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Il faut introduire de l'éthique et de l'esthétique dans l'économique

«Il est clair que le mode de gestion qu'on a utilisé jusqu'à présent a des effets calamiteux sur le plan environnemental et humain»

Photo : Agence Reuters
La gestion, l'éthique et l'esthétique peuvent former un triptyque soluble au sein d'une entreprise. Pour ce faire, il faut accepter de changer de paradigme, avance Michel Fortier, responsable du laboratoire de recherche sur la gestion des personnes en milieu de travail au département des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Rimouski.

Ouvrons le sujet avec la notion de l'éthique, laquelle se heurte aux impératifs de l'économisme. Dans cette optique, Michel Fortier observe que les systèmes organisationnels ne sont pas des systèmes démocratiques, mais bien des systèmes hiérarchiques, au sens d'«autoritaires». L'espace organisationnel, dit-il, est le plus grand défi auquel est confrontée la démocratie.

Le grand phénomène de notre temps, note-t-il, est l'édification d'un système économique sur lequel les États-nations ont peu d'emprise, alors que les transnationales ont un pouvoir immense. D'accord, mais quoi d'autre?

«Envoye en Chine!»

On le sait, le capitalisme «sauvage», pour reprendre la récente expression de Raymond Bachand, ministre du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation, concernant la fermeture de l'usine Crocs à Québec, semble avoir les coudées franches depuis la chute du communisme. Depuis lors, la délocalisation des emplois vers les pays émergents est devenue le modus operandi des entreprises qui sont à la recherche de bas salaires et de coûts d'exploitation réduits à leur plus simple expression. C'est notamment dans ce climat, où le lucre est roi, qu'il faut revoir nos façons de faire en y intégrant un peu (ou beaucoup) d'éthique.

«On n'est pas dans une situation où il y a péril en la demeure, on constate plutôt que le feu est pris. Il est clair que le mode de gestion qu'on a utilisé jusqu'à présent a des effets calamiteux sur le plan environnemental et humain. Il nous faut donc voir les choses autrement», lance M. Fortier.

Comment? En introduisant notamment les principes du développement durable au sein de la gestion d'une organisation. «Je crois qu'il faut favoriser des processus de production qui se rapprochent le plus du processus naturel. "Rien ne se perd, rien ne se crée", n'est-ce pas? Sauf que les humains ont eu le chic de beaucoup perdre des choses et de jeter beaucoup de choses. Il nous faut donc créer des cycles qui induisent le moins de pertes possible.»

Au fond, l'éthique et le profit sont-ils vraiment conciliables? «Oui, et ça se fait déjà. Ça prend évidemment certaines qualités, comme du courage pour aller au bout des choses.» M. Fortier prend pour exemples le Fonds de solidarité de la FTQ et Fondaction de la CSN, «qui, en plus de financer des projets novateurs au sein de l'économie québécoise, tentent de respecter des codes d'éthique dans leurs investissements. Quand les gens sont avisés, ils peuvent prendre de bonnes décisions. Vous savez, tout relève d'une décision. Si j'ai le choix entre investir dans une compagnie de fabrication d'armes offrant un rendement de 20 % et dans une entreprise qui fait du reboisement offrant un rendement de 10 %, j'ai le choix de décider si je veux toucher 10 % ou 20 %. C'est souvent une question de choix personnel.»

Hegel et Kant à la rescousse... encore !

À la dimension éthique peut s'ajouter celle de l'esthétique. C'est même souhaitable, croit Michel Fortier, qui dirige présentement les travaux d'un collectif de professeurs universitaires portant sur la gestion, l'éthique et l'esthétique, dont la publication est prévue dans quelques mois. Peu ou pas prise en compte dans la gestion organisationnelle, l'esthétique devrait pourtant l'être avec force conviction, souligne-t-il.

«Vous savez, l'esthétique organisationnelle touche beaucoup et de près la culture organisationnelle. On commence à s'y intéresser. À ce jour, il existe deux principaux chercheurs qui s'y sont attardés, soit Pierre Guillet de Monthoux et Antonio Strati. Dans l'un de ses cours, Strati posait une devinette à ses élèves. En bout de piste, on découvre que le mystérieux objet dont il était question est tout simplement une chaise. Et, vous savez, une chaise peut refléter le statut d'une personne. Il y a un univers de différences entre une chaise de p.-d.g. et une chaise de sténodactylo.»

En somme, poursuit Michel Fortier, «Strati a démontré avec son exemple que des formes et des objets peuvent avoir une grande signification au sein d'une organisation». Ainsi, l'esthétique peut être envisagée sous l'angle hégélien, «c'est-à-dire de voir l'entrepreneur comme un artiste», ou encore par une approche kantienne, «c'est-à-dire de voir la perception esthétique de la réalité. On peut ainsi penser à des dimensions relevant de la beauté, de la laideur, de la grâce, du tragique, du pittoresque, du comique, du sacré et des rythmes organisationnels.»

«En milieu de travail, conclut-il, nous avons des contacts avec des gens. Nous avons donc la chance de partager ensemble une expérience esthétique.» Avis aux intéressés...

On comprend maintenant pourquoi «La complexité de la fonction de dirigeant: dimensions éthiques et esthétiques» est le titre retenu par le professeur Fortier pour la communication qu'il prononcera dans le cadre du 76e congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas), qui se déroulera du 5 au 9 mai prochain au Centre des congrès de Québec.

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  • Chryst - Abonné
    2 mai 2008 14 h 17
    Quelle largesse d'esprit !
    Monsieur Fortier a de quoi nous étonner tellement sa pensée couvre plusieurs aspects de la vie. Tellement elle est écologique...
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