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Ce que souhaite avant tout le biologiste - Le stimulateur de changements

Ce que souhaite avant tout le biologiste Claude Villeneuve, c'est que nous ayons prise sur notre avenir

Vous faire rencontrer des chercheurs passionnants et passionnés, c'est ce que vous proposent Découvrir et Le Devoir dans cette série d'entrevues avec des membres de notre communauté scientifique. Ces entrevues, présentées en primeur dans Le Devoir, sont extraites de la revue bimestrielle Découvrir, publiée par l'Association francophone pour le savoir (ACFAS). Découvrir rend compte des avancées de la recherche d'ici, dans toutes les disciplines. Le prochain numéro sera disponible en kiosque au cours des prochains jours.

Il vient de cosigner un livre sur les changements climatiques, d'implanter un programme de deuxième cycle à l'Université du Québec à Chicoutimi et d'organiser une réunion des pays francophones en préparation du Sommet de la Terre (Rio + 10), qui se tiendra à Johannesburg en septembre 2002. Claude Villeneuve conserve sans relâche ce rythme effréné depuis les 25 dernières années!

Depuis un quart de siècle, le biologiste Claude Villeneuve ne cesse d'accumuler interventions et réalisations, toutes placées sous le signe de la communication scientifique et environnementale. "Je suis un "ignorant instruit" qui veut comprendre et faire comprendre", lance-t-il.

Pour lui, la compréhension n'est cependant pas une fin en soi, mais une base pour mieux passer à l'action: "Ce que je souhaite avant tout, c'est que nous ayons prise sur notre avenir." Ce désir le pousse à multiplier livres, cédéroms, cours, conférences et engagements qui l'amènent d'un bout à l'autre de la planète. Toutefois, entre une réunion à Dakar et une session de travail à Montréal, Claude Villeneuve rentre au bercail à Saint-Prime (Lac-Saint-Jean). C'est de là que l'homme de 47 ans, père de deux grands enfants, dirige ses opérations.

De la science...à la science

Son premier contact avec la science fut marquant: à l'été 1972, au terme d'un concours, le cégépien de Chicoutimi devient assistant de recherche à l'Institut de médecine et de chirurgie expérimentale de l'Université de Montréal, que dirige... Hans Selye. On l'y engage de nouveau l'été suivant et, tout jeunot qu'il soit, il développe alors un protocole expérimental et cosigne un article scientifique, ce qui laisse croire à son entourage qu'il se destine à la recherche. Mais les premiers cours de biologie qu'il suit à l'Université du Québec à Chicoutimi, l'automne suivant, lui réservent une surprise: "C'est là que j'ai eu une véritable révélation: l'écologie", rapporte M. Villeneuve, qui est alors séduit par l'organisation de la vie en systèmes complexes.

À la fin de son bac, en 1976, Claude Villeneuve trouve un boulot dans les parcs ontariens et profite de ses congés pour explorer quelques recoins de l'Amérique du Nord. Pour lui, un retour au Québec n'est qu'une vague possibilité... et plus vague encore celle d'un retour au Saguenay! Il n'en répond pas moins à une offre d'emploi comme professeur au Cégep de Saint-Félicien, presque par hasard, et se dit le premier surpris d'obtenir le poste qu'il occupe toujours... en théorie. En effet, pour s'adonner à toutes ses autres tâches, il bénéficie d'un congé sans solde depuis 1990. Deux coups de foudre marquent son arrivée à cet établissement et ne se sont jamais démentis depuis lors: l'enseignement ou, par extension, la communication scientifique, ainsi que la région du Lac-Saint-Jean.

"J'ai découvert là une région qui éprouvait de nombreux problèmes sociaux et environnementaux", se souvient-il. Il choisit pourtant de s'y installer pour de bon et d'y fonder une famille. C'est aussi au Lac-Saint-Jean que Claude Villeneuve commence à appliquer le principe "penser globalement, agir localement". Outre de multiples prises de position sur les variations du niveau du lac, la situation de la ouananiche ou le harnachement de la rivière Ashuapmushuan, on remarque son engagement au sein de la Fédération régionale des caisses populaires Desjardins, dans la mise sur pied de l'Université d'été internationale sur l'environnement, ou encore dans la création de la Région laboratoire du développement durable.

Ses actions locales démontrent la cohérence entre son discours et ses gestes, ce qui, selon lui, explique une partie de sa crédibilité de communicateur. "Je vis ce que je dis", note-t-il. Autre exemple: même si ses interventions sur les changements climatiques et la réduction de la consommation d'énergie dépassent largement l'échelle régionale, et même nationale, son engagement commence dans sa propre maison de Saint-Prime, qui est un modèle d'efficacité énergétique. Il paie entre autres l'une des plus petites factures d'Hydro-Québec de la région!

Un neuvième livre

C'est justement le dossier des changements climatiques qui a accaparé Claude Villeneuve au cours des derniers mois, puisqu'il vient de produire un livre et un site Internet (www.changements-climatiques.qc.ca) consacrés à ce thème. Sous le titre Vivre les changements climatiques - L'effet de serre expliqué, le livre offre un tour d'horizon de la question, allant d'explications sur les phénomènes de base jusqu'au portrait des positions politiques, en passant par un départage entre allégations gratuites, probabilités et conclusions avérées.

Dans cet ouvrage comme dans toutes ses interventions, Claude Villeneuve se fait d'abord vulgarisateur et s'appuie fortement sur l'état des connaissances scientifiques. "Je ne suis pas un producteur de connaissances mais bien un utilisateur", constate-t-il. Son rôle, il le perçoit comme celui d'un intermédiaire entre les scientifiques - capables de tenir compte de l'incertitude et des limites de la science - et le public, souvent démuni devant la complexité et les controverses scientifiques. À cette fonction d'intermédiaire, Claude Villeneuve ajoute celle de stimulateur de changements.

Pour arriver à ses fins, il ancre toute notion dans la réalité. "Dès la dédicace à Gabriela, précise l'auteur, j'ai voulu que ce livre parle de choses concrètes, par exemple de cette petite fille imaginée, née en 2000, qui devra vivre avec les changements climatiques. Si j'écris ce livre, c'est dans l'espoir que Gabriela soit une actrice sociale et non une victime."

Pourquoi consacrer son neuvième livre aux changements climatiques, entre toutes les questions environnementales? "Ce dossier est exemplaire au point de vue du développement durable", souligne Claude Villeneuve. Dans l'introduction du livre, il s'explique: "[...] Les changements climatiques nous offrent une occasion extraordinaire d'apprendre à gérer la planète comme un tout, et non plus comme une mosaïque de pays indépendants, défendant farouchement leurs prérogatives territoriales." Le problème, rappelle-t-il, a des ramifications dans tous les domaines, tant économique, politique et institutionnel que social, écologique et individuel. Et les solutions doivent également émerger de chacune de ces sphères.

Car des solutions, Claude Villeneuve ne cesse d'en répertorier. Il croit notamment qu'en plus d'un meilleur contrôle des émissions dans les pays riches et des retombées des gestes individuels, on pourra bientôt compter sur la technologie pour réduire la quantité de gaz à effet de serre, par exemple au moyens de pièges à CO2. Plusieurs pistes de recherche vont en ce sens: injection dans les fonds océaniques, absorption par des phytoplanctons développés à cette fin, séquestration dans les puits de pétrole ou de gaz naturels épuisés, transformation en bicarbonate à l'aide d'enzymes, etc. Pour peu qu'un traité international vienne donner une valeur économique à de tels efforts... "Il faut que le Protocole de Kyoto soit mis en oeuvre, même sans les Américains, plaide-t-il avec conviction, ne serait-ce que pour constater son inefficacité et la nécessité de mesures beaucoup plus contraignantes pouvant faire émerger de nouvelles solutions, technologiques en particulier."

Un tel optimisme est la marque de commerce de Claude Villeneuve. Si, dans les années 70, ses sorties publiques ressemblaient souvent à des charges contre les puissants, elles se sont ensuite transformées en discours positifs et en propositions concrètes destinés à amener ces décideurs, tout comme les citoyens, à changer eux-mêmes leurs façons de faire. "Un jour, j'ai compris qu'il valait mieux tirer la charrette que lui mettre des bâtons dans les roues: je suis passé de détracteur à tracteur", témoigne Claude Villeneuve. Mieux vaut changer le système de l'intérieur.

Donne-moi un écoconseil

Ce principe du loup dans la bergerie, Claude Villeneuve ne se contente pas de l'appliquer: il l'enseigne. Il vient même de mettre sur pied, à l'Université du Québec à Chicoutimi, un programme de deuxième cycle (DESS) en écoconseil, au département des sciences fondamentales. L'écoconseiller est un professionnel du développement durable au service d'une industrie ou d'une municipalité. Il apporte à la gestion des ressources naturelles une vision globale en y intégrant les critères sociaux, économiques et environnementaux.

Pendant plusieurs années, Claude Villeneuve a participé à la formation de tels professionnels à l'Institut d'écoconseil de Strasbourg, en France. En 1994-1995, il a en outre été directeur de la formation à cet institut. "Les cours dispensés à Strasbourg et à Namur (Belgique) nous ont grandement inspirés pour élaborer le programme québécois", souligne-t-il. Les diplômés de ces instituts européens trouvent facilement un emploi et M. Villeneuve espère que la situation sera la même ici. "Déjà, mentionne-t-il, plusieurs entreprises et organismes québécois offrent des stages rémunérés aux étudiants." Les premiers écoconseillers formés à Chicoutimi arriveront sur le marché du travail dès l'automne 2002.

Vers Johannesburg

Septembre 2002 sera tout aussi important pour Claude Villeneuve puisque c'est à ce moment que se tiendra, à Johannesburg, en Afrique du Sud, le prochain Sommet de la Terre. "Rio+10 est avant tout une rencontre politique et ce sera le moment de faire le point sur les ententes de 1992", rappelle-t-il. Selon lui, après le Sommet de Rio, qui avait soulevé tant d'espoirs chez les écologistes, l'environnement a connu un réel ressac. "Un des problèmes de Rio, juge-t-il, c'est que les chefs d'État ont ratifié des ententes non pas parce qu'ils croyaient que ça en valait la peine mais plutôt parce qu'ils voulaient être sur la photo!"

Dix ans plus tard, la pression médiatique risque encore d'être forte mais l'urgence d'agir dans certains dossiers est également plus manifeste. Les réunions préparatoires ouvrent déjà certaines pistes, notamment du côté des changements climatiques, où certains mécanismes d'entente sont en discussion. Mêlé de près à plusieurs dossiers à titre de président de la commission sectorielle des sciences naturelles, humaines et sociales de la Commission canadienne de l'UNESCO, et comme organisateur d'une réunion des pays francophones en vue de définir des positions communes pour Johannesburg, Claude Villeneuve approuve la tenue d'une telle rencontre politique: "Ce genre de rendez-vous pose des jalons pour une gouvernance environnementale à l'échelle planétaire."

À sa façon, le biologiste milite pour que le seul pouvoir mondialisé ne soit pas celui du capital. Ce qui n'est pas une mince tâche... mais qui ne tranche pas plus que le reste sur ses positions et actions des 25 dernières années.
 
 
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