Libre opinion - Les employeurs québécois, gras dur?
Louis Fortin, consultant en ressources humaines, chargé de cours à McGill, ex-vice-président aux ressources humaines dans le secteur manufacturier
6 août 2011
Emploi
Jean Claude Rocheleau, syndicaliste et ex-président et conseiller des travailleurs de Shell, affirmait dans sa «libre opinion» du 1er août intitulée «Les salariés québécois, gras dur?» que «nos lois du travail, supposément si généreuses, sont somme toute bien insuffisantes face à la nouvelle réalité d'un marché mondialisé», ajoutant: «qu'attend le gouvernement pour mieux protéger les travailleurs?»
Il suggérait également que le gouvernement devrait «mettre des dents à certains programmes destinés aux entreprises, comme d'exiger des garanties quant au maintien des emplois», concluant qu'il fallait aussi «procéder au resserrement de certaines de nos lois» (du travail, présumément).
Sur son premier point, il n'a pas tout à fait tort, sauf qu'il ne reconnaît pas le fait que nos travailleurs sont déjà parmi les mieux «protégés» au monde. Sur son deuxième point, il a aussi en partie raison, mais toute garantie d'emploi exigée dans la Belle Province pour la création ou le maintien d'emplois qui n'est pas requise ailleurs me fait penser au vieux dicton anglais «Be careful what you wish for, you might get it», car pareille garantie peut rapidement se transformer en garantie de fuite d'emplois.
En outre, on remarquera que, si les syndicats et les gouvernements ne tardent jamais à dénoncer de tels comportements de la part de multinationales étrangères, il en va tout autrement quand des entreprises québécoises, comme Transcontinental, soutenues à coups de centaines de millions de dollars par les fonds de travailleurs, la SGF et la Caisse de dépôt, en font tout autant. Où étaient en effet les M. Rocheleau de ce monde pour décrier les nombreuses fermetures et mises à pied au sein de ces entreprises et demander qu'on rembourse l'argent versé par les travailleurs?
Des protections existent
Là où M. Rocheleau me perd, par contre, c'est lorsqu'il propose le resserrement de certaines de nos lois. En effet, si nos salariés sont si peu protégés, comment se fait-il qu'ils peuvent se syndiquer sans vote au scrutin secret, obtenir gratuitement les services d'un avocat spécialisé en droit de travail lorsqu'ils sont remerciés avec plus de deux ans de service et ont le droit de démissionner de leur emploi sans accorder un préavis à leur employeur, car la Loi sur les normes du travail n'en exige pas?
Lors de fermetures définitives, la vaste majorité des employeurs au Québec accordent d'ailleurs à leur personnel un préavis collectif et un préavis individuel, leur versent des indemnités de licenciement et mettent sur pied, avec l'encouragement de l'État, des comités de reclassement afin d'aider leurs employés à se trouver un autre emploi convenable.
Entre-temps, plusieurs employés et employeurs au Québec sont loin d'être «gras dur». De nombreux syndiqués ne le sont pas par choix mais parce qu'il s'agit d'une condition de travail sine qua non. Et que dire de ceux et celles qui, à cause de la formule Rand, sont obligés de payer des cotisations syndicales en dépit de leur préférence personnelle de ne pas être représentés par une tierce partie?
Demandes des employeurs
Quant aux employeurs, plusieurs apprécieraient énormément des réformes fondamentales à notre Code du travail, en particulier:
- s'assurer d'avoir un préavis écrit de grève à l'employeur de 72 heures;
- créer l'obligation de tenir un vote de grève au scrutin secret dans les 15 jours qui précèdent le déclenchement d'une grève;
- obliger la tenue de votes de grève parmi tous les membres de l'unité de négociation et non seulement parmi les membres du syndicat (idem pour la ratification d'une convention collective);
- introduire la garantie de la liberté d'expression de l'employeur dans ses communications avec ses employés pendant une campagne d'accréditation syndicale.
Compte tenu de tout ce qui précède et de la vaste expérience de M. Rocheleau, «qui a travaillé de nombreuses années à défendre les droits des travailleurs et travailleuses pour savoir combien les lois du travail ne les protègent pas tant que ça», comment peut-il soutenir sa thèse devant une véritable montagne de recherches sérieuses, notamment de la part du Comité sur la productivité et la prospérité des HEC, qui a conclu que «le Québec occupe la dixième position du classement global, c'est-à-dire qu'en comparaison des autres provinces, sur plus de 30 années, la législation du travail du Québec apparaît davantage restrictive qu'ailleurs au Canada. Ce résultat supporte l'hypothèse que le niveau de rigidité de la législation du travail au Québec pourrait expliquer une partie de son retard économique par rapport aux autres provinces»?
***
Louis Fortin, consultant en ressources humaines, chargé de cours à McGill, ex-vice-président aux ressources humaines dans le secteur manufacturier
Il suggérait également que le gouvernement devrait «mettre des dents à certains programmes destinés aux entreprises, comme d'exiger des garanties quant au maintien des emplois», concluant qu'il fallait aussi «procéder au resserrement de certaines de nos lois» (du travail, présumément).
Sur son premier point, il n'a pas tout à fait tort, sauf qu'il ne reconnaît pas le fait que nos travailleurs sont déjà parmi les mieux «protégés» au monde. Sur son deuxième point, il a aussi en partie raison, mais toute garantie d'emploi exigée dans la Belle Province pour la création ou le maintien d'emplois qui n'est pas requise ailleurs me fait penser au vieux dicton anglais «Be careful what you wish for, you might get it», car pareille garantie peut rapidement se transformer en garantie de fuite d'emplois.
En outre, on remarquera que, si les syndicats et les gouvernements ne tardent jamais à dénoncer de tels comportements de la part de multinationales étrangères, il en va tout autrement quand des entreprises québécoises, comme Transcontinental, soutenues à coups de centaines de millions de dollars par les fonds de travailleurs, la SGF et la Caisse de dépôt, en font tout autant. Où étaient en effet les M. Rocheleau de ce monde pour décrier les nombreuses fermetures et mises à pied au sein de ces entreprises et demander qu'on rembourse l'argent versé par les travailleurs?
Des protections existent
Là où M. Rocheleau me perd, par contre, c'est lorsqu'il propose le resserrement de certaines de nos lois. En effet, si nos salariés sont si peu protégés, comment se fait-il qu'ils peuvent se syndiquer sans vote au scrutin secret, obtenir gratuitement les services d'un avocat spécialisé en droit de travail lorsqu'ils sont remerciés avec plus de deux ans de service et ont le droit de démissionner de leur emploi sans accorder un préavis à leur employeur, car la Loi sur les normes du travail n'en exige pas?
Lors de fermetures définitives, la vaste majorité des employeurs au Québec accordent d'ailleurs à leur personnel un préavis collectif et un préavis individuel, leur versent des indemnités de licenciement et mettent sur pied, avec l'encouragement de l'État, des comités de reclassement afin d'aider leurs employés à se trouver un autre emploi convenable.
Entre-temps, plusieurs employés et employeurs au Québec sont loin d'être «gras dur». De nombreux syndiqués ne le sont pas par choix mais parce qu'il s'agit d'une condition de travail sine qua non. Et que dire de ceux et celles qui, à cause de la formule Rand, sont obligés de payer des cotisations syndicales en dépit de leur préférence personnelle de ne pas être représentés par une tierce partie?
Demandes des employeurs
Quant aux employeurs, plusieurs apprécieraient énormément des réformes fondamentales à notre Code du travail, en particulier:
- s'assurer d'avoir un préavis écrit de grève à l'employeur de 72 heures;
- créer l'obligation de tenir un vote de grève au scrutin secret dans les 15 jours qui précèdent le déclenchement d'une grève;
- obliger la tenue de votes de grève parmi tous les membres de l'unité de négociation et non seulement parmi les membres du syndicat (idem pour la ratification d'une convention collective);
- introduire la garantie de la liberté d'expression de l'employeur dans ses communications avec ses employés pendant une campagne d'accréditation syndicale.
Compte tenu de tout ce qui précède et de la vaste expérience de M. Rocheleau, «qui a travaillé de nombreuses années à défendre les droits des travailleurs et travailleuses pour savoir combien les lois du travail ne les protègent pas tant que ça», comment peut-il soutenir sa thèse devant une véritable montagne de recherches sérieuses, notamment de la part du Comité sur la productivité et la prospérité des HEC, qui a conclu que «le Québec occupe la dixième position du classement global, c'est-à-dire qu'en comparaison des autres provinces, sur plus de 30 années, la législation du travail du Québec apparaît davantage restrictive qu'ailleurs au Canada. Ce résultat supporte l'hypothèse que le niveau de rigidité de la législation du travail au Québec pourrait expliquer une partie de son retard économique par rapport aux autres provinces»?
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Louis Fortin, consultant en ressources humaines, chargé de cours à McGill, ex-vice-président aux ressources humaines dans le secteur manufacturier
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