Le jour où New York figea sous la glace
Source : Century Fox
La banquise Larsen B se fracture sous nos yeux, comme cela s'est produit il y a quelques années. Une tempête de neige paralyse New Delhi, qui n'a rien connu de tel de mémoire humaine. Des grêlons gros comme des pamplemousses dévastent Tokyo. Quatre cyclones déferlent simultanément sur Los Angeles et font indistinctement voler en l'air les toits, les autobus, voire des pans d'édifices entiers. Et, au climax, un tsunami de 100 mètres de haut balaie New York, rayant littéralement la mégacité de la carte avec l'essentiel de sa population.
La présence de tels scénarios apocalyptiques dans Le Jour d'après suffirait à éloigner du film de Roland Emmerich tout ce que le public compte d'érudits, d'esprits critiques et de scientifiques rigoureux. Mais... il y a un mais. En effet, même si les hérésies scientifiques du scénario, indécrottablement hollywoodien par ses exagérations, nous mènent au happy-end de façon linéaire et sans surprise aucune, le film est quand même truffé de clins d'oeil intelligents à l'actualité et d'effets spéciaux en général impressionnants. Autre clin d'oeil: les effets spéciaux ont été réalisés à Montréal, tout comme l'essentiel des extérieurs, qui ont été tournés dans le Vieux-Montréal, dont certains juste à côté de l'ancien bâtiment du Devoir, sur la rue Saint-Sacrement.
Steven Guilbeault, porte-parole de Greenpeace dans le dossier des changements climatiques, a suivi une douzaine de rencontres internationales sur le protocole de Kyoto. Après avoir visionné le film de 125 millions de dollars d'Emmerich, hier après-midi en compagnie du Devoir, il se disait étonné de la «justesse du point de départ politique» du film. «On entend le vice-président américain balayer du revers de la main tout ce que les scientifiques prédisent et dire ouvertement que l'économie américaine et mondiale est bien plus sensible et importante que le climat. Le conflit de valeurs est si près de ce que j'ai entendu pendant une décennie dans les négociations internationales qu'on dirait que ç'a été filmé sur place», a affirmé Steven Guilbeault.
Dans le film cependant, le vice-président américain, dont la ressemblance avec le vice-président actuel, Dick Cheney, est surprenante, assiste, lui, aux négociations sur Kyoto. Ce que ne fait pas le véritable vice-président américain, un des piliers du lobby des pétrolières à la Maison-Blanche, qui a balayé du revers de la main la responsabilité américaine dans les changements climatiques en cours, même si les États-Unis sont responsables à eux seuls du quart de toutes les émissions annuelles de gaz à effet de serre.
«Certes, reconnaît Steven Guilbeault, le film repose sur des prémisses douteuses, comme l'arrêt total et soudain de la circulation thermohaline dans l'Atlantique Nord. On y comprime aussi les échelles temporelles pour faire survenir en moins d'un mois ce qui s'étendrait sur des décennies, voire des siècles. La réalité, c'est que les changements climatiques seront progressifs, même si les chercheurs acceptent l'idée qu'il y aura un facteur de surprise certain. Mais pas à ce point.»
Emmerich, aussi réalisateur de Godzilla et du Jour de l'Indépendance, est bien connu pour ses raccourcis en matière de vraisemblance. Mais il s'est peut-être forcé un peu plus cette fois-ci: en effet, il active sur le mode de la fiction des scénarios qui deviennent relativement vraisemblables si on accepte leurs prémisses, en grande partie fausses ou incomplètes.
C'est ce qu'explique Alain Bourque, un climatologue qui dirige la recherche sur les impacts des changements climatiques et les scénarios d'adaptation au Centre Ouranos, un institut scientifique interuniversitaire financé par Québec, Ottawa et Hydro-Québec. Un des piliers de la science climatique au Canada, en somme. «Ce film, dit-il, aborde les changements climatiques avec un scénario de canette d'aérosol qu'on mettrait dans un four à 450 degrés pour la voir sauter avec le four! La réalité des changements climatiques exigerait plutôt un scénario où on verrait du papier journal dans le four à 400 degrés. Il brunirait doucement, puis s'enflammerait timidement. Mais évidemment, un scénario de sécheresse extrême dans les Prairies américaines et une dévastation répartie sur trois décennies, ce n'est pas tellement spectaculaire pour Hollywood, même si, en réalité, c'est plus coûteux pour la société que les catastrophes ponctuelles.»
Ce qui frappe quiconque suit de près la question des changements climatiques, c'est de voir que, dans le film, les gens vivent dans un climat semblable au nôtre juste avant de plonger dans les cataclysmes. On n'y voit pas le moindre scénario de canicules extrêmes, de sécheresses si vastes et si importantes qu'elles commanderaient l'émigration de régions, voire de pays entiers, comme cela risque d'abord de se produire en réalité.
Le réalisateur s'inspire plutôt d'un phénomène tiré de la préhistoire. Il y aurait eu un épisode d'intense concentration du gaz carbonique dans l'atmosphère terrestre, accompagnée d'un terrible réchauffement qui, en quelques années ou en quelques décennies, aurait été suivi d'un âge glaciaire aussi brusque que violent.
Dans le film d'Emmerich, la circulation des masses d'eau des océans, qui bougent comme si elles étaient tirées par une immense courroie reliant l'Atlantique, le Pacifique et l'océan Indien, s'arrête tout d'un coup parce qu'il n'y a plus de gel dans les régions arctiques et que la fonte des glaciers a libéré tellement d'eau douce que la salinité de l'océan a été réduite de beaucoup.
Or, depuis des millions d'années, le gel des banquises extrait le sel de l'eau de mer. Cette désalinisation accroît la salinité de l'eau de surface non gelée et intensifie la plongée au fond de l'océan des eaux refroidies au contact de l'air arctique. C'est cette plongée des courants marins aux portes du Grand Nord qui tire les eaux chaudes des mers du sud vers l'Europe et qui explique le climat tempéré de cette région. Mais dans le film, lorsque la courroie océane s'arrête, la chaleur s'arrête elle aussi, provoquant des collisions inouïes entre les masses d'air et entraînant des cyclones et un froid sibérien qui fige New York sous une mer de glace permanente. Avec sa population.
«Rien ne permet de penser que c'est possible, explique Alain Bourque, car le mouvement des océans ralentira progressivement avec les changements climatiques. Il ne devrait pas s'arrêter comme dans le film. La poussée thermohaline continuera de s'exercer à cause des mouvements climatiques qui jouent dans les autres océans. D'autre part, les modèles nous disent que l'Europe gèlera bien avant l'Amérique si la circulation thermohaline ralentit, comme le prévoient les modèles mathématiques. C'était sans doute un scénario moins intéressant pour Hollywood! Cependant — et là-dessus, le film rejoint les prévisions —, un dérèglement important du climat, caractérisé par des phénomènes extrêmes, va accompagner le réchauffement. Mais les cataclysmes qu'on montre dans le film ne peuvent atteindre de pareilles échelles: par exemple, si toute l'eau qui tombe sur Montréal en un an tombait en neige, cela donnerait environ 12 mètres. Ça prendrait beaucoup de temps avant qu'on couvre le mont Royal, alors que dans le film, ça se produit en quelques jours sur New York. Au fond, le film actualise des scénarios dont les prémisses sont fausses, comme l'arrêt de la thermohaline océane, des cataclysmes qui frappent toute la planète, alors qu'ils vont plutôt avoir des impacts régionaux, et une accélération temporelle sans rapport avec la réalité. Mais bon, on est dans la science-fiction.»
Mais pour Steven Guilbeault, plusieurs éléments du film demeurent vraisemblables: les petits pays insulaires du Pacifique, note-t-il, ont commencé à négocier l'achat des territoires où ils s'apprêtent à émigrer afin d'éviter la noyade sous l'effet de la montée du niveau des mers. Voir les États-Unis demander asile au Mexique en échange de l'effacement de la dette du Tiers-Monde, dit-il, ne propose qu'une échelle différente d'un phénomène migratoire qui sera éventuellement au rendez-vous.
À la limite, estime avec humilité le militant environnemental, un film comme Le Jour d'après «pourrait bien avoir un effet de sensibilisation plus important que bien des campagnes basées sur des rapports scientifiques. Il parle un langage hollywoodien que les Américains comprennent. Il se termine sur un message du président des États-Unis qui reconnaît, à six mois de la présidentielle américaine, que cela a été une erreur monumentale d'ignorer le protocole de Kyoto. Certains diront que tout ça, c'est de l'exagération, mais l'idée pourrait bien faire du chemin par cette voie malgré les imperfections du message, en raison de son accessibilité».
Il n'est pas abusif de faire ici un parallèle avec ces nombreux films de fiction des trois dernières décennies, qui nous ont montré des explosions nucléaires de fin du monde. Personne n'en a retenu qu'ils étaient véridiques ou rigoureux. Mais qui voudrait vérifier leur authenticité ou pouvoir se dire après coup qu'on aurait dû y penser avant?
La présence de tels scénarios apocalyptiques dans Le Jour d'après suffirait à éloigner du film de Roland Emmerich tout ce que le public compte d'érudits, d'esprits critiques et de scientifiques rigoureux. Mais... il y a un mais. En effet, même si les hérésies scientifiques du scénario, indécrottablement hollywoodien par ses exagérations, nous mènent au happy-end de façon linéaire et sans surprise aucune, le film est quand même truffé de clins d'oeil intelligents à l'actualité et d'effets spéciaux en général impressionnants. Autre clin d'oeil: les effets spéciaux ont été réalisés à Montréal, tout comme l'essentiel des extérieurs, qui ont été tournés dans le Vieux-Montréal, dont certains juste à côté de l'ancien bâtiment du Devoir, sur la rue Saint-Sacrement.
Steven Guilbeault, porte-parole de Greenpeace dans le dossier des changements climatiques, a suivi une douzaine de rencontres internationales sur le protocole de Kyoto. Après avoir visionné le film de 125 millions de dollars d'Emmerich, hier après-midi en compagnie du Devoir, il se disait étonné de la «justesse du point de départ politique» du film. «On entend le vice-président américain balayer du revers de la main tout ce que les scientifiques prédisent et dire ouvertement que l'économie américaine et mondiale est bien plus sensible et importante que le climat. Le conflit de valeurs est si près de ce que j'ai entendu pendant une décennie dans les négociations internationales qu'on dirait que ç'a été filmé sur place», a affirmé Steven Guilbeault.
Dans le film cependant, le vice-président américain, dont la ressemblance avec le vice-président actuel, Dick Cheney, est surprenante, assiste, lui, aux négociations sur Kyoto. Ce que ne fait pas le véritable vice-président américain, un des piliers du lobby des pétrolières à la Maison-Blanche, qui a balayé du revers de la main la responsabilité américaine dans les changements climatiques en cours, même si les États-Unis sont responsables à eux seuls du quart de toutes les émissions annuelles de gaz à effet de serre.
«Certes, reconnaît Steven Guilbeault, le film repose sur des prémisses douteuses, comme l'arrêt total et soudain de la circulation thermohaline dans l'Atlantique Nord. On y comprime aussi les échelles temporelles pour faire survenir en moins d'un mois ce qui s'étendrait sur des décennies, voire des siècles. La réalité, c'est que les changements climatiques seront progressifs, même si les chercheurs acceptent l'idée qu'il y aura un facteur de surprise certain. Mais pas à ce point.»
Emmerich, aussi réalisateur de Godzilla et du Jour de l'Indépendance, est bien connu pour ses raccourcis en matière de vraisemblance. Mais il s'est peut-être forcé un peu plus cette fois-ci: en effet, il active sur le mode de la fiction des scénarios qui deviennent relativement vraisemblables si on accepte leurs prémisses, en grande partie fausses ou incomplètes.
C'est ce qu'explique Alain Bourque, un climatologue qui dirige la recherche sur les impacts des changements climatiques et les scénarios d'adaptation au Centre Ouranos, un institut scientifique interuniversitaire financé par Québec, Ottawa et Hydro-Québec. Un des piliers de la science climatique au Canada, en somme. «Ce film, dit-il, aborde les changements climatiques avec un scénario de canette d'aérosol qu'on mettrait dans un four à 450 degrés pour la voir sauter avec le four! La réalité des changements climatiques exigerait plutôt un scénario où on verrait du papier journal dans le four à 400 degrés. Il brunirait doucement, puis s'enflammerait timidement. Mais évidemment, un scénario de sécheresse extrême dans les Prairies américaines et une dévastation répartie sur trois décennies, ce n'est pas tellement spectaculaire pour Hollywood, même si, en réalité, c'est plus coûteux pour la société que les catastrophes ponctuelles.»
Ce qui frappe quiconque suit de près la question des changements climatiques, c'est de voir que, dans le film, les gens vivent dans un climat semblable au nôtre juste avant de plonger dans les cataclysmes. On n'y voit pas le moindre scénario de canicules extrêmes, de sécheresses si vastes et si importantes qu'elles commanderaient l'émigration de régions, voire de pays entiers, comme cela risque d'abord de se produire en réalité.
Le réalisateur s'inspire plutôt d'un phénomène tiré de la préhistoire. Il y aurait eu un épisode d'intense concentration du gaz carbonique dans l'atmosphère terrestre, accompagnée d'un terrible réchauffement qui, en quelques années ou en quelques décennies, aurait été suivi d'un âge glaciaire aussi brusque que violent.
Dans le film d'Emmerich, la circulation des masses d'eau des océans, qui bougent comme si elles étaient tirées par une immense courroie reliant l'Atlantique, le Pacifique et l'océan Indien, s'arrête tout d'un coup parce qu'il n'y a plus de gel dans les régions arctiques et que la fonte des glaciers a libéré tellement d'eau douce que la salinité de l'océan a été réduite de beaucoup.
Or, depuis des millions d'années, le gel des banquises extrait le sel de l'eau de mer. Cette désalinisation accroît la salinité de l'eau de surface non gelée et intensifie la plongée au fond de l'océan des eaux refroidies au contact de l'air arctique. C'est cette plongée des courants marins aux portes du Grand Nord qui tire les eaux chaudes des mers du sud vers l'Europe et qui explique le climat tempéré de cette région. Mais dans le film, lorsque la courroie océane s'arrête, la chaleur s'arrête elle aussi, provoquant des collisions inouïes entre les masses d'air et entraînant des cyclones et un froid sibérien qui fige New York sous une mer de glace permanente. Avec sa population.
«Rien ne permet de penser que c'est possible, explique Alain Bourque, car le mouvement des océans ralentira progressivement avec les changements climatiques. Il ne devrait pas s'arrêter comme dans le film. La poussée thermohaline continuera de s'exercer à cause des mouvements climatiques qui jouent dans les autres océans. D'autre part, les modèles nous disent que l'Europe gèlera bien avant l'Amérique si la circulation thermohaline ralentit, comme le prévoient les modèles mathématiques. C'était sans doute un scénario moins intéressant pour Hollywood! Cependant — et là-dessus, le film rejoint les prévisions —, un dérèglement important du climat, caractérisé par des phénomènes extrêmes, va accompagner le réchauffement. Mais les cataclysmes qu'on montre dans le film ne peuvent atteindre de pareilles échelles: par exemple, si toute l'eau qui tombe sur Montréal en un an tombait en neige, cela donnerait environ 12 mètres. Ça prendrait beaucoup de temps avant qu'on couvre le mont Royal, alors que dans le film, ça se produit en quelques jours sur New York. Au fond, le film actualise des scénarios dont les prémisses sont fausses, comme l'arrêt de la thermohaline océane, des cataclysmes qui frappent toute la planète, alors qu'ils vont plutôt avoir des impacts régionaux, et une accélération temporelle sans rapport avec la réalité. Mais bon, on est dans la science-fiction.»
Mais pour Steven Guilbeault, plusieurs éléments du film demeurent vraisemblables: les petits pays insulaires du Pacifique, note-t-il, ont commencé à négocier l'achat des territoires où ils s'apprêtent à émigrer afin d'éviter la noyade sous l'effet de la montée du niveau des mers. Voir les États-Unis demander asile au Mexique en échange de l'effacement de la dette du Tiers-Monde, dit-il, ne propose qu'une échelle différente d'un phénomène migratoire qui sera éventuellement au rendez-vous.
À la limite, estime avec humilité le militant environnemental, un film comme Le Jour d'après «pourrait bien avoir un effet de sensibilisation plus important que bien des campagnes basées sur des rapports scientifiques. Il parle un langage hollywoodien que les Américains comprennent. Il se termine sur un message du président des États-Unis qui reconnaît, à six mois de la présidentielle américaine, que cela a été une erreur monumentale d'ignorer le protocole de Kyoto. Certains diront que tout ça, c'est de l'exagération, mais l'idée pourrait bien faire du chemin par cette voie malgré les imperfections du message, en raison de son accessibilité».
Il n'est pas abusif de faire ici un parallèle avec ces nombreux films de fiction des trois dernières décennies, qui nous ont montré des explosions nucléaires de fin du monde. Personne n'en a retenu qu'ils étaient véridiques ou rigoureux. Mais qui voudrait vérifier leur authenticité ou pouvoir se dire après coup qu'on aurait dû y penser avant?
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