Sauver l'astragale
L’«Astragalus robbinsii var. fernaldii» a besoin de conditions on ne peut plus particulières pour se développer. Source: Comité Zip Côte-Nord
Blanc-Sablon — C'est une toute petite plante vivace, presque invisible aux yeux des néophytes. L'astragale de Robbins, variété de Fernald, est pourtant une vraie survivante. Rescapée de l'aire post-glaciaire aujourd'hui rarissime, on ne peut l'observer au Québec qu'à Blanc-Sablon. Et même si beaucoup d'inconnues subsistent à son sujet, elle aurait aussi bien pu y être rayée de la carte, victime de l'activité humaine.
C'est que l'«Astragalus robbinsii var. fernaldii» a besoin de conditions on ne peut plus particulières pour se développer, soit un milieu où l'on trouve une végétation de toundra, à moins d'un kilomètre du rivage marin actuel, sur les versants de buttes calcaires, dans le haut des collines et au sommet de falaises, là où l'action du gel et du dégel laisse la roche calcaire à nu. Elle a aussi horreur de la compétition et doit être fin seule dans son royaume pour pouvoir s'épanouir.
Au Québec, seuls cinq sites, tous situés à Blanc-Sablon, répondent à ces prérogatives à la lettre. Là, à la limite du Labrador, les collines embrassent les eaux du Golfe du Saint-Laurent et sont balayées par des vents qui laissent peu de répit aux quelques représentants de la flore. Ce «terreau fertile» qui couvre à peine six kilomètres de côtes constitue donc un petit paradis pour l'astragale, selon le botaniste Jean Deshaye. On en retrouve aussi quelques spécimens tout près, à Terre-Neuve.
«Cette plante est un reliquat, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un héritage de la période post-glaciaire, où des plantes de l'Arctique et des montagnes rocheuses se sont réfugiées dans quelques sites à géologie essentiellement calcaire, explique-t-il. Comment se fait-il que la plante se soit restreinte à quelques endroits, à la suite de la forestation qui a occupé plusieurs habitats? C'est un grand mystère.» Selon lui, cette plante offrirait son lot de découvertes au botaniste qui l'étudierait attentivement.
Menace humaine
Le hic, c'est que la roche calcaire a longtemps été exploitée pour divers usages industriels, endommageant l'habitat fragile de l'astragale, qui pousse très lentement. En effet, si elle peut vivre 30, 40, voire 50 ans, elle atteint à peine 15 à 30 centimètres de hauteur, pour un diamètre de 40 à 50 centimètres. Et dans le secteur de Blanc-Sablon, certains habitats de l'Astragale ont aussi été sévèrement malmenés par le passage incessant des véhicules tout-terrains, notamment les quads.
Elle bénéficie déjà, depuis 2001, d'un statut d'«espèce menacée», de la part de Québec, qui évaluait alors sa population à moins de 20 000 plants. Elle est également désignée comme «vulnérable» sur la liste du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada. Mais concrètement, jusqu'à tout récemment, peu de choses avaient été faites pour protéger cette variété d'Astragale découverte par le célèbre botaniste américain Meritt Lyndon Fernald. Pourtant, «tous les sites où on la trouve étaient propices à une exploitation ou à une destruction», constate le secrétaire du Comité Zip Côte-Nord du Golfe, Guy Parenteau.
C'était le cas du mont Parent, une haute colline avec une vue imprenable sur le Saint-Laurent et, au loin, l'île de Terre-Neuve. Quelques amants de la nature, réunis au sein du Comité Zip Côte-Nord du Golfe, ont donc décidé de se porter à la défense de cette belle vivace, qui produit des fleurs d'un violet éclatant. «Il y a plusieurs espèces en voie de disparition et plusieurs espèces préoccupantes sur la Côte-Nord. Alors, on a cherché l'espèce la plus exceptionnelle, mais aussi celle qui risque le plus d'être touchée par les changements climatiques et l'activité humaine», explique M. Parenteau.
Protéger et sensibiliser
Ils souhaitaient donc protéger l'astragale, mais surtout sensibiliser la population locale à la fragilité des écosystèmes unique de cette région. Un sentier d'interprétation a été construit sur le mont Parent, on y a remodelé certains secteurs défigurés par l'ancienne carrière de calcaire et on a tenté d'effacer les très nombreuses traces laissées par ceux qui y venaient s'«amuser» en véhicules tout terrain.
M. Parenteau se souvient d'ailleurs que certains n'étaient pas chauds à l'idée qu'on leur barre l'accès à des terrains où ils allaient, selon ses mots, «faire r'voler la tourbe». Il s'agissait notamment du mont Parent. Un projet de réserve de biodiversité projetée des collines de Brador, à une quinzaine de kilomètres au nord de la localité de Lourdes-de-Blanc-Sablon, rencontrerait selon lui des résistances similaires.
Or, le seul secteur du mont Parent est exemplaire. Il compte «pas moins de 350 espèces floristiques, dont 15 plantes rares», souligne le directeur général du Comité, Yan Crousset. Parmi celles-ci, le botaniste Jean Deshaye cite la fétuque vivipare variété hirsuta, plante qui produit des plantules plutôt que des graines, le céreste alpin, le saxifrage aïzoon, fétuque hyperboréale, l'achémille filicaulis variété filicaulis et gentiane propinqua.
«Ces plantes présentent toutes un risque de disparaître à plus ou moins long terme par l'effet des changements climatiques sur la Basse-Côte-Nord, ajoute M. Parenteau. Les températures extrêmes qu'elles doivent subir en hiver sont le critère de base pour ne pas être envahies par des plantes plus agressive qui menace leur restant d'espace arctique.»
Protection nécessaire
Avec l'appui financier de la Fondation Hydro-Québec pour l'environnement, qui leur a fourni une somme de 73 000 $, ils ont aménagé cet espace, qui compte une bonne population de ces plantes. Cette Fondation, qui existe depuis 2001, a appuyé plus d'une centaine de projets de protection, de restauration et de conservation de milieux naturels.
Et le travail des membres du Comité Zip travail a porté ses fruits, puisque dès le début des travaux, en 2005, Québec a finalement décidé de désigner le site «habitat floristique Meritt Lyndon Fernald», ce qui constituait une première en matière de protection concrète. La zone désignée correspond à des escarpements situés à l'est ainsi qu'à l'ouest de Blanc-Sablon, sur le territoire de la Municipalité de Blanc-Sablon.
L'absolue nécessité de protéger cette flore rarissime ne fait en outre aucun doute pour Jean Deshayes. «Il y a quelque chose dont on a pris conscience collectivement, surtout depuis le Sommet de Rio, en 1992, c'est-à-dire la biodiversité. On s'est rendu compte que plusieurs espèces disparaissaient, en raison des usages plus ou moins heureux que l'être humain fait de la planète», rappelle M. Deshaye. «Ici, on a peut-être pas autant de diversité qu'en Amazonie, mais le petit patrimoine qu'on a, il faut le protéger, croit-il. Et on n'a pas simplement une espèce rare ici, mais on en a plusieurs. Donc en protégeant un site comme ici, on protège leur habitat. En plus, on peut sensibiliser la population, mais aussi les gens de passage.»
***
Notre journaliste s'est rendu à Blanc-Sablon à l'invitation de la Fondation Hydro-Québec pour l'environnement.
C'est que l'«Astragalus robbinsii var. fernaldii» a besoin de conditions on ne peut plus particulières pour se développer, soit un milieu où l'on trouve une végétation de toundra, à moins d'un kilomètre du rivage marin actuel, sur les versants de buttes calcaires, dans le haut des collines et au sommet de falaises, là où l'action du gel et du dégel laisse la roche calcaire à nu. Elle a aussi horreur de la compétition et doit être fin seule dans son royaume pour pouvoir s'épanouir.
Au Québec, seuls cinq sites, tous situés à Blanc-Sablon, répondent à ces prérogatives à la lettre. Là, à la limite du Labrador, les collines embrassent les eaux du Golfe du Saint-Laurent et sont balayées par des vents qui laissent peu de répit aux quelques représentants de la flore. Ce «terreau fertile» qui couvre à peine six kilomètres de côtes constitue donc un petit paradis pour l'astragale, selon le botaniste Jean Deshaye. On en retrouve aussi quelques spécimens tout près, à Terre-Neuve.
«Cette plante est un reliquat, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un héritage de la période post-glaciaire, où des plantes de l'Arctique et des montagnes rocheuses se sont réfugiées dans quelques sites à géologie essentiellement calcaire, explique-t-il. Comment se fait-il que la plante se soit restreinte à quelques endroits, à la suite de la forestation qui a occupé plusieurs habitats? C'est un grand mystère.» Selon lui, cette plante offrirait son lot de découvertes au botaniste qui l'étudierait attentivement.
Menace humaine
Le hic, c'est que la roche calcaire a longtemps été exploitée pour divers usages industriels, endommageant l'habitat fragile de l'astragale, qui pousse très lentement. En effet, si elle peut vivre 30, 40, voire 50 ans, elle atteint à peine 15 à 30 centimètres de hauteur, pour un diamètre de 40 à 50 centimètres. Et dans le secteur de Blanc-Sablon, certains habitats de l'Astragale ont aussi été sévèrement malmenés par le passage incessant des véhicules tout-terrains, notamment les quads.
Elle bénéficie déjà, depuis 2001, d'un statut d'«espèce menacée», de la part de Québec, qui évaluait alors sa population à moins de 20 000 plants. Elle est également désignée comme «vulnérable» sur la liste du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada. Mais concrètement, jusqu'à tout récemment, peu de choses avaient été faites pour protéger cette variété d'Astragale découverte par le célèbre botaniste américain Meritt Lyndon Fernald. Pourtant, «tous les sites où on la trouve étaient propices à une exploitation ou à une destruction», constate le secrétaire du Comité Zip Côte-Nord du Golfe, Guy Parenteau.
C'était le cas du mont Parent, une haute colline avec une vue imprenable sur le Saint-Laurent et, au loin, l'île de Terre-Neuve. Quelques amants de la nature, réunis au sein du Comité Zip Côte-Nord du Golfe, ont donc décidé de se porter à la défense de cette belle vivace, qui produit des fleurs d'un violet éclatant. «Il y a plusieurs espèces en voie de disparition et plusieurs espèces préoccupantes sur la Côte-Nord. Alors, on a cherché l'espèce la plus exceptionnelle, mais aussi celle qui risque le plus d'être touchée par les changements climatiques et l'activité humaine», explique M. Parenteau.
Protéger et sensibiliser
Ils souhaitaient donc protéger l'astragale, mais surtout sensibiliser la population locale à la fragilité des écosystèmes unique de cette région. Un sentier d'interprétation a été construit sur le mont Parent, on y a remodelé certains secteurs défigurés par l'ancienne carrière de calcaire et on a tenté d'effacer les très nombreuses traces laissées par ceux qui y venaient s'«amuser» en véhicules tout terrain.
M. Parenteau se souvient d'ailleurs que certains n'étaient pas chauds à l'idée qu'on leur barre l'accès à des terrains où ils allaient, selon ses mots, «faire r'voler la tourbe». Il s'agissait notamment du mont Parent. Un projet de réserve de biodiversité projetée des collines de Brador, à une quinzaine de kilomètres au nord de la localité de Lourdes-de-Blanc-Sablon, rencontrerait selon lui des résistances similaires.
Or, le seul secteur du mont Parent est exemplaire. Il compte «pas moins de 350 espèces floristiques, dont 15 plantes rares», souligne le directeur général du Comité, Yan Crousset. Parmi celles-ci, le botaniste Jean Deshaye cite la fétuque vivipare variété hirsuta, plante qui produit des plantules plutôt que des graines, le céreste alpin, le saxifrage aïzoon, fétuque hyperboréale, l'achémille filicaulis variété filicaulis et gentiane propinqua.
«Ces plantes présentent toutes un risque de disparaître à plus ou moins long terme par l'effet des changements climatiques sur la Basse-Côte-Nord, ajoute M. Parenteau. Les températures extrêmes qu'elles doivent subir en hiver sont le critère de base pour ne pas être envahies par des plantes plus agressive qui menace leur restant d'espace arctique.»
Protection nécessaire
Avec l'appui financier de la Fondation Hydro-Québec pour l'environnement, qui leur a fourni une somme de 73 000 $, ils ont aménagé cet espace, qui compte une bonne population de ces plantes. Cette Fondation, qui existe depuis 2001, a appuyé plus d'une centaine de projets de protection, de restauration et de conservation de milieux naturels.
Et le travail des membres du Comité Zip travail a porté ses fruits, puisque dès le début des travaux, en 2005, Québec a finalement décidé de désigner le site «habitat floristique Meritt Lyndon Fernald», ce qui constituait une première en matière de protection concrète. La zone désignée correspond à des escarpements situés à l'est ainsi qu'à l'ouest de Blanc-Sablon, sur le territoire de la Municipalité de Blanc-Sablon.
L'absolue nécessité de protéger cette flore rarissime ne fait en outre aucun doute pour Jean Deshayes. «Il y a quelque chose dont on a pris conscience collectivement, surtout depuis le Sommet de Rio, en 1992, c'est-à-dire la biodiversité. On s'est rendu compte que plusieurs espèces disparaissaient, en raison des usages plus ou moins heureux que l'être humain fait de la planète», rappelle M. Deshaye. «Ici, on a peut-être pas autant de diversité qu'en Amazonie, mais le petit patrimoine qu'on a, il faut le protéger, croit-il. Et on n'a pas simplement une espèce rare ici, mais on en a plusieurs. Donc en protégeant un site comme ici, on protège leur habitat. En plus, on peut sensibiliser la population, mais aussi les gens de passage.»
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Notre journaliste s'est rendu à Blanc-Sablon à l'invitation de la Fondation Hydro-Québec pour l'environnement.
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