L'entrevue - Écologie: être de tous les fronts
Éric Darier. Photo: Greenpeace
Le mouvement écologiste croissant a déjà gonflé à 32 000 le nombre des membres québécois du groupe de pression indépendant Greenpeace. La proportion de ces membres québécois du groupe fondé à Vancouver en 1971 est passée en quelques années de 2 % à 40 % de l'ensemble des membres canadiens. Le Devoir a rencontré Éric Darier, nouveau directeur de la section québécoise de l'organisme. Il vient d'entrer en poste la semaine dernière et remplace du même coup le très charismatique Steven Guilbeault.
La crise écologique dans le monde occidental est majeure, plus besoin de le rappeler. Le mode de vie dans les pays riches est excessif, le Commissaire au développement durable du Québec affirmant même qu'il faudrait trois planètes pour répondre aux besoins de tous les habitants de la Terre s'ils avaient le même mode de vie que les Québécois.
«À Londres, Paris ou New York, c'est complètement fou», remarque Darier, rencontré dans un parc montréalais. En plus d'études doctorales à McGill, il a enseigné les questions écologiques et politiques pendant près de quinze ans dans plusieurs villes en Europe et en Amérique du Nord. «Ils font bien plus d'argent que nous sur papier, mais, au bout du compte, à quoi cela sert-il? Quel est l'intérêt de la vie? Qu'est-ce qui est important? La plupart des gens au Québec, en s'exprimant en termes de conciliation famille-travail, mettent le doigt sur le problème. Ce qui est important, ce sont les rapports humains: avec la famille, avec les enfants, avec les amis. Le type de consommation encouragé actuellement se base sur une disponibilité illimitée des ressources naturelles. Ce modèle est terminé. Depuis cinquante ans, notre modèle de consommation se centre sur le réflexe d'aller au centre d'achat ou de prendre sa voiture quand on cherche quelque chose à faire. Cette situation n'est pas venue toute seule: elle a été construite, nous avons été conditionnés à ce réflexe.»
Coauteur et principal coordonateur du livre Discourses of the Environment paru en 1998, Éric Darier travaille chez Greenpeace depuis huit ans et a publié en janvier dernier une lettre ouverte dans Le Devoir. Sur un ton légèrement ironique, il réclamait le droit à la paresse, en référence à Paul Lafargue, le beau-fils de Karl Marx. Celui-ci affirmait au XIXe siècle que les progrès technologiques permettaient de faire en trois heures l'équivalent de ce qui se faisait en une journée 100 ans plus tôt. Trois heures de travail par jour devraient ainsi être suffisantes pour se vêtir et se nourrir, affirmait-il à l'époque.
«Au Québec, les gens se rencontrent très souvent dans les centres d'achat. Pourquoi ne pas développer de nouveaux espaces publics? La crise écologique nous indique que le modèle actuel ne peut plus se généraliser ni se perpétuer. Nous avons une responsabilité morale et nous devons collectivement envoyer un message. Ce ne sont pas les gens du Sud qui doivent réviser leurs façons de faire.»
La société moderne a développé des mécanismes de production très efficaces. Basé sur une croissance perpétuelle, ce modèle économique pousse les gens vers la consommation et donne à celle-ci un sens affectif et émotif.
«Après près de 250 ans, la modernité occidentale s'épuise. Elle a créé des conditions de liberté et d'autonomie impensables aux époques qui l'ont précédée. Mais le coût écologique de ce modèle est colossal. Nous sommes présentement à un tournant historique, dont les changements climatiques sont un symptôme. D'ici à 2030, si on n'agit pas de façon très ferme et déterminée, nous aurons beaucoup plus que deux degrés de réchauffement! Et cela provoquera sans doute des conséquences qu'on n'arrive même pas à envisager à l'heure actuelle. L'Allemand Ulrich Beck parle de modernisation écologique, c'est-à-dire de s'appuyer sur les énergies de la modernité pour agir.»
Beck pose en effet que le modèle de la croissance économique ne prend pas en compte les limites des ressources dont il prône l'exploitation. Il possède par contre un dynamisme propre dont la mouvance écologiste pourrait tirer profit.
«La question est donc de savoir si ce dynamisme peut transformer le modèle de façon à ce qu'il soit plus durable. Sans faire du "catastrophisme", l'enjeu est la survie de l'espèce humaine.»
«On note présentement en Amérique du Nord et spécialement au Québec, où le discours écologiste semble avoir plus de prise, une montée de la culpabilisation, et je pense que c'est un grand danger. Consommer et manger "local" a certes un impact et les individus doivent agir sur leur environnement immédiat. Mais la structure de production doit aussi être modifiée. C'est bien plus compliqué que de faire du recyclage ou d'interdire le phosphate dans les détergents de lave-vaisselle. Nous le remarquons au niveau des médias qui répètent souvent: "Il faut plus que faire du recyclage, il faut planter des arbres le long des rives, etc." C'est vrai qu'il faut donner un peu d'espoir: si on dit que la planète est foutue, personne ne va se mobiliser. Et je ne crois pas que la planète soit foutue. Mais il faut aussi trouver des solutions collectives. Même si, souvent, on n'aime pas les gouvernements, les partis, les entreprises, il faut opérer ce virage au sein de ces partis et de ces entreprises.»
À l'aide d'outils communicationnels souvent provocateurs, Greenpeace a soulevé des enjeux bien précis. Steven Guilbeault avait escaladé en 2001 la tour du CN à Toronto pour mettre en lumière les changements climatiques, encore très peu connus à cette époque. Dernièrement, leur campagne sur les déchets électroniques et la publication d'un palmarès des entreprises informatiques les plus écologiques ont réussi à sensibiliser ce secteur. La célèbre société Apple se retrouvait à la fin de cette liste l'année dernière, mais elle a annoncé depuis des mesures concrètes pour améliorer ses performances écologiques. Les notes des entreprises inscrites à ce palmarès ne dépassent que rarement les 60 %. Cependant, par ce moyen, une concurrence a été créée entre les divers acteurs du milieu afin de faire meilleure figure.
«Il faut être sur tous les fronts, rappelle Darier. C'est là la stratégie de Greenpeace: agir au niveau global et créer en même temps des outils permettant d'agir localement. Il y a urgence et il ne faut surtout pas abandonner. Pour les institutions, il faudrait développer un réflexe vert. Les entreprises et les gouvernements devraient évaluer les conséquences écologiques de tout nouveau projet. Ils le font pour les coûts financiers. Alors, tout budget devrait être accompagné d'une analyse des impacts écologiques. En théorie, cela devrait se faire, sauf que les procédures gouvernementales sont très peu transparentes. Par exemple, le projet de loi C-33 du gouvernement fédéral sur les agrocarburants a été adopté, mais les évaluations écologiques commandées par le gouvernement n'ont jamais été dévoilées. Pourtant, tous les scientifiques spécialistes de l'éthanol se disent que ça n'a pas de bon sens à plusieurs niveaux.»
Éric Darier est porté par l'urgence d'agir. Son espoir, au Québec en particulier, réside dans les avantages historiques de cette province qui, depuis la Révolution tranquille, s'est doté d'outils collectifs. Quoiqu'affaiblies, ces structures sont toujours en place dans la plupart des cas. Le Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE) en est un bon exemple. «La plupart des gens, plus particulièrement les politiciens et les gestionnaires, connaissent très bien tous les enjeux écologiques, ce n'est donc pas le manque d'information qui pose problème. Il appartient maintenant aux citoyens d'exiger des changements de structure et ainsi reprendre le contrôle de l'ordre du jour politique!»
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Collaborateur du Devoir
La crise écologique dans le monde occidental est majeure, plus besoin de le rappeler. Le mode de vie dans les pays riches est excessif, le Commissaire au développement durable du Québec affirmant même qu'il faudrait trois planètes pour répondre aux besoins de tous les habitants de la Terre s'ils avaient le même mode de vie que les Québécois.
«À Londres, Paris ou New York, c'est complètement fou», remarque Darier, rencontré dans un parc montréalais. En plus d'études doctorales à McGill, il a enseigné les questions écologiques et politiques pendant près de quinze ans dans plusieurs villes en Europe et en Amérique du Nord. «Ils font bien plus d'argent que nous sur papier, mais, au bout du compte, à quoi cela sert-il? Quel est l'intérêt de la vie? Qu'est-ce qui est important? La plupart des gens au Québec, en s'exprimant en termes de conciliation famille-travail, mettent le doigt sur le problème. Ce qui est important, ce sont les rapports humains: avec la famille, avec les enfants, avec les amis. Le type de consommation encouragé actuellement se base sur une disponibilité illimitée des ressources naturelles. Ce modèle est terminé. Depuis cinquante ans, notre modèle de consommation se centre sur le réflexe d'aller au centre d'achat ou de prendre sa voiture quand on cherche quelque chose à faire. Cette situation n'est pas venue toute seule: elle a été construite, nous avons été conditionnés à ce réflexe.»
Coauteur et principal coordonateur du livre Discourses of the Environment paru en 1998, Éric Darier travaille chez Greenpeace depuis huit ans et a publié en janvier dernier une lettre ouverte dans Le Devoir. Sur un ton légèrement ironique, il réclamait le droit à la paresse, en référence à Paul Lafargue, le beau-fils de Karl Marx. Celui-ci affirmait au XIXe siècle que les progrès technologiques permettaient de faire en trois heures l'équivalent de ce qui se faisait en une journée 100 ans plus tôt. Trois heures de travail par jour devraient ainsi être suffisantes pour se vêtir et se nourrir, affirmait-il à l'époque.
«Au Québec, les gens se rencontrent très souvent dans les centres d'achat. Pourquoi ne pas développer de nouveaux espaces publics? La crise écologique nous indique que le modèle actuel ne peut plus se généraliser ni se perpétuer. Nous avons une responsabilité morale et nous devons collectivement envoyer un message. Ce ne sont pas les gens du Sud qui doivent réviser leurs façons de faire.»
La société moderne a développé des mécanismes de production très efficaces. Basé sur une croissance perpétuelle, ce modèle économique pousse les gens vers la consommation et donne à celle-ci un sens affectif et émotif.
«Après près de 250 ans, la modernité occidentale s'épuise. Elle a créé des conditions de liberté et d'autonomie impensables aux époques qui l'ont précédée. Mais le coût écologique de ce modèle est colossal. Nous sommes présentement à un tournant historique, dont les changements climatiques sont un symptôme. D'ici à 2030, si on n'agit pas de façon très ferme et déterminée, nous aurons beaucoup plus que deux degrés de réchauffement! Et cela provoquera sans doute des conséquences qu'on n'arrive même pas à envisager à l'heure actuelle. L'Allemand Ulrich Beck parle de modernisation écologique, c'est-à-dire de s'appuyer sur les énergies de la modernité pour agir.»
Beck pose en effet que le modèle de la croissance économique ne prend pas en compte les limites des ressources dont il prône l'exploitation. Il possède par contre un dynamisme propre dont la mouvance écologiste pourrait tirer profit.
«La question est donc de savoir si ce dynamisme peut transformer le modèle de façon à ce qu'il soit plus durable. Sans faire du "catastrophisme", l'enjeu est la survie de l'espèce humaine.»
«On note présentement en Amérique du Nord et spécialement au Québec, où le discours écologiste semble avoir plus de prise, une montée de la culpabilisation, et je pense que c'est un grand danger. Consommer et manger "local" a certes un impact et les individus doivent agir sur leur environnement immédiat. Mais la structure de production doit aussi être modifiée. C'est bien plus compliqué que de faire du recyclage ou d'interdire le phosphate dans les détergents de lave-vaisselle. Nous le remarquons au niveau des médias qui répètent souvent: "Il faut plus que faire du recyclage, il faut planter des arbres le long des rives, etc." C'est vrai qu'il faut donner un peu d'espoir: si on dit que la planète est foutue, personne ne va se mobiliser. Et je ne crois pas que la planète soit foutue. Mais il faut aussi trouver des solutions collectives. Même si, souvent, on n'aime pas les gouvernements, les partis, les entreprises, il faut opérer ce virage au sein de ces partis et de ces entreprises.»
À l'aide d'outils communicationnels souvent provocateurs, Greenpeace a soulevé des enjeux bien précis. Steven Guilbeault avait escaladé en 2001 la tour du CN à Toronto pour mettre en lumière les changements climatiques, encore très peu connus à cette époque. Dernièrement, leur campagne sur les déchets électroniques et la publication d'un palmarès des entreprises informatiques les plus écologiques ont réussi à sensibiliser ce secteur. La célèbre société Apple se retrouvait à la fin de cette liste l'année dernière, mais elle a annoncé depuis des mesures concrètes pour améliorer ses performances écologiques. Les notes des entreprises inscrites à ce palmarès ne dépassent que rarement les 60 %. Cependant, par ce moyen, une concurrence a été créée entre les divers acteurs du milieu afin de faire meilleure figure.
«Il faut être sur tous les fronts, rappelle Darier. C'est là la stratégie de Greenpeace: agir au niveau global et créer en même temps des outils permettant d'agir localement. Il y a urgence et il ne faut surtout pas abandonner. Pour les institutions, il faudrait développer un réflexe vert. Les entreprises et les gouvernements devraient évaluer les conséquences écologiques de tout nouveau projet. Ils le font pour les coûts financiers. Alors, tout budget devrait être accompagné d'une analyse des impacts écologiques. En théorie, cela devrait se faire, sauf que les procédures gouvernementales sont très peu transparentes. Par exemple, le projet de loi C-33 du gouvernement fédéral sur les agrocarburants a été adopté, mais les évaluations écologiques commandées par le gouvernement n'ont jamais été dévoilées. Pourtant, tous les scientifiques spécialistes de l'éthanol se disent que ça n'a pas de bon sens à plusieurs niveaux.»
Éric Darier est porté par l'urgence d'agir. Son espoir, au Québec en particulier, réside dans les avantages historiques de cette province qui, depuis la Révolution tranquille, s'est doté d'outils collectifs. Quoiqu'affaiblies, ces structures sont toujours en place dans la plupart des cas. Le Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE) en est un bon exemple. «La plupart des gens, plus particulièrement les politiciens et les gestionnaires, connaissent très bien tous les enjeux écologiques, ce n'est donc pas le manque d'information qui pose problème. Il appartient maintenant aux citoyens d'exiger des changements de structure et ainsi reprendre le contrôle de l'ordre du jour politique!»
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Collaborateur du Devoir
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