Syndicalisme - Le difficile partage d'intérêts pourtant communs
«On veut baliser les règles du jeu afin que tous soient soumis au même traitement»
Photo : Jacques Nadeau
Manifestation contre la politique protectionniste américaine dans le secteur du bois-d’oeuvre. Du côté de la FTQ, 70 % des membres environ émanent du secteur privé.
La vie syndicale dans les PME ne fait pas les manchettes: «Même s'il y a grève, à moins d'un incident majeur, on ne s'en aperçoit pas.» Pourtant, les syndicats y sont bien présents, pour le «malheur» de quelques patrons, surtout quand «le propriétaire considère la syndicalisation de son personnel comme une véritable trahison». Le monde de la PME, le lieu de l'autre syndicalisation.
La direction de la recherche et de l'évaluation du ministère du Travail du Québec indique dans son bilan des relations de travail pour l'année 2002 que le secteur de la fabrication demeure le plus important en termes de présence syndicale: il compte à ce chapitre pour 20 à 23 % du taux global de syndicalisation, qui se chiffre à 40,7 % au Québec, où il demeure d'ailleurs le plus élevé au Canada.
Au royaume de la fabrication, la PME règne ici. Il est pourtant difficile de mesurer avec exactitude le taux de présence syndicale dans les PME auprès des deux grandes centrales qui oeuvrent principalement dans ce secteur, soit la CSN et la FTQ; celles-ci ne disposent pas de statistiques précises à ce chapitre. Leurs porte-parole s'accordent à dire que les deux grands ensembles comptent des dizaines de milliers de membres dispersés dans plusieurs syndicats implantés dans des PME variées.
Jean Lortie préside la Fédération du commerce de la CSN et il fournit des chiffres révélateurs sur la syndicalisation des petites entreprises. À la centrale, 50 % des syndicats ont moins de 50 membres dans leurs rangs; à la Fédération, ce pourcentage grimpe à 80 %. Dans 75 % des syndicats de la Confédération, qui sont au nombre de 2700, il y a moins de 100 salariés, ce qui reflète une réalité inhérente aux secteurs public et privé: «À la Fédération, huit syndicats seulement sur 500 comptent plus de 250 membres. Le poids des unités de petite taille prend une très grande importance dans les négociations et elles sont très nombreuses dans les PME.»
Les réactions dans les petits milieux de travail
Le président trace ce portrait des entreprises de 50 employés et moins: «Elles appartiennent souvent à des familles qui entretiennent des rapports importants de proximité avec les salariés, pour ne pas parler de paternalisme. Le propriétaire considère la syndicalisation de son personnel comme une véritable trahison parce que le lien de confiance avec "sa famille élargie" est ainsi rompu. Il craint que la survie de son entreprise, déjà fragile, soit mise en danger; d'autant plus qu'il s'agit dans notre cas d'une grosse organisation syndicale, la méchante CSN, qui entre dans son usine; c'est la grève assurée. Il éprouve à la fois un sentiment de confusion et de crainte.»
En général, les gens se syndiquent pour améliorer leurs conditions de travail et non pas pour défendre le projet de société d'un mouvement syndical. Dans ce but, le syndicat déploie rapidement pour eux un service en relations de travail composé de plusieurs spécialistes. Le patron ne dispose pas des ressources humaines pour faire face à cette équipe: «Souvent, c'est le comptable ou le vice-président aux opérations qui va se ramasser avec la négociation d'une convention collective sans posséder aucune notion de ce que sont les relations du travail; de plus, il n'a pas en main les outils pour administrer la situation.» M. Lortie laisse savoir que tous les syndicats, du plus petit au plus grand, profitent des mêmes services spécialisés en provenance d'une organisation syndicale d'envergure.
Des rapports plus justes
Bien sûr, les travailleurs cherchent à obtenir des salaires plus adéquats en adhérant à un syndicat, mais dans les petites boîtes, ils tentent de régler de la sorte un autre problème: «C'est pour eux une question de respect. Quand on parle de proximité, il est en même temps question de favoritisme et de privilèges qui sont accordés à certains. Comme il s'agit de petits milieux, l'atmosphère devient empoisonnée rapidement. En se syndiquant, on veut baliser les règles du jeu afin que tous soient soumis au même traitement sur le plan des vacances, des horaires de travail, de l'ancienneté et des difficultés des tâches.» Souvent, les employés veulent de plus améliorer leur sort sur les questions des bénéfices sociaux et de la santé et sécurité au travail.
Dans le secteur de la PME, chaque convention collective se négocie cas par cas. Toutefois, un certain nombre de dispositions sont les mêmes dans tous les secteurs, à savoir celles de la reconnaissance du droit de gérance, du syndicat, du certificat d'accréditation et de la sous-traitance, celle de la question du mouvement de main-d'oeuvre et, finalement, celles des salaires et des avantages sociaux.
La FTQ très présente dans la PME
René Roy, secrétaire général de la FTQ, se livre à un calcul rapide et évalue que 70 % des membres environ émanent du secteur privé. Plusieurs d'entre eux occupent le terrain de grandes entreprises, comme c'est le cas pour Bombardier, pour de grosses mines ou d'importantes usines de pâtes et papiers. Beaucoup de syndicats de PME adhèrent de plus à la Centrale: «On en a un grand nombre, surtout de 50 employés et plus. C'est un peu moins vrai en bas de 50 travailleurs.»
À son avis, il n'est pas plus difficile d'effectuer des percées syndicales dans ce genre d'entreprises: «Dans les plus petites, ça se complique parce que ça devient plus paternaliste, plus proche, plus familial. Les gens ont une relation plus serrée avec les propriétaires et ça règle davantage les problèmes. Mais je dirais qu'il existe souvent un syndicat dans les entreprises de plus de
25 employés.» L'approche syndicale se différencie dans les PME: «Elles sont généralement moins riches que les grandes entreprises et ça se reflète sur les salaires et les conditions de travail. On retrouve surtout moins d'avantages sociaux dans la PME. Les grosses compagnies, à cause du grand nombre de travailleurs, peuvent obtenir de bons prix pour les régimes d'assurances.»
Conditions sectorielles avantageuses
La FTQ dresse surtout des statistiques entre syndiqués et non-syndiqués au sujet des écarts de salaires. Le secrétaire n'en constate pas moins que ceux-ci sont dans l'ensemble un peu plus bas dans les petites et moyennes entreprises: «Ça suit principalement des tangentes sectorielles. Par exemple, les PME rattachées à l'aérospatiale vont payer assez bien parce qu'elles sont comparées aux grandes compagnies qui versent de bons salaires. Les gros sont toujours les locomotives.»
Syndicalement, chaque dossier dans ce secteur est traité cas par cas. René Roy signale un avantage relatif aux relations de travail dans de plus petits milieux: «En général, il y a une tendance à avoir moins d'avocasserie, moins de causes d'avocats. Les différends se règlent pour la plupart entre le syndicat et l'employeur. Les deux parties connaissent bien l'entreprise dont ils peuvent mesurer les capacités.»
Les deux points de vue
Aujourd'hui professeur à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, Michel Grant a travaillé pendant 13 ans à la FTQ. Il a agi à deux reprises comme coordonnateur du front commun dans le secteur public et il lui est arrivé à maintes reprises de négocier avec de petites entreprises. Il fait la part des choses: «J'ai trouvé cela bien plus difficile dans les PME. D'abord, ça n'intéressait personne et surtout pas vous, les journalistes. Même s'il y a grève, à moins d'un incident majeur, on ne s'en aperçoit pas.»
Dans un tel environnement, le négociateur a davantage les mains liées et il profite d'une marge de manoeuvre moins grande: «Ça reflète la situation de l'employeur aussi; il ne faut pas le voir comme une espèce de méchant. Ça se joue des deux côtés. Je pars toujours de l'hypothèse qu'il y a plus d'intérêts communs que divergents entre un employeur et un syndicat. Autrement, à quoi ça servirait de négocier?» Cette démarche globale s'inscrit dans un processus de relations de travail entre deux parties.
La direction de la recherche et de l'évaluation du ministère du Travail du Québec indique dans son bilan des relations de travail pour l'année 2002 que le secteur de la fabrication demeure le plus important en termes de présence syndicale: il compte à ce chapitre pour 20 à 23 % du taux global de syndicalisation, qui se chiffre à 40,7 % au Québec, où il demeure d'ailleurs le plus élevé au Canada.
Au royaume de la fabrication, la PME règne ici. Il est pourtant difficile de mesurer avec exactitude le taux de présence syndicale dans les PME auprès des deux grandes centrales qui oeuvrent principalement dans ce secteur, soit la CSN et la FTQ; celles-ci ne disposent pas de statistiques précises à ce chapitre. Leurs porte-parole s'accordent à dire que les deux grands ensembles comptent des dizaines de milliers de membres dispersés dans plusieurs syndicats implantés dans des PME variées.
Jean Lortie préside la Fédération du commerce de la CSN et il fournit des chiffres révélateurs sur la syndicalisation des petites entreprises. À la centrale, 50 % des syndicats ont moins de 50 membres dans leurs rangs; à la Fédération, ce pourcentage grimpe à 80 %. Dans 75 % des syndicats de la Confédération, qui sont au nombre de 2700, il y a moins de 100 salariés, ce qui reflète une réalité inhérente aux secteurs public et privé: «À la Fédération, huit syndicats seulement sur 500 comptent plus de 250 membres. Le poids des unités de petite taille prend une très grande importance dans les négociations et elles sont très nombreuses dans les PME.»
Les réactions dans les petits milieux de travail
Le président trace ce portrait des entreprises de 50 employés et moins: «Elles appartiennent souvent à des familles qui entretiennent des rapports importants de proximité avec les salariés, pour ne pas parler de paternalisme. Le propriétaire considère la syndicalisation de son personnel comme une véritable trahison parce que le lien de confiance avec "sa famille élargie" est ainsi rompu. Il craint que la survie de son entreprise, déjà fragile, soit mise en danger; d'autant plus qu'il s'agit dans notre cas d'une grosse organisation syndicale, la méchante CSN, qui entre dans son usine; c'est la grève assurée. Il éprouve à la fois un sentiment de confusion et de crainte.»
En général, les gens se syndiquent pour améliorer leurs conditions de travail et non pas pour défendre le projet de société d'un mouvement syndical. Dans ce but, le syndicat déploie rapidement pour eux un service en relations de travail composé de plusieurs spécialistes. Le patron ne dispose pas des ressources humaines pour faire face à cette équipe: «Souvent, c'est le comptable ou le vice-président aux opérations qui va se ramasser avec la négociation d'une convention collective sans posséder aucune notion de ce que sont les relations du travail; de plus, il n'a pas en main les outils pour administrer la situation.» M. Lortie laisse savoir que tous les syndicats, du plus petit au plus grand, profitent des mêmes services spécialisés en provenance d'une organisation syndicale d'envergure.
Des rapports plus justes
Bien sûr, les travailleurs cherchent à obtenir des salaires plus adéquats en adhérant à un syndicat, mais dans les petites boîtes, ils tentent de régler de la sorte un autre problème: «C'est pour eux une question de respect. Quand on parle de proximité, il est en même temps question de favoritisme et de privilèges qui sont accordés à certains. Comme il s'agit de petits milieux, l'atmosphère devient empoisonnée rapidement. En se syndiquant, on veut baliser les règles du jeu afin que tous soient soumis au même traitement sur le plan des vacances, des horaires de travail, de l'ancienneté et des difficultés des tâches.» Souvent, les employés veulent de plus améliorer leur sort sur les questions des bénéfices sociaux et de la santé et sécurité au travail.
Dans le secteur de la PME, chaque convention collective se négocie cas par cas. Toutefois, un certain nombre de dispositions sont les mêmes dans tous les secteurs, à savoir celles de la reconnaissance du droit de gérance, du syndicat, du certificat d'accréditation et de la sous-traitance, celle de la question du mouvement de main-d'oeuvre et, finalement, celles des salaires et des avantages sociaux.
La FTQ très présente dans la PME
René Roy, secrétaire général de la FTQ, se livre à un calcul rapide et évalue que 70 % des membres environ émanent du secteur privé. Plusieurs d'entre eux occupent le terrain de grandes entreprises, comme c'est le cas pour Bombardier, pour de grosses mines ou d'importantes usines de pâtes et papiers. Beaucoup de syndicats de PME adhèrent de plus à la Centrale: «On en a un grand nombre, surtout de 50 employés et plus. C'est un peu moins vrai en bas de 50 travailleurs.»
À son avis, il n'est pas plus difficile d'effectuer des percées syndicales dans ce genre d'entreprises: «Dans les plus petites, ça se complique parce que ça devient plus paternaliste, plus proche, plus familial. Les gens ont une relation plus serrée avec les propriétaires et ça règle davantage les problèmes. Mais je dirais qu'il existe souvent un syndicat dans les entreprises de plus de
25 employés.» L'approche syndicale se différencie dans les PME: «Elles sont généralement moins riches que les grandes entreprises et ça se reflète sur les salaires et les conditions de travail. On retrouve surtout moins d'avantages sociaux dans la PME. Les grosses compagnies, à cause du grand nombre de travailleurs, peuvent obtenir de bons prix pour les régimes d'assurances.»
Conditions sectorielles avantageuses
La FTQ dresse surtout des statistiques entre syndiqués et non-syndiqués au sujet des écarts de salaires. Le secrétaire n'en constate pas moins que ceux-ci sont dans l'ensemble un peu plus bas dans les petites et moyennes entreprises: «Ça suit principalement des tangentes sectorielles. Par exemple, les PME rattachées à l'aérospatiale vont payer assez bien parce qu'elles sont comparées aux grandes compagnies qui versent de bons salaires. Les gros sont toujours les locomotives.»
Syndicalement, chaque dossier dans ce secteur est traité cas par cas. René Roy signale un avantage relatif aux relations de travail dans de plus petits milieux: «En général, il y a une tendance à avoir moins d'avocasserie, moins de causes d'avocats. Les différends se règlent pour la plupart entre le syndicat et l'employeur. Les deux parties connaissent bien l'entreprise dont ils peuvent mesurer les capacités.»
Les deux points de vue
Aujourd'hui professeur à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, Michel Grant a travaillé pendant 13 ans à la FTQ. Il a agi à deux reprises comme coordonnateur du front commun dans le secteur public et il lui est arrivé à maintes reprises de négocier avec de petites entreprises. Il fait la part des choses: «J'ai trouvé cela bien plus difficile dans les PME. D'abord, ça n'intéressait personne et surtout pas vous, les journalistes. Même s'il y a grève, à moins d'un incident majeur, on ne s'en aperçoit pas.»
Dans un tel environnement, le négociateur a davantage les mains liées et il profite d'une marge de manoeuvre moins grande: «Ça reflète la situation de l'employeur aussi; il ne faut pas le voir comme une espèce de méchant. Ça se joue des deux côtés. Je pars toujours de l'hypothèse qu'il y a plus d'intérêts communs que divergents entre un employeur et un syndicat. Autrement, à quoi ça servirait de négocier?» Cette démarche globale s'inscrit dans un processus de relations de travail entre deux parties.
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