Cancer manufacturier
Photo : Jacques Nadeau
Un employé de Dualam, qui fabrique et exporte d’énormes réservoirs anti-corrosion pour les industries chimique, pharmaceutique et minière, s’attelle à la tâche dans l’usine de l’entreprise à Montréal.
S'il fallait convaincre les derniers sceptiques une fois pour toutes que le secteur manufacturier bat de l'aile, l'argument final pour ce faire est peut-être venu la semaine dernière. Les données officielles laissaient peu de place à l'interprétation: au cours du seul mois de février, le Québec a perdu 33 000 emplois. L'équivalent de la population de Rouyn-Noranda. La pire saignée, en fait, depuis que Statistique Canada a commencé à compiler des données en 1987.
Au moment même où la campagne électorale entre dans son dernier droit, le secteur manufacturier vit des heures plus pénibles que jamais. Il traverse une crise, rien de moins. Certains noms sont devenus synonymes de mauvaises nouvelles: Shermag, Olymel, Goodyear, Bristol Myers Squibb, Abitibi-Consolidated. Des villes comme Port-Alfred, Huntingdon, Montmagny, Saint-Jérome, Montréal. Résultat: sur les 660 000 personnes qui travaillaient dans l'industrie à la fin de 2002, plus de 100 000 n'y sont plus. Et cette année, 25 000 autres pourraient disparaître. Aux quatre coins du Québec.
«Peu importe où l'entreprise est située, la concurrence mondiale et le dollar, ça fait mal», dit Jean-Michel Laurin, vice-président à la recherche chez les Manufacturiers et Exportateurs du Québec. Le regroupement, qui milite pour une stratégie globale faisant appel au gouvernement, aux entreprises et aux syndicats, décrit un état de fait où les choses ne s'améliorent tout simplement pas. Où aucune région ne peut se dire à l'abri. «Pour dire les choses honnêtement, c'est partout en même temps.»
La hausse de 37 % du dollar canadien depuis cinq ans et la concurrence féroce que livrent les pays asiatiques ont soufflé la misère sur des dizaines de communautés, dont plusieurs dépendent d'une seule industrie. Un après l'autre, les manufacturiers ont tenté d'éponger les pertes par le moyen le plus rapide qu'ils connaissent: les licenciements et les fermetures.
Ce diagnostic d'un malaise généralisé, M. Laurin n'est pas le seul à le soumettre. «Aucune région n'est épargnée, même le Grand Montréal», dit le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Henri Massé, qui demande lui aussi une intervention gouvernementale. «Certaines régions ont eu un peu de baume sur leur plaie, comme au Saguenay où Alcan investit, mais elles ont, elles aussi, subi des pertes dans les secteurs forestier et manufacturier. Toutes les régions y ont goûté.» Lors du dévoilement de la perte de 33 000 emplois le 9 mars dernier, la FTQ était à court de mots. «Les gouvernements continuent à regarder passer la caravane sans lever le petit doigt, a écrit la centrale. Qu'est-ce que ça va prendre pour les réveiller?»
Coupables
Pour l'instant, les principaux coupables sont bien connus. Les plus récentes données de l'Institut de la statistique du Québec à cet effet sont saisissantes. Parmi les sous-secteurs dont la production a le plus diminué en 2006 figurent les produits du bois (-16 %), le textile (-13 %), les produits informatiques et électroniques (-12 %) et le meuble (-8 %). Quant au vêtement, c'est en 2005 que l'ouragan a frappé, avec une chute de 26 % par rapport à l'année précédente. Un côté positif? La première transformation des métaux (+28 %), qui bénéficie d'une demande mondiale en forte hausse.
Dans ce contexte général, à peu près tous les observateurs conviennent qu'un territoire apparaît un peu plus vulnérable. C'est toute la partie sud du Québec, de la Montérégie jusqu'à la Beauce et de l'Estrie jusqu'en Mauricie.
«On perd beaucoup de plumes dans les secteurs traditionnels», dit Denis Sylvain, qui dirige le Centre local de développement (CLD) de la Nouvelle-Beauce. «Dans la transformation du bois, on est complètement à genoux.» Les compagnies — des PME qu'il nomme en rafales — demandent aux employés de renoncer à une semaine de vacances, d'accepter une baisse de salaire, de modifier les conditions de retraite... Bien que portée dans l'imaginaire québécois par l'image d'infatigables bâtisseurs, la Beauce résiste difficilement à la crise manufacturière, dit M. Sylvain. «Elle nous touche, elle nous touche, c'est sûr. Et ce n'est pas parce que le taux de chômage est bas [5,9 % dans Chaudière-Appalaches] qu'il faut en conclure que ça va bien!» Pourquoi? Parce que, explique-t-il, les travailleurs qui partent ne sont tout simplement pas remplacés. «Depuis 2003, les entreprises beauceronnes investissent moins qu'avant et le nombre d'emplois industriels est en baisse.»
Quelques chiffres. Dans les trois MRC qui composent la Beauce, les emplois industriels se chiffrent à 25 000, soit 35 % du total. On convient généralement que le secteur manufacturier représente au Québec entre 15 % et 20 % de l'emploi total. Depuis 2003, selon lui, la Beauce perd entre 1000 à 1500 emplois par année. «Pourtant, on en avait toujours créé 400 ou 500 par année... En 2001, dans 11 municipalités, on en avait créé 1000! Alors, le fait de ne plus être en mode croissance, c'est alarmant... »
Même pour des entreprises manufacturières ultraspécialisées, le dollar canadien s'est fait sentir sur les finances. «Ouf, ç'a été douloureux», dit Didier Schneider, qui dirige Saint-Jean Photochimie, un fabricant de produits chimiques fins. La compagnie exporte la totalité de sa production! Au moment même où son chiffre d'affaires en dollars américains augmentait, celui en dollars canadiens reculait sans cesse parce que le huard prenait de la force... «Il a fallu faire un gros travail sur les coûts à l'interne, sur la productivité», dit M. Schneider, qui se dit «surpris du silence de la classe politique» au chapitre du dollar. En 2000, ils étaient 60 employés. Ils sont désormais entre 45 et 50.
Carte du Québec
Pour se faire une idée de l'ampleur des dégâts et des risques, Joëlle Noreau, économiste au Mouvement Desjardins, estime qu'il faut faire une analyse industrie par industrie pour ensuite appliquer la grille à une carte du Québec. «La vitalité économique va bien au-delà des questions de territoire. C'est une question de secteurs industriels et de vigueur interne des régions», affirme-t-elle. Se fier au taux de chômage? Absolument pas, dit-elle. «Ce n'est qu'une photo dans le temps.» Il faut plutôt tenir compte de la création d'emplois dans le passé et de la migration interrégionale.
Afin d'évaluer la création d'emplois au fil des ans, et ce pour tous les secteurs économiques, le Mouvement Desjardins a attribué à l'année 2002 un indice de 100. Les données régionales sont plus restreintes et nécessitent une lecture prudente, certes, mais elles peuvent donner une idée des régions où le marché du travail s'est engourdi.
Pour l'ensemble du Québec, en 2006, l'indice se situait à 105,2. Au-dessus de la moyenne, on retrouvait l'Outaouais (116), le Bas-Saint-Laurent (112), le Centre-du-Québec (109,6), Lanaudière (108,8), les Laurentides (107,7), Laval (107,3), Montréal (106,1), Québec (105,9) et l'Abitibi-Témiscamingue (105,5). En dessous de la moyenne? le Saguenay-Lac-Saint-Jean (104,4), Chaudière-Appalaches (104,4), l'Estrie (103,7), la Montérégie (101,2) et la Mauricie (100,8). La Gaspésie (98,8) et la Côte-Nord (93,2) ferment la marche.
«Le textile a mangé toute une claque, tout comme le meuble, le secteur métallurgique et celui des équipements exportés aux États-Unis», dit Roland Choinière, qui dirige le Centre d'aide aux entreprises de la Haute-Yamaska, à Granby. Sa région s'en est sortie pas trop mal dans l'ensemble, estime-t-il, mais il peut nommer, sur le bout des doigts, des compagnies qui ont frôlé la mort. Une ou deux fois par mois, il reçoit le coup de fil d'un p.-d.g. qui veut contracter un prêt afin de redresser son entreprise. Certains n'ont pas eu la présence d'esprit de réagir assez vite. Le problème, dit M. Choinière, c'est que bon nombre de ces entreprises «ont fait de l'argent sans effort pendant des années», référence directe à l'époque où la faiblesse du dollar canadien facilitait comme jamais les exportations vers les États-Unis.
Or, comme c'est souvent le cas lorsque vient le temps de décrire la performance économique des régions, M. Choinière nuance ses propos. Tout n'est pas tout noir ou tout blanc, dit-il. Plusieurs demandes qu'il reçoit portent sur un projet d'acquisition, sur un démarrage de compagnie. Quant aux autres, elles doivent trouver des façons de réduire leurs dépenses, si elles ne veulent pas carrément disparaître, et fabriquer des produits à valeur ajoutée que les Chinois ne sont pas capables de faire eux-mêmes. «Ça prend des entreprises qui sont visionnaires. Elles doivent absolument réagir», dit-il. Autrement dit, le fabricant de meubles doit fabriquer du sur-mesure et laisser la production de masse aux Asiatiques. Le producteur de textile doit se spécialiser, confectionner des tissus plus sophistiqués.
Cette recherche de l'originalité est un refrain qui revient souvent. «Chaque jour, je me demande ce que je peux faire de plus», dit Alain Compagna, vice-président de Bois ouvrés Waterville, qui fabrique des composantes pour meubles et armoires. Les Chinois ne le concurrencent pas encore, mais ça s'en vient. Il le reconnaît. En gros, la compagnie a diversifié ses marchés de manière à réduire la part des Américains. Ensuite, elle s'est tournée vers des produits sur mesure. «On a délaissé les étagères de magasins», dit-il. La réorganisation ne s'est pas faite sans heurts. Alors qu'elle comptait près de 75 employés dans les années 90, elle en a aujourd'hui 50. «Parfois, on fait la liste des changements qu'on a effectués et on n'en revient juste pas», ajoute M. Compagna.
Plusieurs entreprises affirment que l'appui du gouvernement est plutôt mince, qu'elles ont dû se débrouiller elles-mêmes pour braver la tempête et assurer leur avenir. Que la bureaucratie les gêne et qu'elles voudraient, à tout le moins, une tape dans le dos de temps à autre. La classe politique doit-elle faire davantage pour soutenir le secteur manufacturier? «Je pense que oui», dit Marc-Urbain Proulx, professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi. «Mais la question, c'est: "Quoi?" On voudrait que nos gouvernements soient proactifs, mais la menace est difficile à détecter. Et quand ça arrive, ce n'est plus une menace, c'est une calamité.»
Lorsque Le Devoir a demandé au ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation de répondre à la question «Quelles sont les régions à risque», il a reçu la réponse suivante, par écrit: «Le ministère ne possède pas cette information.» Le ministère a cependant indiqué que le gouvernement fait des efforts. Il est en voie d'alléger le fardeau fiscal des entreprises, notamment en réduisant la taxe sur le capital, il a réduit le coût moyen des formalités administratives et a mis sur pied le Fonds d'intervention économique régional, de 408 millions. De leur côté, les partis font miroiter des centaines de millions en diverses formes d'aide pour les régions du Québec. Dans son dernier budget, par exemple, le ministre Audet promettait pour les régions la somme de 825 millions sur cinq ans.
Mais le secteur manufacturier n'est pas qu'en région, fait valoir M. Proulx. Les pressions, au chapitre du développement régional, viennent le plus souvent des régions périphériques, plus habituées à revendiquer. Or la crise est particulière dans la mesure où le secteur manufacturier est concentré dans le sud du Québec. «Là où il faudrait le soutenir beaucoup, ou au moins le maintenir, c'est là où il est déjà présent!»
La liste d'épicerie des entreprises est longue. Tout comme les communautés qui les abritent. Le président de la Fédération québécoise des municipalités, Bernard Généreux, est déçu de ce qu'il n'entend pas dans la campagne électorale. «C'est comme si les défis ne font pas partie du débat», dit-il. Chez Solidarité rurale, on ratisse plus large. «Le gouvernement n'est pas l'unique responsable, ajoute son président, Jacques Proulx. Les villes aussi, les leaders, même la population... Il faut s'investir dans notre développement.»
Au moment même où la campagne électorale entre dans son dernier droit, le secteur manufacturier vit des heures plus pénibles que jamais. Il traverse une crise, rien de moins. Certains noms sont devenus synonymes de mauvaises nouvelles: Shermag, Olymel, Goodyear, Bristol Myers Squibb, Abitibi-Consolidated. Des villes comme Port-Alfred, Huntingdon, Montmagny, Saint-Jérome, Montréal. Résultat: sur les 660 000 personnes qui travaillaient dans l'industrie à la fin de 2002, plus de 100 000 n'y sont plus. Et cette année, 25 000 autres pourraient disparaître. Aux quatre coins du Québec.
«Peu importe où l'entreprise est située, la concurrence mondiale et le dollar, ça fait mal», dit Jean-Michel Laurin, vice-président à la recherche chez les Manufacturiers et Exportateurs du Québec. Le regroupement, qui milite pour une stratégie globale faisant appel au gouvernement, aux entreprises et aux syndicats, décrit un état de fait où les choses ne s'améliorent tout simplement pas. Où aucune région ne peut se dire à l'abri. «Pour dire les choses honnêtement, c'est partout en même temps.»
La hausse de 37 % du dollar canadien depuis cinq ans et la concurrence féroce que livrent les pays asiatiques ont soufflé la misère sur des dizaines de communautés, dont plusieurs dépendent d'une seule industrie. Un après l'autre, les manufacturiers ont tenté d'éponger les pertes par le moyen le plus rapide qu'ils connaissent: les licenciements et les fermetures.
Ce diagnostic d'un malaise généralisé, M. Laurin n'est pas le seul à le soumettre. «Aucune région n'est épargnée, même le Grand Montréal», dit le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Henri Massé, qui demande lui aussi une intervention gouvernementale. «Certaines régions ont eu un peu de baume sur leur plaie, comme au Saguenay où Alcan investit, mais elles ont, elles aussi, subi des pertes dans les secteurs forestier et manufacturier. Toutes les régions y ont goûté.» Lors du dévoilement de la perte de 33 000 emplois le 9 mars dernier, la FTQ était à court de mots. «Les gouvernements continuent à regarder passer la caravane sans lever le petit doigt, a écrit la centrale. Qu'est-ce que ça va prendre pour les réveiller?»
Coupables
Pour l'instant, les principaux coupables sont bien connus. Les plus récentes données de l'Institut de la statistique du Québec à cet effet sont saisissantes. Parmi les sous-secteurs dont la production a le plus diminué en 2006 figurent les produits du bois (-16 %), le textile (-13 %), les produits informatiques et électroniques (-12 %) et le meuble (-8 %). Quant au vêtement, c'est en 2005 que l'ouragan a frappé, avec une chute de 26 % par rapport à l'année précédente. Un côté positif? La première transformation des métaux (+28 %), qui bénéficie d'une demande mondiale en forte hausse.
Dans ce contexte général, à peu près tous les observateurs conviennent qu'un territoire apparaît un peu plus vulnérable. C'est toute la partie sud du Québec, de la Montérégie jusqu'à la Beauce et de l'Estrie jusqu'en Mauricie.
«On perd beaucoup de plumes dans les secteurs traditionnels», dit Denis Sylvain, qui dirige le Centre local de développement (CLD) de la Nouvelle-Beauce. «Dans la transformation du bois, on est complètement à genoux.» Les compagnies — des PME qu'il nomme en rafales — demandent aux employés de renoncer à une semaine de vacances, d'accepter une baisse de salaire, de modifier les conditions de retraite... Bien que portée dans l'imaginaire québécois par l'image d'infatigables bâtisseurs, la Beauce résiste difficilement à la crise manufacturière, dit M. Sylvain. «Elle nous touche, elle nous touche, c'est sûr. Et ce n'est pas parce que le taux de chômage est bas [5,9 % dans Chaudière-Appalaches] qu'il faut en conclure que ça va bien!» Pourquoi? Parce que, explique-t-il, les travailleurs qui partent ne sont tout simplement pas remplacés. «Depuis 2003, les entreprises beauceronnes investissent moins qu'avant et le nombre d'emplois industriels est en baisse.»
Quelques chiffres. Dans les trois MRC qui composent la Beauce, les emplois industriels se chiffrent à 25 000, soit 35 % du total. On convient généralement que le secteur manufacturier représente au Québec entre 15 % et 20 % de l'emploi total. Depuis 2003, selon lui, la Beauce perd entre 1000 à 1500 emplois par année. «Pourtant, on en avait toujours créé 400 ou 500 par année... En 2001, dans 11 municipalités, on en avait créé 1000! Alors, le fait de ne plus être en mode croissance, c'est alarmant... »
Même pour des entreprises manufacturières ultraspécialisées, le dollar canadien s'est fait sentir sur les finances. «Ouf, ç'a été douloureux», dit Didier Schneider, qui dirige Saint-Jean Photochimie, un fabricant de produits chimiques fins. La compagnie exporte la totalité de sa production! Au moment même où son chiffre d'affaires en dollars américains augmentait, celui en dollars canadiens reculait sans cesse parce que le huard prenait de la force... «Il a fallu faire un gros travail sur les coûts à l'interne, sur la productivité», dit M. Schneider, qui se dit «surpris du silence de la classe politique» au chapitre du dollar. En 2000, ils étaient 60 employés. Ils sont désormais entre 45 et 50.
Carte du Québec
Pour se faire une idée de l'ampleur des dégâts et des risques, Joëlle Noreau, économiste au Mouvement Desjardins, estime qu'il faut faire une analyse industrie par industrie pour ensuite appliquer la grille à une carte du Québec. «La vitalité économique va bien au-delà des questions de territoire. C'est une question de secteurs industriels et de vigueur interne des régions», affirme-t-elle. Se fier au taux de chômage? Absolument pas, dit-elle. «Ce n'est qu'une photo dans le temps.» Il faut plutôt tenir compte de la création d'emplois dans le passé et de la migration interrégionale.
Afin d'évaluer la création d'emplois au fil des ans, et ce pour tous les secteurs économiques, le Mouvement Desjardins a attribué à l'année 2002 un indice de 100. Les données régionales sont plus restreintes et nécessitent une lecture prudente, certes, mais elles peuvent donner une idée des régions où le marché du travail s'est engourdi.
Pour l'ensemble du Québec, en 2006, l'indice se situait à 105,2. Au-dessus de la moyenne, on retrouvait l'Outaouais (116), le Bas-Saint-Laurent (112), le Centre-du-Québec (109,6), Lanaudière (108,8), les Laurentides (107,7), Laval (107,3), Montréal (106,1), Québec (105,9) et l'Abitibi-Témiscamingue (105,5). En dessous de la moyenne? le Saguenay-Lac-Saint-Jean (104,4), Chaudière-Appalaches (104,4), l'Estrie (103,7), la Montérégie (101,2) et la Mauricie (100,8). La Gaspésie (98,8) et la Côte-Nord (93,2) ferment la marche.
«Le textile a mangé toute une claque, tout comme le meuble, le secteur métallurgique et celui des équipements exportés aux États-Unis», dit Roland Choinière, qui dirige le Centre d'aide aux entreprises de la Haute-Yamaska, à Granby. Sa région s'en est sortie pas trop mal dans l'ensemble, estime-t-il, mais il peut nommer, sur le bout des doigts, des compagnies qui ont frôlé la mort. Une ou deux fois par mois, il reçoit le coup de fil d'un p.-d.g. qui veut contracter un prêt afin de redresser son entreprise. Certains n'ont pas eu la présence d'esprit de réagir assez vite. Le problème, dit M. Choinière, c'est que bon nombre de ces entreprises «ont fait de l'argent sans effort pendant des années», référence directe à l'époque où la faiblesse du dollar canadien facilitait comme jamais les exportations vers les États-Unis.
Or, comme c'est souvent le cas lorsque vient le temps de décrire la performance économique des régions, M. Choinière nuance ses propos. Tout n'est pas tout noir ou tout blanc, dit-il. Plusieurs demandes qu'il reçoit portent sur un projet d'acquisition, sur un démarrage de compagnie. Quant aux autres, elles doivent trouver des façons de réduire leurs dépenses, si elles ne veulent pas carrément disparaître, et fabriquer des produits à valeur ajoutée que les Chinois ne sont pas capables de faire eux-mêmes. «Ça prend des entreprises qui sont visionnaires. Elles doivent absolument réagir», dit-il. Autrement dit, le fabricant de meubles doit fabriquer du sur-mesure et laisser la production de masse aux Asiatiques. Le producteur de textile doit se spécialiser, confectionner des tissus plus sophistiqués.
Cette recherche de l'originalité est un refrain qui revient souvent. «Chaque jour, je me demande ce que je peux faire de plus», dit Alain Compagna, vice-président de Bois ouvrés Waterville, qui fabrique des composantes pour meubles et armoires. Les Chinois ne le concurrencent pas encore, mais ça s'en vient. Il le reconnaît. En gros, la compagnie a diversifié ses marchés de manière à réduire la part des Américains. Ensuite, elle s'est tournée vers des produits sur mesure. «On a délaissé les étagères de magasins», dit-il. La réorganisation ne s'est pas faite sans heurts. Alors qu'elle comptait près de 75 employés dans les années 90, elle en a aujourd'hui 50. «Parfois, on fait la liste des changements qu'on a effectués et on n'en revient juste pas», ajoute M. Compagna.
Plusieurs entreprises affirment que l'appui du gouvernement est plutôt mince, qu'elles ont dû se débrouiller elles-mêmes pour braver la tempête et assurer leur avenir. Que la bureaucratie les gêne et qu'elles voudraient, à tout le moins, une tape dans le dos de temps à autre. La classe politique doit-elle faire davantage pour soutenir le secteur manufacturier? «Je pense que oui», dit Marc-Urbain Proulx, professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi. «Mais la question, c'est: "Quoi?" On voudrait que nos gouvernements soient proactifs, mais la menace est difficile à détecter. Et quand ça arrive, ce n'est plus une menace, c'est une calamité.»
Lorsque Le Devoir a demandé au ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation de répondre à la question «Quelles sont les régions à risque», il a reçu la réponse suivante, par écrit: «Le ministère ne possède pas cette information.» Le ministère a cependant indiqué que le gouvernement fait des efforts. Il est en voie d'alléger le fardeau fiscal des entreprises, notamment en réduisant la taxe sur le capital, il a réduit le coût moyen des formalités administratives et a mis sur pied le Fonds d'intervention économique régional, de 408 millions. De leur côté, les partis font miroiter des centaines de millions en diverses formes d'aide pour les régions du Québec. Dans son dernier budget, par exemple, le ministre Audet promettait pour les régions la somme de 825 millions sur cinq ans.
Mais le secteur manufacturier n'est pas qu'en région, fait valoir M. Proulx. Les pressions, au chapitre du développement régional, viennent le plus souvent des régions périphériques, plus habituées à revendiquer. Or la crise est particulière dans la mesure où le secteur manufacturier est concentré dans le sud du Québec. «Là où il faudrait le soutenir beaucoup, ou au moins le maintenir, c'est là où il est déjà présent!»
La liste d'épicerie des entreprises est longue. Tout comme les communautés qui les abritent. Le président de la Fédération québécoise des municipalités, Bernard Généreux, est déçu de ce qu'il n'entend pas dans la campagne électorale. «C'est comme si les défis ne font pas partie du débat», dit-il. Chez Solidarité rurale, on ratisse plus large. «Le gouvernement n'est pas l'unique responsable, ajoute son président, Jacques Proulx. Les villes aussi, les leaders, même la population... Il faut s'investir dans notre développement.»
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