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Le mal de vivre dû aux maux du travail

Entretien avec Vincent de Gaulejac, auteur de Travail, les raisons de la colère

Éric Desrosiers   2 avril 2011  Emploi
«Ils vous disent: ‘‘On a le nez sur le guidon, on sait qu’on va dans le mur,<br />
et on pédale de plus en plus vite.” Ils le savent, mais ils disent qu’ils ne peuvent pas s’arrêter.»<br />
Photo : SOURCE JEAN-LUC PERTINI
«Ils vous disent: ‘‘On a le nez sur le guidon, on sait qu’on va dans le mur,
et on pédale de plus en plus vite.” Ils le savent, mais ils disent qu’ils ne peuvent pas s’arrêter.»
«Aujourd'hui, on applique le modèle Wal-Mart où les seuls gagnants sont les actionnaires»Il y a des blessures qui nous en apprennent autant, sinon plus, sur le monde dans lequel on vit que sur les individus qui les portent, dit le «sociologue clinicien» Vincent de Gaulejac. La détresse grandissante des travailleurs nous dit comment les modèles de gestion en vogue, les valeurs néolibérales et la financiarisation de l'économie sont en voie de transformer le travail en torture.

Bien des cas d'épuisement professionnel, de dépression, et même de suicide s'avèrent plus que de simples problèmes individuels. Ils sont les symptômes des maux du monde du travail et de la société tout entière, dénonce le «sociologue clinicien» français Vincent de Gaulejac.

Déjà l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages, le professeur et directeur du Laboratoire du changement social de l'Université de Paris 7-Diderot a commencé son nouveau livre lors de la récente série de suicides qui a secoué des entreprises françaises comme Renault et France Télécom.

«Les derniers messages laissés par ces gens disaient tous deux choses. D'abord: mon suicide est directement lié à mes conditions de travail et à leur violence. Ensuite: puisque mon travail et ma vie n'ont plus de sens, qu'au moins ma mort serve d'exemple, qu'ils se rendent compte que ce n'est plus possible de continuer comme cela», a expliqué en entrevue au Devoir il y a quelques semaines l'auteur de Travail, les raisons de la colère (Seuil), qui arrivera en librairie la semaine prochaine.

Le paradoxe, dit-il, est que ce mal-être individuel de plus en plus répandu dans l'ensemble de la société arrive à un moment de l'histoire où l'on n'a, proportionnellement, jamais consacré aussi peu d'années de sa vie au travail et que celui-ci n'a jamais été aussi peu pénible physiquement. «Mais subjectivement, le travail est devenu une préoccupation essentielle de l'existence, au point où les gens ne pensent plus qu'à cela.»

La révolution managériale

Cette transformation de notre rapport au travail s'est graduellement opérée en même temps que les compagnies ont entrepris, sous l'impulsion des gourous de la gestion et de la montée des valeurs néolibérales, ce qu'on a appelé la «révolution managériale» et qui était censée réconcilier l'homme et l'entreprise. C'est à l'époque où l'on a remplacé les anciens bureaux de service du personnel par de rutilants départements des «ressources humaines». «Il était question de flexibilité du travail, d'approche individualisée, d'avancement au mérite... Même la gauche n'y a vu que du feu», rapporte Vincent de Gaulejac, qui suit ce phénomène depuis une première recherche chez IBM dans les années 70.

Chaque fois, le travailleur est amené à confondre son propre intérêt avec celui de l'entreprise. Son labeur et ses succès professionnels sont vus comme autant de chances de réalisation et de dépassement de soi. Les ordinateurs, les téléphones intelligents et autres nouvelles technologies de l'information apparaissent comme de fantastiques moyens de travailler où et autant qu'on le veut. «Vous pouvez apporter votre bureau partout. Tu travailles comme tu veux à condition que tu atteignes les objectifs qu'on t'a fixés. Quelqu'un m'a résumé cela, un jour, en disant: je suis exploité de façon agréable.»

Si une augmentation du rendement peut valoir des primes et des promotions, elle se traduit souvent aussi par une augmentation de ses cibles et une réduction des effectifs pour les atteindre. Dès qu'un employé montre des signes de fatigue, à 50 ans ou même à 40 ans, il est rapidement mis sur une voie de garage pour laisser la place à des jeunes plus dynamiques, plus performants.

Ce modèle, écrit Vincent de Gaulejac dans son ouvrage, amène partout la même «compétition intense entre les travailleurs, qui auraient [pourtant] tout intérêt à collaborer et à affirmer une solidarité. Il favorise une individualisation de plus en plus mortifère, il engendre une soif inassouvie de reconnaissance, il suscite une lutte des places épuisante et permanente.»

Seul

Le travailleur qui n'arrive pas à soutenir ce rythme ou qui se fait mettre de côté est laissé seul avec sa souffrance. «Avant, un travailleur qui avait des problèmes pouvait en parler à ses collègues, ce qui permettait de socialiser ces problèmes, de les dépsychologiser, explique Vincent de Gaulejac en entrevue. Aujourd'hui, il ne peut plus faire cela parce que, dans une culture de performance, c'est le meilleur moyen d'être mis en quarantaine. Alors, on souffre en silence.»

Ce modèle de gestion n'est pas seulement appliqué dans les entreprises privées, poursuit-il. On l'applique de plus en plus aussi dans les autres secteurs de la société, y compris ceux qui se prêtent le moins facilement à une évaluation comptable de la performance, comme la santé, l'éducation ou l'aide aux personnes en difficulté. «Tout ne se mesure pas en unités produites et en profits. Et si vous vous entêtez quand même à essayer de le faire, cela mène à une perte de sens pour vos employés.»

Cette philosophie de gestion, devenue valeur de société, se retrouve aujourd'hui partout, y compris dans les familles, se désole l'expert. «On le voit à l'angoisse des parents qui veulent que leurs enfants soient performants sur tous les registres: scolaire, sportif, artistique. C'est partout le même discours: les possibilités sont infinies, mais si tu te plantes, c'est de ta faute.»

Les gens se rendent de plus en plus compte, pense Vincent de Gaulejac, qu'ils ne sont pas fous et que cette situation ne peut pas durer éternellement. «Ils vous disent: on a le nez sur le guidon, on sait qu'on va dans le mur et on pédale de plus en plus vite. Ils le savent, mais ils disent qu'ils ne peuvent pas s'arrêter.»

Gagnant-gagnant-gagnant

La solution, dit le sociologue clinicien, est de commencer par reconnaître que leur problème n'en est pas toujours un de nature individuelle, et, au lieu de leur prescrire des médicaments, on ferait parfois mieux de se pencher sur l'organisation de leur travail.

Les entreprises devront aussi, tôt ou tard, se rendre compte de l'impasse dans laquelle les mène à long terme leur mode de gestion et redécouvrir les vertus de cette idée, développée avec le taylorisme, que leurs activités devraient profiter équitablement aux actionnaires, aux employés et aux clients. «Aujourd'hui, on applique le modèle Wal-Mart, où les seuls gagnants sont les actionnaires.»

Pour y arriver, il faudrait, entre autres, que les collègues des sciences de la gestion cessent enfin de se voir comme les conseillers personnels des présidents de compagnie et reprennent leur rôle d'observateurs rigoureux de la vie en entreprise.

À terme, Vincent de Gaulejac voudrait que l'on «inverse la vision du "facteur humain" en considérant que l'humain n'est pas une ressource pour l'entreprise, mais que c'est l'entreprise qui devrait être une ressource au service d'une finalité: le bien-être individuel et collectif».

De Saïgon à Guyancourt

L'auteur commence son livre en racontant l'histoire de ces moines bouddhistes qui s'étaient immolés durant la guerre du Vietnam. L'ancien secrétaire à la Défense américain Robert McNamara avait dit, des années plus tard, que ces suicides avaient à l'époque tellement frappé les esprits qu'ils avaient marqué le début de la défaite des États-Unis.

«Nous sommes actuellement en guerre, lâche en cours d'entrevue Vincent de Gaulejac. Une guerre économique contre la mondialisation. Il faudrait, d'une certaine façon, que des suicides comme ceux qu'il y a eu chez Renault et France Télécom aient le même effet que ceux de ces moines bouddhistes vietnamiens, ou de ce vendeur de fruits tunisien dont la mort a déclenché le "printemps arabe".»
 
 
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  • Malartic - Inscrit
    2 avril 2011 12 h 04
    Transformation de l'employé en "resource"
    Nos bon sociologue sont généralement pour le partage égal des richesses. Après qu'ils ont eux-même été bien servi (Voir pays communistes). Je me souviens que nous avions un departement pour employés... c'est devenue "ressource humaine"... plus valorisant comparé à la relation employé (esclave payé) à employeur (tirant profiteur). Par contre je me souviens avoir entendue un directeur parler du "nombre de ressouces" sous sa charge. J'avais appris à l'école qu'on nommait aussi "resources" nos forêts, mines, cour d'eau, terre agricole, etc... Ce qui était un humain, etait devenue une matière tout comme le fer, l'eau, le bois, etc... Merci.
    En passant, quand un entrepreneur tire de gros profit, est-ce qu'il l'empile dans un sac, conservé dans le "haut-coté"? Générakement il l'investie ou le dépense en services et biens de toute sorte, contribuant, à son insue, à la richesse collective de la société.
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  • Mario Jodoin - Inscrit
    2 avril 2011 12 h 27
    Seuls gagnants ?
    «où les seuls gagnants sont les actionnaires.»

    Et les pdg dont le salaire représente une proportion toujours plus élevée du salaire de leurs employés ? Et cela, c'est sans compter leurs parachutes dorés...
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  • Jacques Morissette Jacques Morissette - Abonné
    3 avril 2011 10 h 03
    Sans défendre cet auteur, les pdg étaient probablement inclus dans les actionnaires. (1)
    Les pdg ont souvent des actions de la compagnie. Ils ont souvent aussi des options. C'est dans ce sens que les se4uls gagnants sont les actionnaires.

    Maintenant, au sujet du monde du travail dont parle l'auteur grâce la plume d'Éric Desrosiers. Je suis d'accord avec lui pour dire que le monde du travail est devenu de plus en plus, disons, aliénant.

    Le monde du travail est comme une puissante voiture qui roule à fond de train. C'est comme s'il en était encore au stade (je parle du monde du travail) où il ne connait pas encore les limites de la bagnole en question. La bagnole émet de plus en plus des bruits de fond qui font soupçonner une panne, à plus ou moins long terme.

    Les gestionnaires de ce monde du travail essaient de couvrir ces bruits de mille et une façons. Ce n'est qu'une question de temps, la panne va quand même arriver un jour ou l'autre. Ce ne sera pas une panne définitive. Ce seront plutôt des pannes qui arriveront. Les mécaniciens de ces pannes seront les gestionnaires.

    Ils vont chercher à réparer au fur et à mesure jusqu'à ce qu'ils se rendent compte que c'est un problème de fond et que la philosophie des entreprises doit être remise en question pour faire que la voiture roule plus normalement. Cette nouvelle philosophie va concerner la manière de voir à des changements de valeurs concernant le monde du travail, les entreprises et les travailleurs qui ont leurs limites quant à la productivité humaine.
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  • Jacques Morissette Jacques Morissette - Abonné
    3 avril 2011 10 h 03
    Sans défendre cet auteur, les pdg étaient probablement inclus dans les actionnaires. (2)
    Les vrais gagnants seront ceux qui verront tout cela en premier. C'est un courant de pensée qui existe déjà. Pour résumer, c'est la gestion humaine des entreprises. Il y a des limites à la capacité des gens de fonctionner, de produire dans les entreprises. De ce point de vue, je rejoins cet auteur quant à sa manière de penser à ce sujet.
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  • Veronique D.D. - Inscrit
    4 avril 2011 08 h 45
    Connaitre ses limites
    A faire vérifié par celui qui le vit (ou vécu) sont authenticité basé par l'expérience:

    6.9
    Mais ceux qui veulent s'enrichir tombent dans la tentation, dans le piège, et dans beaucoup de désirs insensés et pernicieux qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition.
    6.10
    Car l'amour de l'argent est une racine de tous les maux; et quelques-uns, en étant possédés, se sont égarés loin de la foi, et se sont jetés eux-mêmes dans bien des tourments.

    Ruine (perte de ses biens)
    Perdition (distraction de ce qui est vraiment essentiel)
    Tourments (problèmes moraux,soucis,angoisses,stress etc...)

    Sans exagération.
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  •  
  • Francois - Inscrit
    19 avril 2011 10 h 18
    La seul chose qui nous appartiens notre libre arbite
    Épictète
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