Le Saint-Laurent «traité»aux antibiotiques
Des chercheurs de l'Université de Montréal ont établi que l'usine d'épuration métropolitaine, quatrième au monde par ses dimensions, laisse passer directement au fleuve de grandes quantités d'antibiotiques, dont on ignore les effets sur les espèces vivantes et la contribution à la résistance croissante des bactéries à ces médicaments.
L'étude en question, tout juste publiée dans le Journal of Environmental Monitoring de septembre, fait suite aux prélèvements et analyses d'un étudiant au doctorat, Pedro Segura, assisté notamment par le professeur Sébastien Sauvé, un spécialiste de la chimie environnementale, ainsi que par quatre autres collègues.
Six antibiotiques parmi les plus couramment prescrits ont été ciblés dans cette étude. Les concentrations relevées en amont et en aval de l'usine d'épuration métropolitaine se sont avérées «identiques à des détails près, ce qui indique que le système de traitement ne réduit pas ces concentrations», a précisé le professeur Sauvé au Devoir. Quant aux concentrations, qu'on a pu relever grâce à la mise au point d'une méthode nouvellement adaptée aux mesures dans des eaux usées, elles ont permis d'apprendre qu'il y avait entre 30 et 300 parties par milliard d'antibiotiques en moyenne dans chaque litre d'eaux usées rejeté au fleuve par l'usine.
Certes, convient le professeur Sauvé, des concentrations de 30 à 300 nanogrammes par litre sont très faibles. «Mais compte tenu de l'énorme quantité d'eaux usées rejetées chaque jour — 2,5 millions de mètres cubes par jour, soit deux fois un Stade olympique plein —, la quantité totale rejetée demeure élevée.»
Selon les chiffres de Santé Canada cités dans cette étude universitaire, les antibiotiques figurent au quatrième rang des médicaments les plus prescrits au pays. Au Québec seulement, ils font l'objet de cinq millions de prescriptions par année, la plupart comprenant une grande série de pilules. Transposées en volume quotidien, cela équivaut à un rejet de deux ou trois kilos d'antibiotiques par jour, soit approximativement une tonne par année.
Les problèmes soulevés par ce constat sont nombreux et, conclut l'étude, «d'autres études sont nécessaires pour évaluer le risque et les effets de ces antibiotiques sur le biotope aquatique».
En comparaison, une étude similaire réalisée sur un effluent municipal de la rivière Glatt, en Suisse, indique que les rejets de la métropole québécoise seraient environ 200 fois supérieurs.
Toutefois, ajoute le professeur Sauvé, il n'existe pas dans ce domaine de normes réglementaires éprouvées qui pourraient servir de barème afin de déterminer le degré de risque acceptable.
Un fait demeure, note l'étude des chimistes de l'Université de Montréal: les rejets d'antibiotiques sont un phénomène de plus en plus courant à travers le monde — et souvent dans des concentrations similaires à celles relevées à Montréal — parce que les systèmes d'épuration n'ont pas été conçus pour les intercepter.
Cependant, «au cours des dernières années, les inquiétudes se sont multipliées à propos de l'aboutissement et des impacts de ces agents chimiques sur l'environnement aquatique», note l'article scientifique, publié dans la revue de la Société royale de chimie. Ces antibiotiques proviennent évidemment de l'urine des personnes qui les absorbent à la maison, à l'hôpital ou dans les cliniques.
Le professeur Sauvé explique qu'une partie substantielle du problème provient du fait que les rejets des usines d'épuration sont toujours en amont de la prise d'eau potable d'autres villes. Or, déjà, les anovulants, eux aussi rejetés en quantités considérables par le biais de l'urine dans les eaux usées, constituent un autre sujet de préoccupation parce qu'il s'agit de perturbateurs endocriniens, ce que ne sont pas les antibiotiques, précise-t-il.
Les perturbateurs endocriniens déjouent les défenses du système hormonal, qui les confond avec des messages chimiques provenant des nombreuses glandes du corps humain ou animal. Ces molécules sont d'autant plus difficiles à parer que moins la dose est forte, plus le système hormonal se fait leurrer facilement, ce qui est tout à fait le contraire dans le cas des métaux lourds, par exemple. Ceux-ci provoquent des problèmes à fortes doses, que la médecine a généralement circonscrits et que les gouvernements tentent d'éviter par des normes. Quant aux perturbateurs endocriniens, on pourrait presque dire que moins les doses sont élevées, plus ils sont dangereux, car le système a moins de chances de déceler l'imposture. D'où la difficulté de les cibler par des normes autres que l'obligation de les éliminer de façon virtuelle.
Aux dangers potentiels des anovulants et des antibiotiques s'ajoute aussi désormais une autre famille de produits de synthèse de plus en plus préoccupants, les surfactants, omniprésents dans les savons et les produits nettoyants. Ces molécules fort abondantes, notamment dans les rejets des papetières, provoquent des malformations, des altérations du sexe et des dérèglements des cycles reproducteurs chez les poissons.
Les faibles doses d'antibiotiques relevées dans les eaux usées de Montréal, selon le professeur Sauvé, ne permettent pas de dire qu'elles posent un véritable problème de santé publique en raison des eaux potables qu'elles peuvent contaminer en aval. Le Saint-Laurent a une énorme capacité de dilution, reconnaît-il, mais on ne sait pas du tout s'il y a danger ou pas dans l'état actuel de la science, d'où la nécessité de vérifier par d'autres études si ces produits de la pharmacologie se retrouvent effectivement dans l'eau potable des villes situées dans le panache de gros émissaires comme celui de Montréal.
Mais pour y arriver, dit M. Sauvé, il faudra améliorer sensiblement les méthodes de détection pour déjouer la dilution, qui ne constitue pas une protection étanche contre de tels produits chimiques.
L'adoption par Montréal d'un système de traitement tertiaire à l'ozone ou au moyen d'ultraviolets très puissants pourrait réduire sensiblement les rejets d'antibiotiques, ajoute le professeur Sauvé. Les systèmes de traitement tertiaire, comme celui que Montréal songe à ajouter à son usine d'épuration, visent d'abord et avant tout à tuer systématiquement les bactéries, coliformes et autres, que le traitement de base n'élimine pas. Mais l'ozonation ou la stérilisation aux UV, généralement assez coûteuses, peuvent briser la structure moléculaire des antibiotiques et empêcher qu'ils n'aident les bactéries à mieux y résister.
«Quand on veut, en laboratoire, provoquer une résistance aux antibiotiques chez certaines bactéries pour mieux l'étudier, on les expose à de très faibles doses comme celles qu'on retrouve dans les eaux usées à la sortie de l'usine d'épuration. C'est surtout ce qui m'inquiète et ce qui justifie la poursuite de ce débat et des études pour déterminer s'il faut intervenir par différents moyens», conclut le professeur Sauvé.
L'étude en question, tout juste publiée dans le Journal of Environmental Monitoring de septembre, fait suite aux prélèvements et analyses d'un étudiant au doctorat, Pedro Segura, assisté notamment par le professeur Sébastien Sauvé, un spécialiste de la chimie environnementale, ainsi que par quatre autres collègues.
Six antibiotiques parmi les plus couramment prescrits ont été ciblés dans cette étude. Les concentrations relevées en amont et en aval de l'usine d'épuration métropolitaine se sont avérées «identiques à des détails près, ce qui indique que le système de traitement ne réduit pas ces concentrations», a précisé le professeur Sauvé au Devoir. Quant aux concentrations, qu'on a pu relever grâce à la mise au point d'une méthode nouvellement adaptée aux mesures dans des eaux usées, elles ont permis d'apprendre qu'il y avait entre 30 et 300 parties par milliard d'antibiotiques en moyenne dans chaque litre d'eaux usées rejeté au fleuve par l'usine.
Certes, convient le professeur Sauvé, des concentrations de 30 à 300 nanogrammes par litre sont très faibles. «Mais compte tenu de l'énorme quantité d'eaux usées rejetées chaque jour — 2,5 millions de mètres cubes par jour, soit deux fois un Stade olympique plein —, la quantité totale rejetée demeure élevée.»
Selon les chiffres de Santé Canada cités dans cette étude universitaire, les antibiotiques figurent au quatrième rang des médicaments les plus prescrits au pays. Au Québec seulement, ils font l'objet de cinq millions de prescriptions par année, la plupart comprenant une grande série de pilules. Transposées en volume quotidien, cela équivaut à un rejet de deux ou trois kilos d'antibiotiques par jour, soit approximativement une tonne par année.
Les problèmes soulevés par ce constat sont nombreux et, conclut l'étude, «d'autres études sont nécessaires pour évaluer le risque et les effets de ces antibiotiques sur le biotope aquatique».
En comparaison, une étude similaire réalisée sur un effluent municipal de la rivière Glatt, en Suisse, indique que les rejets de la métropole québécoise seraient environ 200 fois supérieurs.
Toutefois, ajoute le professeur Sauvé, il n'existe pas dans ce domaine de normes réglementaires éprouvées qui pourraient servir de barème afin de déterminer le degré de risque acceptable.
Un fait demeure, note l'étude des chimistes de l'Université de Montréal: les rejets d'antibiotiques sont un phénomène de plus en plus courant à travers le monde — et souvent dans des concentrations similaires à celles relevées à Montréal — parce que les systèmes d'épuration n'ont pas été conçus pour les intercepter.
Cependant, «au cours des dernières années, les inquiétudes se sont multipliées à propos de l'aboutissement et des impacts de ces agents chimiques sur l'environnement aquatique», note l'article scientifique, publié dans la revue de la Société royale de chimie. Ces antibiotiques proviennent évidemment de l'urine des personnes qui les absorbent à la maison, à l'hôpital ou dans les cliniques.
Le professeur Sauvé explique qu'une partie substantielle du problème provient du fait que les rejets des usines d'épuration sont toujours en amont de la prise d'eau potable d'autres villes. Or, déjà, les anovulants, eux aussi rejetés en quantités considérables par le biais de l'urine dans les eaux usées, constituent un autre sujet de préoccupation parce qu'il s'agit de perturbateurs endocriniens, ce que ne sont pas les antibiotiques, précise-t-il.
Les perturbateurs endocriniens déjouent les défenses du système hormonal, qui les confond avec des messages chimiques provenant des nombreuses glandes du corps humain ou animal. Ces molécules sont d'autant plus difficiles à parer que moins la dose est forte, plus le système hormonal se fait leurrer facilement, ce qui est tout à fait le contraire dans le cas des métaux lourds, par exemple. Ceux-ci provoquent des problèmes à fortes doses, que la médecine a généralement circonscrits et que les gouvernements tentent d'éviter par des normes. Quant aux perturbateurs endocriniens, on pourrait presque dire que moins les doses sont élevées, plus ils sont dangereux, car le système a moins de chances de déceler l'imposture. D'où la difficulté de les cibler par des normes autres que l'obligation de les éliminer de façon virtuelle.
Aux dangers potentiels des anovulants et des antibiotiques s'ajoute aussi désormais une autre famille de produits de synthèse de plus en plus préoccupants, les surfactants, omniprésents dans les savons et les produits nettoyants. Ces molécules fort abondantes, notamment dans les rejets des papetières, provoquent des malformations, des altérations du sexe et des dérèglements des cycles reproducteurs chez les poissons.
Les faibles doses d'antibiotiques relevées dans les eaux usées de Montréal, selon le professeur Sauvé, ne permettent pas de dire qu'elles posent un véritable problème de santé publique en raison des eaux potables qu'elles peuvent contaminer en aval. Le Saint-Laurent a une énorme capacité de dilution, reconnaît-il, mais on ne sait pas du tout s'il y a danger ou pas dans l'état actuel de la science, d'où la nécessité de vérifier par d'autres études si ces produits de la pharmacologie se retrouvent effectivement dans l'eau potable des villes situées dans le panache de gros émissaires comme celui de Montréal.
Mais pour y arriver, dit M. Sauvé, il faudra améliorer sensiblement les méthodes de détection pour déjouer la dilution, qui ne constitue pas une protection étanche contre de tels produits chimiques.
L'adoption par Montréal d'un système de traitement tertiaire à l'ozone ou au moyen d'ultraviolets très puissants pourrait réduire sensiblement les rejets d'antibiotiques, ajoute le professeur Sauvé. Les systèmes de traitement tertiaire, comme celui que Montréal songe à ajouter à son usine d'épuration, visent d'abord et avant tout à tuer systématiquement les bactéries, coliformes et autres, que le traitement de base n'élimine pas. Mais l'ozonation ou la stérilisation aux UV, généralement assez coûteuses, peuvent briser la structure moléculaire des antibiotiques et empêcher qu'ils n'aident les bactéries à mieux y résister.
«Quand on veut, en laboratoire, provoquer une résistance aux antibiotiques chez certaines bactéries pour mieux l'étudier, on les expose à de très faibles doses comme celles qu'on retrouve dans les eaux usées à la sortie de l'usine d'épuration. C'est surtout ce qui m'inquiète et ce qui justifie la poursuite de ce débat et des études pour déterminer s'il faut intervenir par différents moyens», conclut le professeur Sauvé.
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