
Cela soulève cependant plusieurs problèmes. Si un pays déjà développé peut imposer à son développement économique de strictes balises afin de préserver ses écosystèmes pour les léguer en bon état aux prochaines générations, le problème est différent, dit-elle, dans le cas des pays en développement dont on voudrait qu'ils protègent le capital génétique de l'humanité encore présent sur leur territoire, mais sans en payer le prix: «Bien des pays développés ont rasé leurs forêts pour construire leurs villes et développer leur agriculture. Mais ils voudraient maintenant que les pays en développement n'en fassent pas autant et qu'ils protègent, comme le Brésil, par exemple, ce qui reste des grandes forêts tropicales.»
L'aide au développement plafonne, dit-elle, autour de 0,25 % du budget des pays occidentaux. On réglerait pourtant l'essentiel des problèmes de développement et de conservation si on haussait cette contribution à 0,7 %, ce qui est «infime pour nous mais énorme pour eux», ajoute Mme Brundtland. Et rien, ici, n'est simple: «Il faut, dit-elle, avec cette aide, élaborer des modèles de développement qui non seulement soient compatibles avec les caractéristiques de chaque environnement national, mais qui tiennent compte aussi de l'histoire de chacun, des niveaux de vie différents, de l'éducation, des modèles d'utilisation de l'énergie, etc. Face à ceux qui affichent des besoins désespérants, il y a l'attitude scandaleuse de ces pays industrialisés qui dépensent beaucoup trop d'énergie par rapport aux besoins réels de leur économie. Je pense que les États-Unis et le Canada sont des exemples de pays grands consommateurs d'énergie qui doivent changer radicalement d'attitude, ce qui exigera des décisions difficiles pour amorcer ces changements.»
Elle vise ici explicitement les bas prix du pétrole qui encouragent une consommation d'énergie inacceptable. L'Europe, dit-elle, vit depuis des années avec des prix au-dessus de 2 $ le litre «et cela force tout le monde à changer ses habitudes, à délaisser l'auto pour le transport en commun, à choisir des voitures moins énergivores, etc.»
La dernière excuse du Canada, qui justifie ses émissions galopantes de GES par la nécessité de développer son industrie pétrolière, ne tient pas, ajoute Mme Brundtland. Elle en donne pour preuve l'exemple de la Norvège, le principal pays producteur de pétrole de l'Europe, qui veut réduire de 30 % ses émissions d'ici 2020 — par rapport à 1990 — et qui vise la «neutralité» en matière d'émissions de carbone pour 2050. Certes, convient-elle, la Norvège devra acheter sur le marché international les crédits qui lui feront inévitablement défaut, mais cela va concourir à aider des pays en développement à consolider leur développement et à protéger leur environnement. Pour Mme Brundtland, c'est une «question de responsabilité globale» pour à la fois obtenir une plus grande équité dans le développement et mieux protéger l'environnement mondial.
Structurer une «solidarité mondiale»
L'évolution du climat vers un réchauffement et la perte croissante de la biodiversité commandent, selon l'ancienne première ministre de la Norvège, des changements majeurs dans les politiques nationales des grands pays énergivores et surconsommateurs de biens comme le Canada et les États-Unis. Mais aussi une refonte des grandes alliances et des traités internationaux qui régissent jusqu'ici la protection de l'environnement.
Pour elle, le dossier du climat est clos: «Les preuves sont claires et le diagnostic n'est plus matière à débat.»
À son avis, dans un prochain traité sur le climat — qui ne porterait plus le nom de Kyoto, pour se débarrasser de l'image négative qu'il a auprès de certains — il faudrait, dit-elle, ajouter la protection des grands écosystèmes forestiers, notamment, à titre de puits de gaz à effet de serre dans une démarche globale qui inclurait activement, par ce biais, les pays en développement.
L'ancienne première ministre estime que le prochain protocole sur le contrôle du climat doit procéder d'un nouveau modèle de «solidarité mondiale» où la défense du patrimoine commun, qu'il s'agisse des espèces maritimes en déclin, de grandes forêts ou du climat, sera assumée par tous et non plus uniquement par les pays fiduciaires de ces écosystèmes.
Mais, pour réaliser cette protection renforcée de la planète, il faudra, dit-elle, des politiciens capables d'avoir une vision à long terme, ce qui suppose des électeurs plus sensibilisés et mieux informés, «des électeurs conscients qu'ils doivent élire des politiciens qui pensent plus loin que leur première élection».
En Norvège, pour atteindre cet objectif, le gouvernement a doté chaque classe du pays d'une copie du film Une vérité qui dérange, de l'ancien vice-président américain Al Gore. Le système scolaire, conclut Gro Harlem Brundtland, doit amorcer cette vision auprès de la relève si on veut que celle-ci renouvelle le jeu démocratique.
«Non!», répond avec une franchise désarmante Gro Harlem Brundtland, qui a signé en 1987 le premier bilan de l'état de la planète Terre jamais produit par des humains, dans le cadre d'un mandat donné par l'Assemblée générale de l'ONU.
Elle n'a peur ni de prononcer certains mots, ni de porter un jugement, ni même de discuter ouvertement des «déformations» conceptuelles qu'a suscitées partout dans le monde ce concept, qui allait pourtant déboucher sur la conférence de Rio, les traités sur le climat et la protection de la biodiversité ainsi que la Déclaration sur les forêts. Gro Harlem Brundtland a d'abord été ministre de l'Environnement de la Norvège avant d'en devenir la première ministre pendant trois mandats, entre 1981 et 1996. Puis elle est passée à l'Organisation mondiale de la santé, qu'elle a dirigée de 1998 à 2003.
De passage à Montréal, où elle a rencontré un groupe d'«investisseurs responsables» et où elle a enregistré une conférence en vue d'un colloque à l'Université de Sherbrooke à la mi-juin, Mme Brundtland base son verdict sévère sur l'évolution pas très reluisante de trois dossiers critiques pour la planète et les humains: le réchauffement de la planète, l'épuisement croissant des ressources biologiques et l'iniquité dans la redistribution de la richesse entre pays et au sein des sociétés.
Elle reconnaît sans ambiguïté que plusieurs des vieilles politiques et pratiques que le développement durable devait changer se retrouvent aujourd'hui souvent drapées dans le concept, y compris la surconsommation de biens et d'énergie dans des pays comme les États-Unis et le Canada, qu'elle nomme explicitement.
«On peut tout déformer, y compris le développement durable, dit-elle. Mais dans le concept de développement durable, il y a celui, crucial, de la protection de l'environnement. Personne ne peut utiliser ce concept raisonnablement sans exiger une stricte protection de l'environnement. Prétendre le contraire, c'est déformer le concept. Rien d'autre».
Les failles du développement
Pour Mme Brundtland, le développement durable, ce n'est pas développer l'économie au-delà des besoins essentiels en saupoudrant un peu de préoccupations écologiques à gauche et à droite. Le développement durable, explique-t-elle, respecte l'environnement et s'arrête là où la capacité des grands écosystèmes de rester vivants et capables de se perpétuer est compromise par l'activité humaine.
Cela soulève cependant plusieurs problèmes. Si un pays déjà développé peut imposer à son développement économique de strictes balises afin de préserver ses écosystèmes pour les léguer en bon état aux prochaines générations, le problème est différent, dit-elle, dans le cas des pays en développement dont on voudrait qu'ils protègent le capital génétique de l'humanité encore présent sur leur territoire, mais sans en payer le prix: «Bien des pays développés ont rasé leurs forêts pour construire leurs villes et développer leur agriculture. Mais ils voudraient maintenant que les pays en développement n'en fassent pas autant et qu'ils protègent, comme le Brésil, par exemple, ce qui reste des grandes forêts tropicales.»
L'aide au développement plafonne, dit-elle, autour de 0,25 % du budget des pays occidentaux. On réglerait pourtant l'essentiel des problèmes de développement et de conservation si on haussait cette contribution à 0,7 %, ce qui est «infime pour nous mais énorme pour eux», ajoute Mme Brundtland. Et rien, ici, n'est simple: «Il faut, dit-elle, avec cette aide, élaborer des modèles de développement qui non seulement soient compatibles avec les caractéristiques de chaque environnement national, mais qui tiennent compte aussi de l'histoire de chacun, des niveaux de vie différents, de l'éducation, des modèles d'utilisation de l'énergie, etc. Face à ceux qui affichent des besoins désespérants, il y a l'attitude scandaleuse de ces pays industrialisés qui dépensent beaucoup trop d'énergie par rapport aux besoins réels de leur économie. Je pense que les États-Unis et le Canada sont des exemples de pays grands consommateurs d'énergie qui doivent changer radicalement d'attitude, ce qui exigera des décisions difficiles pour amorcer ces changements.»
Elle vise ici explicitement les bas prix du pétrole qui encouragent une consommation d'énergie inacceptable. L'Europe, dit-elle, vit depuis des années avec des prix au-dessus de 2 $ le litre «et cela force tout le monde à changer ses habitudes, à délaisser l'auto pour le transport en commun, à choisir des voitures moins énergivores, etc.»
La dernière excuse du Canada, qui justifie ses émissions galopantes de GES par la nécessité de développer son industrie pétrolière, ne tient pas, ajoute Mme Brundtland. Elle en donne pour preuve l'exemple de la Norvège, le principal pays producteur de pétrole de l'Europe, qui veut réduire de 30 % ses émissions d'ici 2020 — par rapport à 1990 — et qui vise la «neutralité» en matière d'émissions de carbone pour 2050. Certes, convient-elle, la Norvège devra acheter sur le marché international les crédits qui lui feront inévitablement défaut, mais cela va concourir à aider des pays en développement à consolider leur développement et à protéger leur environnement. Pour Mme Brundtland, c'est une «question de responsabilité globale» pour à la fois obtenir une plus grande équité dans le développement et mieux protéger l'environnement mondial.
Structurer une «solidarité mondiale»
L'évolution du climat vers un réchauffement et la perte croissante de la biodiversité commandent, selon l'ancienne première ministre de la Norvège, des changements majeurs dans les politiques nationales des grands pays énergivores et surconsommateurs de biens comme le Canada et les États-Unis. Mais aussi une refonte des grandes alliances et des traités internationaux qui régissent jusqu'ici la protection de l'environnement.
Pour elle, le dossier du climat est clos: «Les preuves sont claires et le diagnostic n'est plus matière à débat.»
À son avis, dans un prochain traité sur le climat — qui ne porterait plus le nom de Kyoto, pour se débarrasser de l'image négative qu'il a auprès de certains — il faudrait, dit-elle, ajouter la protection des grands écosystèmes forestiers, notamment, à titre de puits de gaz à effet de serre dans une démarche globale qui inclurait activement, par ce biais, les pays en développement.
L'ancienne première ministre estime que le prochain protocole sur le contrôle du climat doit procéder d'un nouveau modèle de «solidarité mondiale» où la défense du patrimoine commun, qu'il s'agisse des espèces maritimes en déclin, de grandes forêts ou du climat, sera assumée par tous et non plus uniquement par les pays fiduciaires de ces écosystèmes.
Mais, pour réaliser cette protection renforcée de la planète, il faudra, dit-elle, des politiciens capables d'avoir une vision à long terme, ce qui suppose des électeurs plus sensibilisés et mieux informés, «des électeurs conscients qu'ils doivent élire des politiciens qui pensent plus loin que leur première élection».
En Norvège, pour atteindre cet objectif, le gouvernement a doté chaque classe du pays d'une copie du film Une vérité qui dérange, de l'ancien vice-président américain Al Gore. Le système scolaire, conclut Gro Harlem Brundtland, doit amorcer cette vision auprès de la relève si on veut que celle-ci renouvelle le jeu démocratique.
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