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    Francophonie

    Montréal : capitale de la traduction

    11 mars 2017 | Jean-Benoît Nadeau - Collaboration spéciale | Emploi
    80 % des traducteurs canadiens sont formés au Québec.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir 80 % des traducteurs canadiens sont formés au Québec.
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    « Sur une période de 50 ans, il s’est créé au Québec une industrie de la traduction extrêmement poussée, sans qu’on s’en rende compte. On ne réalise pas l’importance économique de la traduction au Québec », soutient Louis Fortier, président de l’Association canadienne des juristes-traducteurs, qui estime ce marché à plus de 2,5 milliards de dollars au Québec seulement.

     

    Il fonde son analyse sur une étude de PricewaterhouseCoopers réalisée en 2012 sur le marché mondial de la traduction, évalué à 33 milliards de dollars et qui aurait dépassé les 50 milliards de dollars en 2017. Plus surprenant encore : le Canada, malgré sa petite taille, représente 10 % de ce marché mondial, et le Québec recueille la part du lion avec la moitié de la part canadienne.

     

    Depuis 2011, le Sherbrookois, qui est à la fois avocat et traducteur agréé, milite pour la création d’un Bureau québécois de développement de l’industrie langagière. « C’est une richesse que personne ne défend de façon organisée et dont personne ne fait la promotion de façon cohérente », dit Louis Fortier.

     

    Montréal est pourtant une des capitales mondiales de la traduction : il y aurait plus de 6000 traducteurs au Québec seulement, dont 2000 sont membres de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés (OTTIAQ). Et 80 % des traducteurs canadiens sont formés au Québec.

     

    Cet écosystème de traduction repose sur une série d’usages, de lois et de règlement, comme la loi sur les langues officielles, la Charte de la langue française. « Il est absurde de penser qu’une industrie aussi considérable ne jouit d’aucune représentation », déplore Louis Fortier en évoquant des efforts disparates, et parfois accidentels. L’initiative du Québec en faveur de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles en est un exemple.

     

    « Songez seulement que le Code civil du Québec est traduit en espagnol et en mandarin. Ça veut dire que notre capacité de traduction n’est pas seulement défensive : notre industrie langagière nous permet aussi de porter ailleurs nos idées, nos usages, nos produits et nos services. L’industrie langagière est indissociable du rayonnement culturel et économique du Québec, et on n’en est pas conscients. »

     

    La bataille du 40.1

     

    Cette idée d’un Bureau de développement de l’industrie langagière a pris forme vers 2012, dans la bataille pour le maintien de l’article 40.1 de la Loi sur les valeurs mobilières. Cet article oblige les entreprises cotées en Bourse à produire en français les divers types de prospectus visant à informer le public. C’est au cours d’un congrès en 2011 que Louis Fortier apprend par la bande que l’Autorité des marchés financiers s’apprête à édulcorer cette obligation en exigeant la production de simples résumés en français.

     

    Avec l’appui de l’OTTIAQ, du Barreau et de l’Ordre des comptables, Louis Fortier part en croisade.

     

    « Il a fallu se battre contre les gouvernements Charest, Marois et Couillard. Bizarrement, les plus difficiles à convaincre étaient les membres du gouvernement Marois, dit-il. On est passés très près de perdre l’article 40.1, mais ça reste un combat. » Lors de la vente de Rona au printemps 2016, c’est Louis Fortier qui prendra l’initiative de déposer une mise en demeure auprès de l’entreprise, qui s’est alors exécutée.

     

    « Il ne s’agit pas ici de protéger une activité en détresse comme une association de typographes », dit Louis Fortier. L’industrie langagière est un secteur économique en forte croissance — à hauteur de 7 % par an aux États-Unis. La traduction est une des activités intellectuelles les plus poussées sans laquelle il n’y a pas d’échange possible. « Mais on veut des traductions qui soient faites par des personnes, pas des machines, et par des gens qui maîtrisent nos usages culturels. C’est une marque de respect. »

     

    Langagiers ou traducteurs ?

     

    L’organisme sectoriel qu’envisage Louis Fortier doit être élargi à tous les langagiers plutôt que d’être réservés aux seuls traducteurs. D’abord parce que l’activité des traducteurs est quasi indissociable de celle des terminologues et des correcteurs-réviseurs. Elle implique les universités qui forment les traducteurs, les gouvernements. Des dizaines de milliers d’entreprises font usage de langagiers, sans compter celles qui font commerce du langage, comme Druide informatique ou n’importe quel éditeur. Sans oublier tout le secteur naissant de l’intelligence artificielle où l’analyse du langage revêt la dimension de Saint-Graal.

     

    Le projet profite de quelques précédents instructifs. Il existe à Toronto une Association de l’industrie de la langue (AILIA), qui dispose de peu de moyens. Mais en fait, son idée ressemble davantage à la GALA (Globalization and Localization Association), une association qui regroupe des milliers de langagiers américains et étrangers, dont les objectifs s’apparentent à ceux de Louis Fortier.

     

    Ce Bureau de développement de l’industrie langagière n’empiéterait pas sur les terres de l’OTTIAQ, qui est un ordre professionnel, ou sur celles du Conseil supérieur de la langue française et de l’Office québécois de la langue française. Il n’existe aucun organisme sectoriel québécois capable d’influer sur l’application des politiques linguistiques des gouvernements ou des compagnies québécoises mondialisées.

     

    « L’aéronautique, le transport, c’est très important, mais ça ne nous définit jamais autant que la langue. L’industrie langagière est intimement liée à qui nous sommes — à notre identité. Je pense que c’est la raison suprême pour laquelle il nous faut un Bureau de développement de l’industrie langagière. Nous ne pouvons pas nous permettre, collectivement, de ne pas l’avoir. »













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