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L'avenir du Tuvalu - Le marketing du désespoir

Fabien Deglise   7 février 2005  Environnement
Promenade sur les plages de Funafuti. Le réchauffement du climat a entraîné la mort massive des coraux entourant le Tuvalu.
Photo : Agence France-Presse
Promenade sur les plages de Funafuti. Le réchauffement du climat a entraîné la mort massive des coraux entourant le Tuvalu.
Le Devoir publie aujourd'hui un troisième et dernier article consacré au Tuvalu, dans le Pacifique Sud, où notre journaliste s'est rendu. En théorie menacé de disparaître en raison de la montée du niveau de la mer, l'archipel suscite l'intérêt des médias du monde entier.

Funafuti (Tuvalu) — Koloa Talake, ex-premier ministre du Tuvalu, aujourd'hui à la retraite en Nouvelle-Zélande, peut être fier de lui. Et comment! En menaçant, au début du siècle, de poursuivre devant les tribunaux les pays industrialisés (États-Unis, Australie et Canada en tête), tenus responsables selon lui du réchauffement de la planète avec leurs gaz à effet de serre, il a réussi à attirer très vite la sympathie du reste du monde sur son petit bout de pays, vivant depuis des décennies sa pauvreté extrême dans la plus grande indifférence, sur des amas de terre, de sable et de coraux perdus dans le Pacifique Sud entre les îles Fidji et Haiwaï.

L'idée, sortie du chapeau en 2001, devant l'ONU, où quelques mois plus tôt (le 5 septembre 2000) le Tuvalu faisait officiellement son entrée, était lumineuse. Et aujourd'hui, elle commence à donner de bons résultats en amenant au Tuvalu, chaque année, son lot de curieux, mais surtout de journalistes du monde entier venant constater l'ampleur de la catastrophe annoncée.

«Un journaliste français était là la semaine dernière, juste après la BBC il y a quelques mois, dit Inate Eva, responsable du bureau de l'Environnement à Funafuti, la capitale du Tuvalu. Une équipe de reportage d'ARTE [la chaîne culturelle franco-germanique] est actuellement sur place. CNN devrait bientôt arriver.» Et comme tous les autres, ils ne risquent pas de ramener d'images frappantes illustrant le naufrage du Tuvalu, «sauf s'ils viennent à l'époque des grandes marées, à la mi-février, résume la météorologues Helia Vavae. C'est d'ailleurs ce que j'ai conseillé de faire à l'équipe de télévision américaine.»

La mise en scène devrait être efficace. À cette époque de l'année, l'eau salée s'infiltre, en effet, sous le mouvement des marées dépassant trois mètres, dans plusieurs endroits de l'atoll dont la hauteur moyenne est d'à peine deux mètres. Créant ici et là d'immenses flaques d'eau, inondant les terres agricoles et mettant plusieurs résidants du coin les pieds dans l'eau. «Mais cela a toujours été comme ça. L'eau apparaît et six heures plus tard, elle repart», résume Solomona Tearofi, ex-ministre des Communications du pays qui, à 78 ans, coule désormais une retraite paisible près de l'aéroport international de Funafuti où il regarde voler les trois avions passant chaque semaine ici. «Cela s'accentue un peu avec les années, oui. Mais ce n'est pas dramatique. Et la disparition de Tuvalu sous les eaux, je n'y crois pas. Pour le moment, c'est juste théorique et c'est aussi une prévision pour dans 50, 100 peut-être 200 ans.»

Une campagne efficace

Peut-être. Mais pour le gouvernement du Tuvalu qui a depuis mis définitivement au rancart son projet de poursuite — «juridiquement, il était difficile de prouver la responsabilité d'un État pris isolément», commente Inate Eva du Bureau de l'environnement —, cette montée des eaux, induite par le réchauffement de la planète, peut aujourd'hui être envisagée comme une belle source de revenus pour le pays qui régulièrement voit ses hôtels, ses restaurants et ses épiceries se remplir de palagi (prononcer palagni, femmes et hommes blancs, en tuvaluan) travaillant pour des médias étrangers. À défaut de touristes dont très peu — le pays en a accueilli 120 l'an dernier — décident chaque année d'échouer ici, vu la pauvreté des lieux et la difficulté de s'y rendre.

«C'est étonnant tous ces journalistes, lance devant une bière Phillip Tompson, un Australien de Tasmanie évaluant en ce moment l'implantation de la première station de télévision de Tuvalu. Ailleurs dans le Pacifique Sud, il y a des pays réellement touchés par la montée des eaux. À Kiribati [prononcer kiribass], aux îles Cook, à Tonga, à Nauru d'où je reviens, des parties d'îles sont déjà sous l'eau. Ici, vraiment ce n'est rien.»

Yvette D'Unienville, la Céline Galipeau de Funafuti, officiant chaque soir au bulletin de nouvelles de la radio nationale — à défaut d'avoir pour le moment des images — en convient. «Le réchauffement de la planète et la montée des eaux n'est pas un sujet important ici, dit-elle, assise dans le studio principal de la Tuvalu Media Corporation (TMC). En fait, ce sont plutôt les journalistes étrangers qui semblent lui accorder beaucoup d'importance. Mais quand ils viennent ici pour constater par eux-mêmes...»

Le gouvernement tuvaluan n'est sans doute pas étranger à cette soudaine fascination pour son pays. Tout comme les fonctionnaires chargés des questions climatiques qui alimentent autant le spectre du naufrage sur leur territoire que l'élite tuvaluane le fait sur la scène internationale. Avec toutefois sous le bras, la preuve d'un réchauffement global du climat de la terre, de 0,43 degré entre 1981 et 1998, selon des mesures réalisées par les satellites de la NASA rendues publiques en avril dernier, mais aussi la mort massive des coraux entourant le pays.

«70 % des coraux autour d'ici sont morts ou sur le point de mourir», explique Abigail Alling, présidente de la Planetary Coral Reef Fondation des États-Unis, dont le navire mouille depuis deux mois au large des côtes des côtes de Funafuti pour effectuer quelques relevés dans la région. «Les raisons sont multiples, mais la plus crédible reste toujours le réchauffement du climat qui affecte ici, et partout dans le monde, la vie et la santé de cette vie marine.»

Un outil incroyable

N'empêche. «Le réchauffement de la planète c'est ici une question avant tout politique», résume Solomona Tearofi. «C'est aussi un outil incroyable pour que le Tuvalu puisse sortir de l'ombre, renchérit Jione Inia, directeur de l'école maritime du pays située sur l'île d'Amatuku au nord de l'atoll. Mais aussi d'attirer ici le plus d'argent possible de l'aide internationale.» C'est également une bonne façon d'accroître ses ventes de vêtements pour Divizon Shop, près de l'épicerie, qui depuis quelques mois a mis sur le marché le t-shirt officiel du désastre avec, côté face, un incontournable Tuvalu et, côté pile, une question sans équivoque: «Voulez-vous disparaître avec nous?»

Marketing du désespoir? Sans doute. Et il est difficile d'ailleurs d'en vouloir aux habitants de l'archipel tout comme à leur dirigeants. C'est qu'avec son PIB par habitant 30 fois inférieur à celui du Canada, sa pauvreté extrême visible à chaque coin de rue, sa sous-éducation chronique et ses ressources naturelles comme financières ultra-limitées, le Tuvalu a, de toute évidence, besoin d'être appuyé par la communauté internationale. «Nous avons reçu davantage d'aide [depuis le coup d'éclat médiatique de son prédécesseur Koloa Talake], explique le premier ministre Maatia Toafa. Mais c'est encore en dessous de ce que nous attendions.»

Et pour cause. C'est que bien avant de sombrer sous des litres d'eau — cette eau qui a grimpé de six centimètres en 10 ans —, le pays risque plutôt de périr sous... les amas d'ordures ménagères et industrielles qui s'accumulent un peu partout sur les îles habitées de l'archipel et surtout dans le nord de Funafuti, où 50 % de la population vit sur un territoire à peine plus grand en superficie que le mont Royal. Sans incinérateur et sans possibilité d'enfouir quoi que soit, ni de recycler le plastique et le métal qu'il est donc ordinaire de croiser, sous toutes ses formes, en abondance sur les plages, à la trame de fond pourtant si paradisiaque.

«C'est le plus gros problème que nous avons, poursuit le chef du gouvernement. Mais que pouvons nous faire? Un État voisin pourrait embarquer nos ordures sur un navire pour s'en débarrasser chez lui. Mais cela risque de coûter très cher. Et faute d'argent, nous devons donc vivre avec nos ordures.»

Depuis trois ans pourtant, les Tuvaluans semblent avoir trouvé une utilité à ces inévitables déchets — dont le nombre augmente forcément avec les pointes de modernité qui doucement atteignent le pays. Comment? En remblayant d'immenses trous marquant le territoire de Funafuti en amont et en aval de la piste d'atterrissage de la capitale. Piste construite, à l'aide de la terre qui aujourd'hui fait défaut, à l'époque de la Deuxième guerre mondiale par les Américains. «Ce n'est pas la solution idéale, lance Seluka Seluka, qui a piloté ce projet à ses débuts. Cela va prendre des années avant de se décomposer, cela risque aussi d'affecter la vie des coraux et contribuer à faire s'affaisser l'île. Mais il n'y a pas de terre ici. Il faudrait en importer des tonnes et des tonnes.» Contre des millions, s'entend. Et une poignée d'experts, assurément. «Le problème, c'est qu'on entend toujours parler de l'argent investi dans la lutte contre réchauffement de la planète, ajoute Helia Vavae. Mais au Tuvalu, nous n'en voyons jamais la couleur.»

Un plan d'adaptation

Un nouvel appel pour réunir de l'argent tout comme l'expertise étrangère devrait toutefois être bientôt lancé. Au moyen du plan d'adaptation aux changements climatiques sur lequel planche actuellement le gouvernement tuvaluan et dont la version préliminaire est attendue en juin prochain. «C'est très important pour nous, explique Poni Faavae, l'homme derrière la rédaction de ce document. Ce plan va être présenté à l'ONU et aux pays qui nous soutiennent [Taïwan, Australie, Nouvelle-Zélande, Union Européenne et Canada, en grande partie] et, pour cela, nous devons désormais évaluer nos besoins et les chiffrer.»

Et les besoins, au delà de la gestion des ordures et de l'effacement des cicatrices laissées par l'armée américaine à une autre époque, sont évidents: programme de contrôle de l'érosion, développement des ressources agricoles, amélioration des conditions de vie des habitants, programme d'éducation général et à l'écologie en particulier... Des thèmes qui certes ne sont pas toujours vraiment liés au réchauffement de la planète, reconnaît M. Faavae, «mais que l'on ne peut éviter dans notre contexte afin de donner à la population les moyens de faire face à l'avenir, quel qu'il soit. Car si la situation économique des gens ne s'améliore pas, leur capacité d'adaptation, elle, ne devrait pas évoluer non plus».

Le premier ministre le croit aussi, lui qui souhaite également prendre part à la lutte contre les gaz à effets de serre sur son propre territoire, comme tous les autres pays ayant ratifié le Protocole de Kyoto se sont engagés à le faire. Le Tuvalu a été le premier à mettre sa griffe à la fin du document. «Nous aimerions aussi avoir les moyens de remplacer notre génératrice au diesel par des panneaux solaires», dit-il. Et, pourquoi pas, pour troquer le véhicule utilitaire sport flambant neuf, privilège du premier ministre pour circuler sur les 8 km de route que compte le pays, contre une petite voiture moins énergivore. Ou mieux, une bonne paire de chaussures, la résidence officielle du chef du gouvernement étant bien sûr à deux minutes, à peine, de marche de son bureau, comme tout le reste d'ailleurs, du Parlement, de l'hôtel, du poste de police, de la banque, de l'épicerie et de l'aéroport International, dans ce pays qui a plutôt l'allure d'un village.

***

Ce reportage a été rendu possible grâce à la Bourse Nord-Sud attribuée en novembre dernier lors de son congrès annuel par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et financée par l'Agence canadienne de développement international (ACDI).






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