La Romaine: un débat en direct était possible
Trois spécialistes estiment que la décision du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) de ne pas ouvrir à toute la province l'audience en cours à Havre-Saint-Pierre sur le projet d'implanter un complexe hydro-électrique de 1500 MW sur la rivière Romaine ne se justifie pas ni d'un point de vue technique ni d'un point de vue économique et qu'en dernier ressort, cette décision relève d'une «volonté politique» d'élargir ou non l'aire démocratique.
Pour André Delisle, ancien vice-président du BAPE, le refus du président de la commission d'évaluation environnementale, Michel Germain, de tenir une audience sur ce projet dans le sud du Québec ou de l'ouvrir à tout le monde en utilisant les moyens que permet la technologie d'aujourd'hui est «surprenante, pour ne pas dire désolante».
En 1993, André Bélisle présidait l'évaluation environnementale du projet Sainte-Marguerite 3 (SM-3) avec à ses côtés le commissaire Michel Germain, qui préside aujourd'hui l'évaluation du projet de la Romaine.
Il raconte comment il a utilisé la télévision communautaire du Québec de sorte que toute la province a pu suivre en direct les audiences sur SM-3. De plus, cette audience a été retransmise par les stations FM des communautés autochtones parce qu'elle était diffusée en trois langues, français, anglais et montagnais. C'était il y a 15 ans. Ces moyens avaient été retenus parce qu'Internet n'existait pas alors.
En 2006, André Delisle, aujourd'hui conseiller en communications environnementales et en participation publique, a organisé la diffusion interactive sur Internet de l'audience fédérale-provinciale sur un autre projet hydroélectrique nordique, celui de la Rupert.
«Décider de diffuser une audience et le faire de façon interactive, dit-il, c'est une décision discrétionnaire que pose une commission qui a le pouvoir de déterminer l'ampleur et de la profondeur de l'accès et du niveau d'interaction d'une audience publique. La technologie n'est plus un obstacle et, selon moi, les budgets non plus. Organiser une diffusion interactive implique un coût marginal par rapport au budget global d'une audience. Les gens peuvent poser leurs questions par courriel ou par téléphone. Plusieurs petites firmes spécialisées offrent ces services de diffusion. La technologie est là qui permet d'élargir l'aire démocratique et le choix d'y recourir ou pas est un choix politique des commissaires.»
Déjà en 1983
Pour Luc Ouimet, ancien commissaire du BAPE et ancien président du défunt Office de consultation de Montréal, décider de ne pas diffuser une audience du début à la fin, c'est pour lui aussi une «décision politique» et une sorte de pré-jugement sur la portée d'un dossier.
La Loi sur la qualité de l'environnement, dit-il, accorde à tous les Québécois le droit d'obtenir une audience, quel que soit l'endroit où se situe un projet. Par ailleurs, ajoute-t-il, comment peut-on soutenir qu'une audience comme celle de la Romaine n'intéresse que la Côte-Nord quand le promoteur — Hydro-Québec — a son siège social à Montréal.
Une commission d'évaluation ainsi que le BAPE, comme institution, ajoute Luc Ouimet, sont là pour «donner plus de pouvoir aux citoyens», ce qui implique de desservir ceux qui s'intéressent aux enjeux d'un dossier.
Luc Ouimet, qui préside aujourd'hui le Centre de consultation et de concertation (CCC), estime que «si tu veux donner du vrai pouvoir aux citoyens, tu ne le fais pas en envoyant le verbatim d'une audience une semaine après l'audience. Les gens doivent assister en direct à une audience si on veut qu'il en résulte un apprentissage collectif» où chacun apprend des autres et peut ainsi prolonger le débat plus loin.
Déjà en 1983, quand il présidait les audiences sur les projets d'épandages gouvernementaux d'insecticide chimique contre la tordeuse de bourgeons d'épinettes, Luc Ouimet avait mobilisé la télévision universitaire des constituantes de l'UQAM de sorte que des citoyens de Montréal pouvaient intervenir dans l'audience qui se déroulait à Rimouski et être entendus à Chicoutimi, Trois-Rivières, etc.
Il ne comprend pas que la commission sur le dossier de la Romaine ait pu interdire à une équipe documentaire de filmer les audiences et même de filmer uniquement les questions que les auteurs du documentaire «Cherchez le courant» voulaient poser. «Une audience, explique Luc Ouimet, est un acte public et un enjeu fondamental de participation» que l'on ne peut confiner dans une salle sans mettre en cause cet enjeu lui-même.
La technologie est disponible
Dans sa réponse au porte-parole du mouvement Au Courant, qui réclamait une audience à Montréal, la coordonnatrice du secrétariat de la commission du BAPE, Monique Gélinas, expliquait que le BAPE s'en tiendra à une diffusion audio, «la technologie ne permettant pas encore de diffuser en mode audio-vidéo avec une qualité et une stabilité suffisante».
Pour vérifier cette affirmation, Michel Dumais, journaliste spécialisé en nouvelles technologies qui anime la chronique Citoyens numériques sur les ondes de CIBL, a lancé à la demande du Devoir l'équivalent d'un appel d'offres cette semaine pour déterminer le prix d'un équipement audio-vidéo et ses modalités d'utilisation.
D'abord, dit-il, il faut compter sur une transmission haute vitesse pour acheminer un signal audio-vidéo stable et de qualité. Mais, dit-il, le gouvernement québécois a financé l'installation de la haute vitesse dans toutes les écoles et toutes les bibliothèques du Québec depuis quelques années. Si une commission du BAPE siège dans la grande salle d'une école, la connexion est facile et immédiate. Le signal peut dès lors être envoyé directement au serveur de l'Assemblée nationale qui peut ainsi le diffuser simultanément à des milliers de personnes.
Son «appel d'offres» comprenait une vingtaine de micros destinés aux commissaires, aux représentants du promoteur, aux experts et au public, un mélangeur autonome de son et d'images susceptible d'être contrôlé par le président de l'audience, quatre caméras pour chaque table d'intervenants et un ordinateur de gestion. Le BAPE, dit-il, pourrait s'équiper ainsi de façon permanente pour un montant allant de 50 000 à 60 000 $, ce qui est modeste par rapport au budget de cet organisme qui atteint cette année 5,3 millions. Une audience coûte à elle seule environ 225 000 $.
Michel Dumais ajoute qu'il existe aujourd'hui des outils encore plus sophistiqués, qui sont l'équivalent d'une vidéo-conférence comme en permet le réseau télé-universitaire de l'UQAM. Cette solution basée sur Internet serait d'autant plus intéressante que le réseau télé-universitaire serait présentement débordé. Ces outils numériques interactifs, explique-t-il, ont été développés par la Société des arts technologiques du Québec.
Ce système qui fonctionne avec Internet permet à une personne de parler directement à une autre qu'elle voit sur l'écran et qui peut être n'importe où sur la planète. Une petite caméra dissimulée derrière l'écran filme l'interlocuteur par un petit trou de sorte que les deux personnes ont l'impression de discuter face à face avec une simultanéité étonnante. À côté d'un tel système de «téléprésence», les questions par courriel ont déjà des airs archaïques, dit-il.
«Tout cela est très simple sur le plan technique, et abordable, conclut Michel Dumais. Le problème, s'il y en a un, il ne peut être que politique. La seule question, c'est: est-ce qu'on veut le faire pour élargir le débat public?»
Pour André Delisle, ancien vice-président du BAPE, le refus du président de la commission d'évaluation environnementale, Michel Germain, de tenir une audience sur ce projet dans le sud du Québec ou de l'ouvrir à tout le monde en utilisant les moyens que permet la technologie d'aujourd'hui est «surprenante, pour ne pas dire désolante».
En 1993, André Bélisle présidait l'évaluation environnementale du projet Sainte-Marguerite 3 (SM-3) avec à ses côtés le commissaire Michel Germain, qui préside aujourd'hui l'évaluation du projet de la Romaine.
Il raconte comment il a utilisé la télévision communautaire du Québec de sorte que toute la province a pu suivre en direct les audiences sur SM-3. De plus, cette audience a été retransmise par les stations FM des communautés autochtones parce qu'elle était diffusée en trois langues, français, anglais et montagnais. C'était il y a 15 ans. Ces moyens avaient été retenus parce qu'Internet n'existait pas alors.
En 2006, André Delisle, aujourd'hui conseiller en communications environnementales et en participation publique, a organisé la diffusion interactive sur Internet de l'audience fédérale-provinciale sur un autre projet hydroélectrique nordique, celui de la Rupert.
«Décider de diffuser une audience et le faire de façon interactive, dit-il, c'est une décision discrétionnaire que pose une commission qui a le pouvoir de déterminer l'ampleur et de la profondeur de l'accès et du niveau d'interaction d'une audience publique. La technologie n'est plus un obstacle et, selon moi, les budgets non plus. Organiser une diffusion interactive implique un coût marginal par rapport au budget global d'une audience. Les gens peuvent poser leurs questions par courriel ou par téléphone. Plusieurs petites firmes spécialisées offrent ces services de diffusion. La technologie est là qui permet d'élargir l'aire démocratique et le choix d'y recourir ou pas est un choix politique des commissaires.»
Déjà en 1983
Pour Luc Ouimet, ancien commissaire du BAPE et ancien président du défunt Office de consultation de Montréal, décider de ne pas diffuser une audience du début à la fin, c'est pour lui aussi une «décision politique» et une sorte de pré-jugement sur la portée d'un dossier.
La Loi sur la qualité de l'environnement, dit-il, accorde à tous les Québécois le droit d'obtenir une audience, quel que soit l'endroit où se situe un projet. Par ailleurs, ajoute-t-il, comment peut-on soutenir qu'une audience comme celle de la Romaine n'intéresse que la Côte-Nord quand le promoteur — Hydro-Québec — a son siège social à Montréal.
Une commission d'évaluation ainsi que le BAPE, comme institution, ajoute Luc Ouimet, sont là pour «donner plus de pouvoir aux citoyens», ce qui implique de desservir ceux qui s'intéressent aux enjeux d'un dossier.
Luc Ouimet, qui préside aujourd'hui le Centre de consultation et de concertation (CCC), estime que «si tu veux donner du vrai pouvoir aux citoyens, tu ne le fais pas en envoyant le verbatim d'une audience une semaine après l'audience. Les gens doivent assister en direct à une audience si on veut qu'il en résulte un apprentissage collectif» où chacun apprend des autres et peut ainsi prolonger le débat plus loin.
Déjà en 1983, quand il présidait les audiences sur les projets d'épandages gouvernementaux d'insecticide chimique contre la tordeuse de bourgeons d'épinettes, Luc Ouimet avait mobilisé la télévision universitaire des constituantes de l'UQAM de sorte que des citoyens de Montréal pouvaient intervenir dans l'audience qui se déroulait à Rimouski et être entendus à Chicoutimi, Trois-Rivières, etc.
Il ne comprend pas que la commission sur le dossier de la Romaine ait pu interdire à une équipe documentaire de filmer les audiences et même de filmer uniquement les questions que les auteurs du documentaire «Cherchez le courant» voulaient poser. «Une audience, explique Luc Ouimet, est un acte public et un enjeu fondamental de participation» que l'on ne peut confiner dans une salle sans mettre en cause cet enjeu lui-même.
La technologie est disponible
Dans sa réponse au porte-parole du mouvement Au Courant, qui réclamait une audience à Montréal, la coordonnatrice du secrétariat de la commission du BAPE, Monique Gélinas, expliquait que le BAPE s'en tiendra à une diffusion audio, «la technologie ne permettant pas encore de diffuser en mode audio-vidéo avec une qualité et une stabilité suffisante».
Pour vérifier cette affirmation, Michel Dumais, journaliste spécialisé en nouvelles technologies qui anime la chronique Citoyens numériques sur les ondes de CIBL, a lancé à la demande du Devoir l'équivalent d'un appel d'offres cette semaine pour déterminer le prix d'un équipement audio-vidéo et ses modalités d'utilisation.
D'abord, dit-il, il faut compter sur une transmission haute vitesse pour acheminer un signal audio-vidéo stable et de qualité. Mais, dit-il, le gouvernement québécois a financé l'installation de la haute vitesse dans toutes les écoles et toutes les bibliothèques du Québec depuis quelques années. Si une commission du BAPE siège dans la grande salle d'une école, la connexion est facile et immédiate. Le signal peut dès lors être envoyé directement au serveur de l'Assemblée nationale qui peut ainsi le diffuser simultanément à des milliers de personnes.
Son «appel d'offres» comprenait une vingtaine de micros destinés aux commissaires, aux représentants du promoteur, aux experts et au public, un mélangeur autonome de son et d'images susceptible d'être contrôlé par le président de l'audience, quatre caméras pour chaque table d'intervenants et un ordinateur de gestion. Le BAPE, dit-il, pourrait s'équiper ainsi de façon permanente pour un montant allant de 50 000 à 60 000 $, ce qui est modeste par rapport au budget de cet organisme qui atteint cette année 5,3 millions. Une audience coûte à elle seule environ 225 000 $.
Michel Dumais ajoute qu'il existe aujourd'hui des outils encore plus sophistiqués, qui sont l'équivalent d'une vidéo-conférence comme en permet le réseau télé-universitaire de l'UQAM. Cette solution basée sur Internet serait d'autant plus intéressante que le réseau télé-universitaire serait présentement débordé. Ces outils numériques interactifs, explique-t-il, ont été développés par la Société des arts technologiques du Québec.
Ce système qui fonctionne avec Internet permet à une personne de parler directement à une autre qu'elle voit sur l'écran et qui peut être n'importe où sur la planète. Une petite caméra dissimulée derrière l'écran filme l'interlocuteur par un petit trou de sorte que les deux personnes ont l'impression de discuter face à face avec une simultanéité étonnante. À côté d'un tel système de «téléprésence», les questions par courriel ont déjà des airs archaïques, dit-il.
«Tout cela est très simple sur le plan technique, et abordable, conclut Michel Dumais. Le problème, s'il y en a un, il ne peut être que politique. La seule question, c'est: est-ce qu'on veut le faire pour élargir le débat public?»
- » eau,
- Québec (province),
- Environnement,
- électricité,
- Romaine,
- Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE)
Haut de la page

