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Greenpeace fait reculer Chirac - La France rapatrie le Clemenceau

Christian Rioux   16 février 2006  Environnement
Des activistes de Greenpeace avaient réussi à aborder le porte-avions Clémenceau en janvier dernier. — David Sims Greenpeace
Des activistes de Greenpeace avaient réussi à aborder le porte-avions Clémenceau en janvier dernier. — David Sims Greenpeace
Paris — L'organisation écologiste Greenpeace vient de remporter une victoire décisive sur le gouvernement français, qui a décidé de rapatrier le porte-avions Clemenceau, immobilisé depuis plusieurs jours au large de l'Inde, où il devait être désamianté puis démantelé. À quelques jours d'une visite officielle dans ce pays, le président Jacques Chirac a décidé de ramener le navire et de «faire effectuer une contre-expertise pour établir de manière incontestable les quantités d'amiante et d'autres substances encore présentes».

Depuis des mois, les écologistes accusent le gouvernement français de mentir au sujet des quantités de déchets toxiques que transporte cet ancien fleuron de la marine française. Le navire prendra la direction de Brest et passera par le cap de Bonne-Espérance. L'opération coûtera 1,4 million de dollars.

Mais la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, ne s'avoue pas battue pour autant. Elle continue de penser que le désamiantage en Inde demeure la meilleure solution. «À partir du cadre du Clemenceau, nous voulions créer une filière propre pour ce type d'opération», a-t-elle déclaré tout en rappelant que la France avait établi «un vrai partenariat avec une grande nation industrielle, l'Inde». La ministre a soutenu que la France était prête à transférer les techniques nécessaires pour assurer la sécurité des ouvriers indiens.

La ministre a interpellé directement les écologistes: «Quelle organisation écologique sincère oserait prétendre aujourd'hui que laisser le Clemenceau dépérir dans un port français aurait été une solution plus courageuse ou responsable?» Le communiqué de la présidence précise par ailleurs que l'Europe ne dispose pas des installations nécessaires au démantèlement de navires de cette importance.

La victoire de Greenpeace vient couronner quatre années de chassé-croisé entre les écologistes et le gouvernement. Plus tôt dans la journée, la plus haute juridiction administrative française, le Conseil d'État, avait ordonné la suspension du transfert et mis en doute les évaluations du gouvernement. Celui-ci a toujours prétendu que le navire ne transportait que 45 tonnes de déchets toxiques alors que certains experts parlent de 400 tonnes et plus.

«C'est une victoire du droit parce que la France a finalement décidé de respecter le droit européen et la convention de Bâle, qui interdisent le transfert de déchets dangereux du Nord vers le Sud», a déclaré au Devoir le président de Greenpeace-France, Pascal Husting. Selon lui, Jacques Chirac a «évidemment tenu compte du fait qu'il allait visiter un pays sans y être le bienvenu», a-t-il dit. À quatre jours de la visite officielle du président français en Inde, plusieurs syndicats indiens se disaient prêts à manifester.

Depuis quelques jours, la saga est en train de virer à la «farce», a déclaré un journaliste de la chaîne de radio RTL. Le 3 février, des expertises commandées par les écologistes avaient laissé supposer la présence de 500 à 1000 tonnes d'amiante à bord au lieu des 45 tonnes déclarées. La Commission européenne a ensuite remis en question la légalité du transfert du Clemenceau en Inde. Une pétition d'une centaine de personnalités a réclamé son retour. Enfin, la ministre de la Défense a finalement reconnu un «problème de traçabilité» depuis que personne ne trouve plus trace des quelques dizaines de tonnes d'amiante censées avoir été retirées du navire à Toulon.

«Le feuilleton du Clemenceau dure depuis 2002», rappelle Pascal Husting. Mis au rancart après 36 ans de service, le navire a d'abord été désarmé puis vendu à la société espagnole Gijonese. En 2003, le navire a pris la direction de l'Espagne quand on a découvert qu'il était dérouté vers la Turquie. Les responsables français ont résilié le contrat qui stipulait que le désamiantage devait être réalisé dans un pays de l'Union européenne. La société allemande Eckhardt Marine a proposé de prendre la relève au Pirée, mais la Grèce a refusé. Le Clemenceau s'est donc retrouvé à Toulon, où il a été partiellement désamianté en 2004 avant son départ pour l'Inde.

Les associations écologistes dénoncent une opération cosmétique. «Sur les 500 tonnes à bord, ils n'en ont enlevé que 70 tonnes», dit Pascal Husting. Selon Greenpeace, le navire contiendrait aussi des PCB, une substance cancérigène. Le ministère de la Défense n'a fourni aucun rapport précis, mais une «enquête administrative» est en cours.

Depuis le début de cette polémique, personne n'a malheureusement pu monter à bord du Clemenceau pour dresser un état des lieux. Après avoir croisé les données, l'ingénieur Paul Röder, engagé par Greenpeace, soupçonne qu'il reste à bord environ 400 tonnes d'amiante.

«C'est un coup dur pour l'industrie», a déclaré à l'AFP Girish Luthra, président de Gujarat Enviro-Protection and Infrastructure, qui devait désamianter le navire. La décision pourrait priver de travail entre 300 et 400 travailleurs du chantier d'Alang, dans l'État du Gujarat. La région comptait sur le Clemenceau pour décrocher d'autres contrats. Selon Girish Luthra, cette activité aurait pu donner du travail à 10 000 personnes au cours des prochaines années.

Ce n'est pas l'opinion de Greenpeace. «Le cas du Clemenceau doit devenir un cas d'école qui devrait finalement améliorer de façon significative les conditions de travail des travailleurs démunis des chantiers en Asie», croit Pascal Husting, qui rappelle que les syndicats indiens s'étaient opposés à l'arrivée du Clemenceau.

Coïncidence, sur les côtes de la Malaisie, un autre ancien navire français, le SS France (devenu le SS Norway), attend lui aussi d'être décontaminé avant d'être envoyé à la casse.

Correspondant du Devoir à Paris






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