mercredi 25 novembre 2009 Dernière mise à jour 00h11


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

L'Entrevue - Le meilleur des mondes

Alexandre Shields   19 novembre 2007  Environnement
Le Brésilien Chico Whitaker
Photo : Jacques Grenier
Le Brésilien Chico Whitaker
Peut-on imaginer un monde plus fraternel, plus solidaire, respectueux de l'environnement et dans lequel l'économie serait au service de l'humanité et non l'inverse? Si l'idée paraît tout simplement utopique aux yeux de plusieurs, Chico Whitaker, cofondateur du Forum social mondial, y croit dur comme fer. Et le Brésilien a beau concéder qu'un tel changement prendra du temps, il insiste sur l'absolue nécessité de créer cet «autre monde».

Le regard que jette Chico Whitaker sur la société actuelle est sans équivoque: la mondialisation, quoi qu'en disent nos dirigeants, «impose actuellement à l'humanité son oeuvre mortifère en toute liberté». Rien de moins.

Le Forum social mondial (FSM), ce rendez-vous annuel de ce que certains appellent la mouvance altermondialiste, est justement né de la nécessité de réunir ceux qui luttent contre cette façon de concevoir le monde. «L'idée, c'était de dépasser le stade de la contestation qui marquait les grandes rencontres économiques. Il ne faut pas manifester contre la mondialisation mais se demander ce que l'on veut. Bref, aller vers une recherche de propositions», résume Chico Whitaker pour expliquer la volonté des fondateurs.

L'initiative a eu un écho inespéré, dit-il, enthousiaste, puisque le premier Forum organisé en janvier 2001 à Porto Alegre a attiré environ 15 000 personnes venues d'horizons très différents. Ce nombre de participants a par la suite grimpé en flèche, passant de 50 000, en 2002, à plus de 150 000 en 2004, alors que la rencontre se tenait pour la première fois hors du Brésil, à Mumbai, en Inde. Des participants originaires de 132 pays et de 2660 associations ou mouvements s'y étaient rendus. Sans compter les dizaines de forums régionaux qui ont essaimé dans le monde entier. Le Forum fera relâche en 2008, mais simplement pour réfléchir à la suite des choses, assure M. Whitaker.

Le septuagénaire est justement heureux de voir que le FSM ait réussi, dans une certaine mesure, à «dépasser les barrières» qui existaient entre les mouvements sociaux. Ancien membre actif du Parti des travailleurs (PT), formation de gauche du président Lula da Silva au pouvoir au Brésil, Chico Whitaker est justement convaincu qu'au sein de la gauche, «le problème a toujours été celui de la division».

Immédiatement, il prend soin de préciser que, même si le Forum a été qualifié de «rendez-vous de la gauche», il n'en est rien. Selon lui, il s'agit d'un espace de rencontre et de réseautage pour des personnes déjà engagées dans diverses actions, mais qui ne cherche pas à leur imposer un mot d'ordre, quel qu'il soit. C'est d'ailleurs là «le grand résultat du Forum, soit de permettre que ces actions soient menées. Et ce qui est incroyable, c'est que l'on avance. Ça fonctionne.»

Le FSM tient aussi à préserver sa règle du «consensus». Chico Whitaker considère que cette façon de faire permet de se distancier des «vieilles pratiques» auxquelles les gens sont habitués. «On fonctionne trop souvent sur un système pyramidal et hiérarchique, pour des questions de rapidité ou d'efficacité», soutient-il.

Selon lui, les partis politiques sont les meilleurs exemples de ce mode d'organisation. Or «le FSM est tout à fait autre chose. Il ne s'agit pas d'un mouvement ou d'un parti politique. C'est un espace dans lequel on peut et on doit travailler avec des gens différents, sans vouloir réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme vous. C'est pour cela que nous choisissons le réseau plutôt que la pyramide, la non-violence plutôt que l'affrontement, les échanges d'expériences et non le document final».

Cela ne veut pas dire que certains participants ne souhaiteraient pas mettre sur pied un mouvement politique doté d'un programme précis. «C'est une bataille permanente chez nous, admet M. Whitaker. Au Forum de 2005, par exemple, des intellectuels ont essayé de faire adopter un Manifeste de Porto Alegre pour résumer ce que les gens pensaient. Ça n'a pas fonctionné, mais c'est toujours présent.»

Les tentatives de récupération politique sont d'ailleurs bien réelles. Ce fut le cas lors du Forum tenu à Caracas, au Venezuela, en 2006. Le président Hugo Chavez, véritable vedette de la gauche internationale, a utilisé le FSM comme vitrine pour sa révolution bolivarienne, déplore le cofondateur de l'événement. Or la Charte des principes du Forum social mondial stipule clairement que les partis politiques n'y sont pas les bienvenus.

Définir l'indéfinissable

La relation avec les médias n'est pas toujours harmonieuse. Difficile, en effet, d'imaginer qu'une telle rencontre n'accouche pas de revendications claires. «C'est la chose la plus typique des médias. Ils nous demandent toujours qui est le chef et quelle est la position finale. Sinon, ils nous disent: "Mais où allez-vous avec ça?" Les gens demandent souvent, après sept ans, "qu'est-ce que ça donne". C'est aux mouvements sociaux de répondre à cette question», laisse tomber l'auteur d'un livre sur l'expérience des Forums intitulé Changer le monde, (nouveau) mode d'emploi.

Si la chose est effectivement ardue à cerner, Chico Whitaker ne s'en formalise pas outre mesure. L'essentiel, selon lui, c'est de «démontrer aux gens que cet autre monde est en train de se construire» et qu'il est plus que jamais nécessaire. La tâche est toutefois loin d'être aisée. «Si vous prenez la plupart des individus qui vivent dans des pays riches, qui ont des conditions de vie raisonnables, ils se demandent pourquoi il faudrait un autre monde. Il est difficile de dire aux gens qu'il faut plus d'austérité, parce que tout le système est basé sur la consommation. Le système s'arrête si on ne consomme pas. Ce ne sont plus les ouvriers qui ont le pouvoir d'arrêter les machines, mais les consommateurs.»

Chico Whitaker est d'ailleurs convaincu que l'on ne peut pas changer le monde à travers la seule sphère politique. «Plusieurs mouvements pensent à prendre le pouvoir, explique-t-il. Ils ont le droit, et s'ils prennent le pouvoir, qu'ils soient capables de faire ce qu'ils disent. Mais ce n'est pas par là qu'on va changer le monde. Par exemple, si on ne change pas nos comportements personnels, nos habitudes de consommation, le problème du climat ne sera pas résolu.

«Ça ne peut pas venir d'un décret du gouvernement, personne ne va accepter ça. Il faut que les gens soient convaincus qu'il faut le faire. C'est un apprentissage et un exercice permanent qui font partie d'une sorte de "changement intérieur". Il ne faut pas tenter de discipliner des militants. Les régimes totalitaires font ça. Ils réduisent tout le monde à des pièces réglées, des machines. Les gens ne veulent pas être des pièces de machines.»

Il ne faut pas non plus s'en remettre à un «sauveur». C'est ce que les Brésiliens ont fait, selon lui, en élisant Lula. «Nous sommes tombés dans l'illusion que, si on élisait un président, tous les problèmes seraient résolus. Chez nous, les gens font de la politique comme ils font des affaires, pour s'enrichir, et le gouvernement Lula a adopté les mêmes règles du système corrompu qui existe au Brésil. Tout ce monde-là a été victime d'un pragmatisme à outrance pour être élu. Ç'a été un pas en arrière», juge-t-il.

Chacun de nous

Exaspéré, l'ancien conseiller municipal de São Paulo a lui-même démissionné du PT avec fracas en janvier 2006. «Au lieu de perdre les deux tiers de mon temps dans des bagarres internes, je préfère me consacrer à un travail dans la société civile, qui a besoin d'organisation», poursuit cet homme optimiste qui a vécu 15 ans en exil avec sa femme et ses quatre enfants, tandis qu'une dictature régnait avec une poigne de fer sur le Brésil.

Il garde d'ailleurs espoir de voir émerger une «conscience sociale» qui se répercutera à grande échelle, mais sans naïveté. «Je ne suis pas catastrophiste, mais je suis très préoccupé. Si les changements climatiques continuent de s'intensifier, le problème de l'eau va devenir très sérieux, tout comme celui de la faim. Et le "débalancement" de l'ensemble de cet équilibre interne de la planète, qui a pris des milliards d'années à se former, est dû à la recherche du profit à tout prix. Moi, je ne vais pas voir les plus graves conséquences de tout ça, mais je suis très inquiet pour mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants. Ils vont vivre dans un monde où la guerre pour le contrôle de l'eau sera bien réelle.»

La solution passe selon lui «par chacun de nous». «Les personnes politiques devraient agir contre cela, mais ne le font pas. C'est pour ça que la société civile est un acteur fondamental. Si la société prend conscience de cela et commence à agir, on va obliger les politiques à agir, à faire ce qu'ils doivent faire.»






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 19 novembre 2007 07h49
    L'enfer des bonnes intentions
    « Mao, Lénine et Castro ont essayé ça mais ont eu de la difficulté à réaliser leurs rêves à cause de la dure réalité humaine qui laisse passer l'avidité avant les bonnes intentions. »

  • Pierre Samuel
    Abonné
    lundi 19 novembre 2007 09h31
    Des "pelleteux de nuages"???
    « M. Jean Lemire, le valeureux capitaine du Sedna 1V, posait exactement les mêmes questions hier au Salon du Livre de Montréal! Mais nonobstant l'urgence d'agir, est-ce que la majorité de nos populations occidentales sont prêtes à élire ces gens qui proposent un réel changement de comportement et de mentalité? Seulement ici au Québec, quel est le pourcentage d'adhésion à des formations politiques qui proposent de réelles alternatives comme Québec Solidaire ou Projet-Montréal? »

  • Guy Lafond
    Abonné
    lundi 19 novembre 2007 09h36
    Chacun de nous!
    « Belle sensibilisation à la cause du Forum social que cet article d'Alexandre Sheilds.

    La différence, c'est nous les consommateurs qui la ferons. Je me range derrière Chico Whitaker.

    J'invite tous les sceptiques à aller voir de leurs yeux ce qui se passe à l'autre bout du monde.

    Aux armes, citoyens! »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 19 novembre 2007 10h09
    Monsieur Bousquet divague
    « Monsieur Bousquet divague. Mao, Lénine et Castro n'ont rien tenté qui ait ressemblé de près ou de loin au mouvement soutenu par l'humanisme profond de Chico Whitaker, un humanisme exempt de dogmes politiques ou religieux. De toute façon, l'humanité n'a pas d'autre choix que d'apprendre à s'aimer comme espèce au-delà des divagations des dictateurs, démocratiquement élus ou non. L'humanité s'aimera ou périra.
    Roland Berger
    London, Ontario »

  • Rino St-Amand
    Inscrit
    lundi 19 novembre 2007 10h37
    Le fruit n'est pas encore mûr
    « Que le discours nous vienne de Whitaker, Reeves, Jacquard, ou autres, il semble que le fruit ne soit pas encore assez mûr pour s'attaquer à la véritable racine des problèmes qui nous menace d'une catastrophe humaine sans précédent. Tant que nous vivrons dans un système économique qui vise la concentration des fortunes, les plus pauvres devront de plus en plus mourir d'infortune, au fur et à mesure que les ressources deviendront plus rares. Nous devons gruger sur notre capital-patrimoine, parce qu'il ne génère plus assez de dividendes pour nourir une population devenue trop nombreuse ou gloutonne, et le PNB doit poursuivre sa croissance, sinon c'est la catastrophe économique. Or, pour produire de plus en plus, il faut que la consommation augmente, et pour que cette consommation puisse augmenter, il faut qu'en bout de ligne la population augmente. Il n'est donc pas étonnant que parler de sur-population soit un tabou presque intouchable. Mais à force d'être pro-vie, l'être humain est en train de se suicider. Collectivement! »

  • Michel Thibault
    Abonné
    lundi 19 novembre 2007 11h29
    100% d'accord
    « À messieurs Samuel et Bousquet. Les pelleteux de nuages ne cherchent qu'à léguer à leurs enfants et petits enfants un monde plus humain et une planète plus saine où il y aurait moins de disparités économiques et sociales.

    Messieurs Samuel et Bousquet sont-ils capables d'imaginer un changement qui aille au-delà de la politique, qui soit intérieur comme le souhaite monsieur Whitaker.

    La technologie (informatique) aujourd'hui est telle qu'elle peut aider à atteindre cet objectif. Peut-être éviterons-nous l'enfer pavé de bonnes intentions. Du moins nous l'espérons. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 19 novembre 2007 12h27
    @ Roland Berger
    « J'aimerais ça divaguer mais, ça ne fait pas tellement d'années que l'humain est sorti de sa grotte où, après lui avoir asséné un coup de gourdin sur l'occiput, il mangeait son voisin rôti ou bouilli quand il manquait d'animaux dans la plaine pour mettre dans son ragoût en conservant ses ossements comme dessert. Il est à noter ici que le descendant de cet humain n'avait pas avancé beaucoup dans les camps allemand dans les années 1940 pendant la deuxième guerre mondiale sauf qu'il ne mangeait plus ses victimes, seulement parce qu'il n'avait pas assez faim et que ça l'écoeurait un peu.

    Fait que...quand on voit un peu ce qui se passe en Irak, au Darfour, en Palestine et en Afrique, on peut encore espérer mais faut aussi voir ce qui peut être réalisable compte tenu de la faible couche de civilisation sur l'humain qui tend à disparaître au moindre grattage. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 19 novembre 2007 13h32
    Pédale douce sur le général
    « L'homme est généralement un loup pour l'homme comme démontré précédemment sauf quelques exceptions dans les démocraties où il y a des pensions pour les vieux, des chèques de B.S. pour les plus jeunes, de l'assurance-chômage et de l'assurance-maladie. Tout ça gratuit. »

  • Eric Allard
    Abonné
    lundi 19 novembre 2007 13h41
    Réussir ou mourir
    « Les échecs du passé ne devraient pas nous empêcher d'essayer d'améliorer notre monde, mais bien nous éviter de retomber dans les mêmes pièges, comme celui du communisme ou, plus globalement, de la politisation de la solution comme le suggère M. Whittaker.
    Mais personne ne peut nier l'urgence d'agir, sauf ceux qui profitent personnellement de la situation présente, comme tous les occidentaux.
    En démocratie, le politique est au service de la population et se doit de s'ajuster aux demandes de celle-ci. L'idée de réseautage et de travail sur la conscience collective y trouve donc toute sa force. »

  • Pierre François Gagnon
    Inscrit
    lundi 19 novembre 2007 14h20
    La société civile a perdu le pouvoir
    « La société civile a perdu le pouvoir depuis longtemps aux mains des financiers et des technostructures multinationales parce que les partis politiques ne représentent plus que notre impuissance individualisée à outrance à travers leur propre classe d'arrivistes et de parvenus. »

  • Pierre Samuel
    Abonné
    mardi 20 novembre 2007 08h53
    @Michel Thibault
    « Faudrait peut-être d'abord tenter de lire correctement, car, en français, les points d'interrogation indiquent un questionnement! Ma réaction était une interpellation: je dis la même chose que vous! »

  • Michel Thibault
    Abonné
    mardi 20 novembre 2007 14h08
    Lueur d'espoir...
    « Le cynisme représente la mort ou du moins la fin de l'espoir.

    Monsieur St-Amand a-t-il oublié Ghandi ou Mandela qui ont grandement contribué à libérer leur pays ou le Dalaï lama qui cherche à en faire autant pour le Tibet; ou mère Térésa ou Gorbachev qui a contribué à la chute du communisme; par la suite il y a aussi eu celle du mur de Berlin; la libération des peuples de l'ex zone d'influence du communisme; la création du tribunal international présidé par Louise Arbour; il y a aussi eu chez nous une Andrée Ruffo pour défendre, envers et contre tous, les droits des enfants; en cherchant encore je pourrais citer d'autres exemples.

    Certes tout cela ne s'est pas fait sans violence et pertes de vies ce qui est déplorable, mais là il y a encore de la vie, il y a de l'espoir.

    Monsieur St-Amand croît que le fruit n'est pas mûr, mais il oublie les capacités énormes et difficilement imaginables des nouvelles technologies (informatique). Si celles-ci sont mises au service de collectivités démunies, ces dernières pourront se redresser socialement et économiquement.

    Ce serait notre modeste contribution à l'atteinte des objectifs de grands humanistes comme Chico Whitaker.

    Désolé à monsieur Samuel pour avoir l'avoir mal lu et interprété.

    Merci au journal Le Devoir pour l'opportunité offerte. »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
12 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009