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Vos placements: Un marché de dupes (suite)

Être actionnaire. Voilà un statut qui est de moins en moins enviable, ai-je dit dans ma chronique de mercredi dernier. Fraudes, tripotages de données financières afin de gonfler les bénéfices déclarés (des bénéfices gonflés non pas à coup de dizaines de millions, mais de centaines de millions, parfois même de milliards de dollars), émissions d'actions subalternes et riche rémunération des dirigeants par le truchement de régime d'options trop généreux sont autant d'embûches se dressant sur le chemin de l'actionnaire. Voici deux autres embûches de taille à ajouter à cette liste.

Il y a d'abord cette fameuse loi de la protection contre la faillite qu'on nomme au Canada la Loi sur les arrangements avec les créanciers. Lorsqu'une entreprise n'est plus en mesure de faire face à ses obligations financières, elle peut alors s'inscrire sous la protection de cette loi, question d'éviter la liquidation forcée de son actif. Grâce à cette loi, la compagnie a donc le temps nécessaire pour négocier avec ses créanciers un règlement portant sur le remboursement partiel ou total de sa dette. Un règlement qui se fera avant tout au détriment de l'actionnaire qui lui, dans l'affaire, y perdra sa chemise. Les créanciers aussi perdront. Mais en échangeant leurs créances contre des dizaines de millions d'actions, ils prendront le contrôle de l'entreprise. Quant à cette dernière, forte de cet échange de dettes contre des actions, elle jouit soudainement d'un bilan passablement assaini et se métamorphose du coup en un concurrent encore plus redoutable qu'auparavant pour les autres firmes du secteur pourtant mieux gérées. Les créanciers courent ainsi la chance de récupérer au fil des ans une bonne partie de leur créance. Quant aux anciens actionnaires de la firme en quasi-faillite, ils auront carrément perdu leur chemise. Ce n'est pas tout. Que dire des actionnaires des autres firmes du même secteur qui sont soudainement confrontés à un concurrent ragaillardi et plus menaçant qu'autrefois?

Prenez le cas d'Air Canada maintenant inscrite sous la Loi des arrangements avec les créanciers. Si elle parvient à négocier une réduction sensible de sa dette et de ses obligations envers la caisse de retraite de ses employés et si elle parvient même à obtenir une forte réduction de leurs salaires, elle deviendra alors un concurrent encore plus redoutable pour les autres entreprises du secteur telles que Transat et WestJet. Les actionnaires de ces deux dernières firmes verront donc le risque de leur placement s'accroître sensiblement.

La manipulation des marchés

Autre embûche de taille pour les actionnaires: la manipulation des marchés. Car jamais n'ont-ils été à ma connaissance aussi manipulés. Pour illustrer cela, prenons l'exemple récent des câblodistributeurs. Il y a moins d'une semaine, un vétéran analyste du secteur est passé à l'émission Capital actions vantant leur forte plus-value potentielle, invitant même les petits investisseurs à se procurer les actions de ces entreprises même si elles sont très endettées, etc. Puis, quelques jours plus tard, Rogers Communications (c'est la plus importante firme de câblodistribution du pays) dévoile ses résultats du premier trimestre et, surprise, déclare un profit, et ce, après avoir déclaré des pertes pendant 28 trimestres consécutifs. Aussitôt, pas moins de six analystes financiers ont révisé à la hausse leurs cours cibles respectifs des 12 prochains mois pour les actions de Rogers.

Pourtant, à regarder les résultats de Rogers, il n'y a pas de quoi pavoiser. Si bénéfice il y a eu, c'est grâce à un gain sur papier de 120,5 millions réalisé sur la variation du taux de change. Sans ce gain, l'entreprise aurait essuyé une perte trimestrielle énorme de 97 millions. À regarder le fil de ces événements, il est bien évident que les experts de Bay Street se sont donné le mot pour promouvoir les titres des câblodistributeurs, question de préparer le terrain à d'éventuelles émissions d'actions. Des émissions d'actions pour renflouer les coffres de Rogers Communications dont l'encaisse recule et la dette augmente régulièrement. Il y a fort à parier qu'on ouvre aussi la voie à une éventuelle émission de Quebecor Media, question de renflouer les coffres de la compagnie-mère Quebecor inc. Des émissions d'actions de plusieurs centaines de millions de dollars qui se traduiront par de riches commissions versées aux courtiers en valeurs mobilières dont la plupart sont des filiales des grandes banques, elles-mêmes créancières de Rogers et Quebecor. Comme vous pouvez le constater l'intérêt des petits investisseurs et épargnants est bien secondaire dans tout cela. Voilà pourquoi être actionnaire s'apparente presque à un marché de dupes.

cchiasson@proplacement.qc.ca
 
 
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