Souffler le chaud ou le froid ?
Photo : Jacques Nadeau
Le professeur Jacques Derome, du département des sciences atmosphériques et océaniques de l'université McGill, n'est pas de tout repos en entrevue car sa liste de questions sur l'évolution du climat est beaucoup plus longue que celle des réponses.
Il fait partie de ces chercheurs de pointe qui font «rouler» des modèles mathématiques pour savoir si le réchauffement va affecter, et dans quelle mesure, la «variabilité des saisons», le nouveau terme pour désigner ce qu'on appelait à la fin des années 1980 le «dérèglement» des saisons.
En langage de simples mortels, il s'agit de savoir si les saisons que nous avons connues vont changer, si elles vont obéir aux mêmes règles ou aux mêmes «patrons» que par le passé. Par exemple, aura-t-on un froid qui ira croissant à partir du début de l'hiver pour décroître vers le printemps, ou si l'hiver risque éventuellement de congeler le Québec en décembre pour nous réserver des redoux printaniers en janvier ou février, comme celui de l'an dernier qui a permis aux acériculteurs de la Mauricie d'entailler au milieu de l'hiver.
Dans les années 1980, on avait d'ailleurs fait grand cas d'une importante mortalité d'érables, alors attribuée aux pluies acides. Des chercheurs devaient découvrir par la suite qu'il s'agissait plutôt de mortalité provoquée par des éclatements à l'intérieur des érables, causés par le gonflement de la sève sous l'effet des grands froids. La montée de sève s'était produite en plein milieu de l'hiver et on avait même vu apparaître des bourgeons aux arbres, un phénomène qu'on avait plutôt attribué finalement aux changements climatiques et au «dérèglement» des saisons.
Comme tous les spécialistes du climat, Jacques Derome explique, d'entrée de jeu, qu'aucun phénomène météorologique, même exceptionnel — redoux, pluies ou chutes de neiges anormales, tornades, etc. —, ne peut être attribué aux changements climatiques même si on peut penser qu'ils reflètent ce qu'un réchauffement important pourrait nous apporter.
Il y a eu, il y a près de 60 ans, ont précisé cette semaine des météorologues, un mois de décembre avec des chutes de neige aussi abondantes que celles de cette année. On ne peut attribuer aux changements climatiques, explique Jacques Derome, que ce qui répond à des séries d'événements nouveaux qui tranchent avec les séries historiques, ce qui exige un recul temporel, une analyse de tendances, que nous n'avons pas pour des épisodes particuliers comme les dernières chutes de neige.
«C'est comme la bourse, dit-il. Il est plus facile de prévoir ses tendances à long terme sans risque de se tromper, mais à peu près impossible de prévoir ce qui va se passer sur un horizon de deux ou trois jours.»
Facteurs prépondérants
Le spécialiste en variabilité climatique explique qu'un certain nombre de choses se dégagent cependant des études en cours sur la variabilité du climat. Il est clair, par exemple, que plus le climat se réchauffera, plus il y a de chances qu'on assiste à des variations dans les «patrons de la circulation atmosphérique». Par exemple, dit-il, le patron des tempêtes pourrait changer à la lumière de certains facteurs déterminants que l'on connaît maintenant.
Ainsi, si les tempêtes qui touchent Montréal devaient provenir majoritairement de l'Ouest canadien, elles seront peu abondantes car l'air de ces régions est plus sec. Par contre, comme lors des deux dernières grosses chutes de neige qui ont touché Montréal, si les tempêtes nous provenaient de plus en plus du golfe du Mexique, où l'air est surchargé d'humidité, on risquerait d'avoir beaucoup plus souvent des tempêtes «monstres».
Les skieurs savent qu'il tombe plus de neige dans les États de la Nouvelle-Angleterre, une région plus chaude que le Québec. Et les spécialistes du Grand Nord vous diront qu'il y a beaucoup plus de précipitations hivernales dans le sud du Québec qu'à Kuujjuaq. Et cela, explique Jacques Derome, parce que l'air très froid du Grand Nord est plus sec.
Il faut donc s'attendre, dit-il, à ce que le réchauffement du climat augmente le niveau des précipitations si le Québec se retrouve avec une température plus chaude en moyenne, comme celle de Toronto présentement. Mais est-ce que cela veut dire plus de neige ou plus de pluie? Difficile à savoir, répond le chercheur qui pense que dans un premier temps, alors que la température du Québec ne se sera pas encore élevée sensiblement, ces précipitations pourraient générer plus de neige que de pluie. Mais à plus long terme, si le climat québécois continue de se réchauffer, c'est la pluie qui devrait l'emporter.
La Niña
Les études réalisées avec les modèles mathématiques actuels, ajoute le professeur de sciences du climat, indiquent présentement que le facteur le plus fiable en termes de prévisions, c'est l'El Niño et son pendant plus froid, qui le suit généralement, La Niña.
Les années où l'oscillation de l'océan Pacifique pousse ses eaux sur l'Amérique, le phénomène El Niño apporte à la côte ouest américaine — moins sur la côte canadienne — des vents et des températures plus chaudes. Au cours des dernières années, les climatologues états-uniens disent avoir observé que le phénomène El Niño se faisait sentir jusque dans l'Atlantique. Mais la question demeure controversée.
L'an dernier était une année d'El Niño. Et il faisait doux au point qu'on a eu de la pluie à Noël. Avec La Niña, qui survient généralement l'année suivante, on devait s'attendre à plus de froid, ce qui pourrait expliquer que ce qui aurait pu nous tomber sur la tête sous forme d'eau nous tombe aujourd'hui dessus sous forme de neige.
Les chercheurs comme Jacques Derome tentent présentement avec leurs modèles mathématiques de cerner les autres facteurs qui influencent la variabilité saisonnière du climat sous l'influence des changements climatiques. Mais ces facteurs, dit-il, sont tellement nombreux qu'il sera certainement impossible de les identifier tous. La plus petite erreur d'alimentation en données des modèles mathématiques engendre, par effet papillon, des résultats qui ne concordent pas avec les autres modèles mathématiques. C'est uniquement lorsqu'un modèle devient «robuste», c'est-à-dire que ses conclusions rejoignent celles des autres modèles malgré leurs points de départ différents, qu'on «commence à comprendre l'influence» d'un ou de plusieurs facteurs sur la variabilité des saisons.
À McGill, ajoute Jacques Derome, on aimerait arriver à prévoir s'il y aura, en moyenne, plus de tempêtes hivernales par saison. Impossible dans l'état actuel de la science de prétendre préciser, le cas échéant, à quel moment ces tempêtes surviendront. Mais si les chercheurs parvenaient simplement à avoir une idée relativement fiable de la fréquence des tempêtes hivernales, il n'y aurait pas que les vendeurs de pelles ou de souffleuses à neige qui en tireraient profit mais aussi les municipalités et les services d'urgence.
Mais voilà, le scientifique pense que ces questions risquent de demeurer sans réponse pendant des années encore car la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l'atmosphère est en train de distribuer les derniers sous de son fonds de 110 millions, lequel a permis de développer au Québec une masse critique de chercheurs en climatologie unique au Canada. Ce fonds était alimenté par le gouvernement fédéral, mais malgré les appels du pied et les courtes échéances, le gouvernement Harper ne semble pas vouloir le renflouer pour que les recherches en cours se poursuivent après 2010.
«Nos lettres sont restées sans réponse», explique le chercheur qui siège au conseil d'administration de cette fondation qui finance plusieurs réseaux de recherches universitaires sur le climat au Canada.
L'attitude du gouvernement fédéral est d'autant plus surprenante qu'il met l'accent davantage sur l'adaptation aux changements climatiques que sur la lutte pour les enrayer. Si on se place dans une logique d'adaptation, explique le chercheur, il faut savoir ce qui nous attend pour planifier les meilleures solutions, ce qui devrait justifier la poursuite de ces recherches.
«À la limite, conclut-il, je pense que si Ottawa ne bouge pas pour renouveler ces budgets de recherche, Québec devrait certainement prendre le relais car c'est ici qu'on retrouve les réseaux de recherche de pointe au Canada dans le domaine du climat et c'est un acquis que le Québec ne doit pas perdre.»
Il fait partie de ces chercheurs de pointe qui font «rouler» des modèles mathématiques pour savoir si le réchauffement va affecter, et dans quelle mesure, la «variabilité des saisons», le nouveau terme pour désigner ce qu'on appelait à la fin des années 1980 le «dérèglement» des saisons.
En langage de simples mortels, il s'agit de savoir si les saisons que nous avons connues vont changer, si elles vont obéir aux mêmes règles ou aux mêmes «patrons» que par le passé. Par exemple, aura-t-on un froid qui ira croissant à partir du début de l'hiver pour décroître vers le printemps, ou si l'hiver risque éventuellement de congeler le Québec en décembre pour nous réserver des redoux printaniers en janvier ou février, comme celui de l'an dernier qui a permis aux acériculteurs de la Mauricie d'entailler au milieu de l'hiver.
Dans les années 1980, on avait d'ailleurs fait grand cas d'une importante mortalité d'érables, alors attribuée aux pluies acides. Des chercheurs devaient découvrir par la suite qu'il s'agissait plutôt de mortalité provoquée par des éclatements à l'intérieur des érables, causés par le gonflement de la sève sous l'effet des grands froids. La montée de sève s'était produite en plein milieu de l'hiver et on avait même vu apparaître des bourgeons aux arbres, un phénomène qu'on avait plutôt attribué finalement aux changements climatiques et au «dérèglement» des saisons.
Comme tous les spécialistes du climat, Jacques Derome explique, d'entrée de jeu, qu'aucun phénomène météorologique, même exceptionnel — redoux, pluies ou chutes de neiges anormales, tornades, etc. —, ne peut être attribué aux changements climatiques même si on peut penser qu'ils reflètent ce qu'un réchauffement important pourrait nous apporter.
Il y a eu, il y a près de 60 ans, ont précisé cette semaine des météorologues, un mois de décembre avec des chutes de neige aussi abondantes que celles de cette année. On ne peut attribuer aux changements climatiques, explique Jacques Derome, que ce qui répond à des séries d'événements nouveaux qui tranchent avec les séries historiques, ce qui exige un recul temporel, une analyse de tendances, que nous n'avons pas pour des épisodes particuliers comme les dernières chutes de neige.
«C'est comme la bourse, dit-il. Il est plus facile de prévoir ses tendances à long terme sans risque de se tromper, mais à peu près impossible de prévoir ce qui va se passer sur un horizon de deux ou trois jours.»
Facteurs prépondérants
Le spécialiste en variabilité climatique explique qu'un certain nombre de choses se dégagent cependant des études en cours sur la variabilité du climat. Il est clair, par exemple, que plus le climat se réchauffera, plus il y a de chances qu'on assiste à des variations dans les «patrons de la circulation atmosphérique». Par exemple, dit-il, le patron des tempêtes pourrait changer à la lumière de certains facteurs déterminants que l'on connaît maintenant.
Ainsi, si les tempêtes qui touchent Montréal devaient provenir majoritairement de l'Ouest canadien, elles seront peu abondantes car l'air de ces régions est plus sec. Par contre, comme lors des deux dernières grosses chutes de neige qui ont touché Montréal, si les tempêtes nous provenaient de plus en plus du golfe du Mexique, où l'air est surchargé d'humidité, on risquerait d'avoir beaucoup plus souvent des tempêtes «monstres».
Les skieurs savent qu'il tombe plus de neige dans les États de la Nouvelle-Angleterre, une région plus chaude que le Québec. Et les spécialistes du Grand Nord vous diront qu'il y a beaucoup plus de précipitations hivernales dans le sud du Québec qu'à Kuujjuaq. Et cela, explique Jacques Derome, parce que l'air très froid du Grand Nord est plus sec.
Il faut donc s'attendre, dit-il, à ce que le réchauffement du climat augmente le niveau des précipitations si le Québec se retrouve avec une température plus chaude en moyenne, comme celle de Toronto présentement. Mais est-ce que cela veut dire plus de neige ou plus de pluie? Difficile à savoir, répond le chercheur qui pense que dans un premier temps, alors que la température du Québec ne se sera pas encore élevée sensiblement, ces précipitations pourraient générer plus de neige que de pluie. Mais à plus long terme, si le climat québécois continue de se réchauffer, c'est la pluie qui devrait l'emporter.
La Niña
Les études réalisées avec les modèles mathématiques actuels, ajoute le professeur de sciences du climat, indiquent présentement que le facteur le plus fiable en termes de prévisions, c'est l'El Niño et son pendant plus froid, qui le suit généralement, La Niña.
Les années où l'oscillation de l'océan Pacifique pousse ses eaux sur l'Amérique, le phénomène El Niño apporte à la côte ouest américaine — moins sur la côte canadienne — des vents et des températures plus chaudes. Au cours des dernières années, les climatologues états-uniens disent avoir observé que le phénomène El Niño se faisait sentir jusque dans l'Atlantique. Mais la question demeure controversée.
L'an dernier était une année d'El Niño. Et il faisait doux au point qu'on a eu de la pluie à Noël. Avec La Niña, qui survient généralement l'année suivante, on devait s'attendre à plus de froid, ce qui pourrait expliquer que ce qui aurait pu nous tomber sur la tête sous forme d'eau nous tombe aujourd'hui dessus sous forme de neige.
Les chercheurs comme Jacques Derome tentent présentement avec leurs modèles mathématiques de cerner les autres facteurs qui influencent la variabilité saisonnière du climat sous l'influence des changements climatiques. Mais ces facteurs, dit-il, sont tellement nombreux qu'il sera certainement impossible de les identifier tous. La plus petite erreur d'alimentation en données des modèles mathématiques engendre, par effet papillon, des résultats qui ne concordent pas avec les autres modèles mathématiques. C'est uniquement lorsqu'un modèle devient «robuste», c'est-à-dire que ses conclusions rejoignent celles des autres modèles malgré leurs points de départ différents, qu'on «commence à comprendre l'influence» d'un ou de plusieurs facteurs sur la variabilité des saisons.
À McGill, ajoute Jacques Derome, on aimerait arriver à prévoir s'il y aura, en moyenne, plus de tempêtes hivernales par saison. Impossible dans l'état actuel de la science de prétendre préciser, le cas échéant, à quel moment ces tempêtes surviendront. Mais si les chercheurs parvenaient simplement à avoir une idée relativement fiable de la fréquence des tempêtes hivernales, il n'y aurait pas que les vendeurs de pelles ou de souffleuses à neige qui en tireraient profit mais aussi les municipalités et les services d'urgence.
Mais voilà, le scientifique pense que ces questions risquent de demeurer sans réponse pendant des années encore car la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l'atmosphère est en train de distribuer les derniers sous de son fonds de 110 millions, lequel a permis de développer au Québec une masse critique de chercheurs en climatologie unique au Canada. Ce fonds était alimenté par le gouvernement fédéral, mais malgré les appels du pied et les courtes échéances, le gouvernement Harper ne semble pas vouloir le renflouer pour que les recherches en cours se poursuivent après 2010.
«Nos lettres sont restées sans réponse», explique le chercheur qui siège au conseil d'administration de cette fondation qui finance plusieurs réseaux de recherches universitaires sur le climat au Canada.
L'attitude du gouvernement fédéral est d'autant plus surprenante qu'il met l'accent davantage sur l'adaptation aux changements climatiques que sur la lutte pour les enrayer. Si on se place dans une logique d'adaptation, explique le chercheur, il faut savoir ce qui nous attend pour planifier les meilleures solutions, ce qui devrait justifier la poursuite de ces recherches.
«À la limite, conclut-il, je pense que si Ottawa ne bouge pas pour renouveler ces budgets de recherche, Québec devrait certainement prendre le relais car c'est ici qu'on retrouve les réseaux de recherche de pointe au Canada dans le domaine du climat et c'est un acquis que le Québec ne doit pas perdre.»
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