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    La plus grande saga financière canadienne - Vingt ans de tumultes dans les sociétés d'assurance avant la grande désillusion

    21 septembre 2010 | Robert Pouliot - Spécialiste en risque fiduciaire, l'auteur enseigne la déontologie financière à l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal | Finances personnelles
    Alors que les sociétés d’assurance québécoises devenaient capables d’opérer à travers le Canada (l’Industrielle-Alliance, Assurance Vie Desjardins et la SSQ), la Financière Power consolidait Great West Life, acquise en 1969, en achetant London Life en 1997 puis Canada Life en 2003 (notre photo).<br />
    Photo: Agence Reuters Mike Cassese Alors que les sociétés d’assurance québécoises devenaient capables d’opérer à travers le Canada (l’Industrielle-Alliance, Assurance Vie Desjardins et la SSQ), la Financière Power consolidait Great West Life, acquise en 1969, en achetant London Life en 1997 puis Canada Life en 2003 (notre photo).
    Tout s'est passé en vingt ans. Depuis la naissance de Sun Life en 1865, un siècle s'écoule avant que les Québécois ne se dotent de sociétés d'assurance capables d'opérer à travers le Canada: l'Industrielle-Alliance, Assurance Vie Desjardins et la SSQ. Presque au même moment, la Financière Power consolide Great West Life, acquise en 1969, en achetant London Life en 1997 puis Canada Life en 2003 pour dépasser Sun Life et traquer Manuvie.

    Cette étonnante saga emprunte le parcours très sinueux de plus d'une centaine de sociétés de secours mutuels au XIXe siècle (la plus vieille, la Société Bienveillante de Québec, est fondée en 1789 par des marchands anglais), puis des mutuelles, des sociétés à capital-actions, de la rémutualisation pour donner naissance à des holdings financiers qui décloisonnent l'industrie financière canadienne en 1983 avant de voir deux des siens basculer.

    Ces sociétés de secours tenaient plus de l'entraide que de l'assurance, comme l'explique Claude Cardinal dans une fresque majeure («De la Fraternité au conglomérat: (Une histoire des compagnies d'assurance vie québécoises) - 1850 à 1995», Guérin, Montréal, 2010) décrivant l'émergence de l'industrie d'assurance de personnes au Québec. Vingt membres suffisaient pour créer une société — sans capital pour supporter la protection offerte aux membres. L'engagement des membres et leur versement d'une cotisation régulière, ou spéciale après un sinistre, répondent aux besoins de l'association et des indemnités prévues. Elles n'émettent pas de polices d'assurance et n'accumulent aucun surplus pour assurer leur pérennité.

    Ce défaut de capitalisation est l'un des plus grands talons d'Achille de l'assurance québécoise jusqu'à l'orée du XXIe siècle et retarde son «institutionnalisation». En 1909, le Québec impose l'usage des tables de mortalité de la National Fraternal Congress of America pour mieux appréhender le risque des sinistres personnels et gérer l'actif. Les premières réserves mathématiques suivent dix ans plus tard. C'est le début de l'assurance.

    L'action sociale

    Cardinal fut 12 ans patron des affaires juridiques et secrétaire de La Solidarité, à Québec. Il éplucha des centaines de rapports annuels pour décrire cette saga. Il montre comment la bourgeoisie canadienne-française bouda au départ le capital des grandes sociétés comme Sun Life, London Life, Imperial Life et Excelsior. «Manufacturers (devenue Manuvie) n'avait que sept actionnaires francophones.»

    Comme au secteur bancaire, la langue est au coeur de la division. Rien n'empêche pourtant la naissance de l'École d'actuariat de l'Université Laval en 1953, l'une des écoles professionnelles les plus influentes en Amérique du Nord, proclamée Centre d'excellence par la Society of Actuaries de l'Illinois cette année.

    Un trait important de cette fresque est le soutien social et l'éducation populaire qu'offrent ces sociétés. Leur regroupement engendre des organisations comme la Société des Artisans, fondée en 1878 et l'Alliance (1892). Les deux partent à la conquête des communautés francophones de l'Ouest et des États-Unis. L'éducation socio-économique est au coeur des préoccupations de dirigeants comme René Paré, des Artisans qui consacrent 1 % des primes perçues aux actions locales, et d'Alfred Rouleau, de l'Assurance vie Desjardins qui lance la première émission de consommateurs à Radio-Canada (Joindre les deux bouts).

    Le projet de caisse populaire d'Alphonse Desjardins naît dans un local des Artisans à Lévis en 1901. La Sauvegarde fonde la Maison des arts en 1965 dans le Vieux-Montréal et celle des Services de santé du Québec (la SSQ) contribue à la protection des ouvriers et artisans avant que l'assurance hospitalisation ne voie le jour. D'où sa très grande proximité de deux centrales syndicales québécoises: le Fonds de Solidarité de la FTQ l'a sauvée de la faillite en 1993, mais tout son personnel reste syndiqué à la CSN.

    Mutation et regroupements

    Deux faits majeurs caractérisent la mutation de cette industrie.

    D'abord, sa mutualisation au début des années 50. À la suite d'une volée d'acquisitions (Continental Life par des Suisses, Commercial Life par des Néerlandais, et cinq autres assureurs par des Américains entre 1956 et 1960), Ottawa invite les grands noms à se transformer en mutuelles. Faute de politique sur les investissements étrangers, la meilleure tactique de défense est de lier chaque action aux porteurs de polices, bloquant ainsi les prédateurs. Sun Life, Manuvie, la Laurentienne, l'Industrielle (qui appartenait déjà à Jean-Louis Lévesque) et la Solidarité emboîtent le pas.

    En revanche, ce statut de mutuelle empêche de lever du capital sur le marché boursier pour réaliser l'expansion. On restructure donc le contrôle en préservant le plus possible le statut de mutuelle: une holding créée en aval marie les capitaux de la mutuelle et du public pour faire de nouvelles acquisitions. Cet effet de levier lance Québec inc., dont la finance dépend alors beaucoup plus de l'assurance vie que de la banque avec Nationale et Desjardins, à la conquête des marchés.

    L'euphorie s'empare du marché financier avec les régimes d'épargne en actions (REA) lancés en 1979, l'acquisition d'Imperial Life à Toronto en 1977 par la Laurentienne qui reprend ensuite 10 % de la Banque d'épargne et du Trust général en 1979. En 1980, les Coopérants et les Artisans fusionnent. En 1981, la Solidarité et l'Unique, du groupe Unigesco de Bertin Nadeau, s'unissent, suivies en 1986 par le nouveau tandem Industrielle-Alliance. Les conglomérats financiers émergent pour mieux soutenir la concurrence canadienne et aller à l'étranger, là où la BCN avait échoué. Cette concentration institutionnelle incite Claude Castonguay à faire pression pour déverrouiller les quatre piliers de la finance: banque, fiducie, assurance et courtage. C'est la loi 75 du Québec en 1984, que suit aussitôt Ottawa, bien avant que le Glass-Steagall, la célèbre législation séparant la banque de crédit de la banque d'affaires en 1933 aux États-Unis, ne sombre en 1999.

    La grande désillusion

    Le manque d'expérience de nombreux dirigeants et une expansion géographique, immobilière et institutionnelle trop rapide tuent dans l'oeuf le rêve de milliers d'investisseurs. La gouvernance n'était pas encore de mise. Une après l'autre, en dix ans, les Coopérants, la Laurentienne et la SSQ chavirent.

    L'auteur est sévère à leur égard. Pierre Schooner, appelé par les Coopérants à rétablir l'unité de l'entreprise, agissait comme directeur général. Il estime qu'il n'avait pas les coudées franches du conseil d'administration beaucoup trop politique et sans aptitude réelle de gouvernance. Il reproche à Claude Cardinal de se fier seulement aux sources publiques sans avoir vérifié plusieurs faits. Et si la faillite des Coopérants, deux ans après le départ de Schooner, crée la panique des régulateurs en 1991 (c'est le premier assureur vie à déposer son bilan au Québec), la leçon permettra de gérer beaucoup mieux celle du quatrième plus grand assureur vie canadien en 1994, Confederation Life avec des pertes de 2,6 milliards, 19 milliards d'actifs et 250 000 polices.

    Claude Castonguay, à la tête d'Imperial Life puis du Groupe Laurentienne, juge que l'ouvrage est trop anecdotique et ne tient pas suffisamment compte du contexte. «Il n'est pas allé aux sources.» Les actifs des Coopérants et la plupart de ceux de la Laurentienne furent finalement absorbés par le Groupe Desjardins.

    La SSQ s'en est le mieux tirée. René Martel, son p.-d.g., affirme que la mutuelle, «bien qu'ayant emboîté le pas des années 70 et 80, avait évité certains écueils, n'étant présente ni aux États-Unis ni en Europe, demeurant timide en matière de fusions/acquisitions et se concentrant sur son métier. La SSQ a évité que le pire du pire n'arrive».

    «Le Fonds de solidarité FTQ a respecté le caractère mutualiste de SSQ. La structure interne a été réorganisée par lignes d'affaires et à la fin des années 1990, la décision fut prise d'étendre les activités à l'ensemble du Canada. Près de 20 % des revenus viennent de l'extérieur du Québec, grâce à des actifs de 5 milliards» et un rendement annuel moyen de 10 % à 15 % depuis quinze ans.

    Raymond Gaudet, un autre témoin privilégié formé à l'école de Sun Life puis cadre à l'Alliance, dirigea jusqu'à 2008 les destinées québécoises de MorneauSobeco, un cabinet canadien d'actuaires-conseils créé à l'origine par M. Castonguay. Il reproche à l'ouvrage de ne pas avoir insisté davantage sur les trois grands facteurs de succès de l'Industrielle: sa politique de placements supérieure, son ouverture à l'assurance collective et sa stratégie commerciale combinant agents exclusifs et courtiers.

    Ce livre, sans le moindre index, permettra à d'autres chercheurs d'aller plus loin et de décrire plus à fond les opérations internes d'une industrie en pleine mutation avec les nouvelles règles de capital de Solvabilité II, l'équivalent des accords de Bâle pour les banques, et d'en tirer les leçons qui s'imposent. L'histoire financière du Québec reste à faire.












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