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La folie et l'horreur, une fois dans ma vie

Philippe Laguë   5 décembre 2009  Automobile
Ce 6 décembre 1989, vers 17h30, je revenais d'un cours à l'université. En passant près de la station de métro Université-de-Montréal, rue Édouard-Montpetit, j'ai remarqué les autos de police qui bloquaient l'accès à la montagne, où se trouvent l'École polytechnique et le pavillon principal de l'Université de Montréal. À l'approche de la fin de session, ça pouvait parfois fêter fort sur le campus et les étudiants de Poly avaient une solide réputation dans ce domaine, aussi ne me suis-je pas inquiété. Sans doute un party qui a un peu trop levé.

En arrivant à la maison, à une dizaine de minutes de là, mes parents, tous deux employés de l'UdeM, m'ont accueilli avec une question: «Sais-tu si Bruno était à Polytechnique aujourd'hui?» Bruno Laguë, mon cousin, étudiant à la maîtrise et usager assidu d'un des laboratoires de Poly. Question et inquiétude bien légitimes de leur part: ils venaient d'entendre qu'il y avait eu des morts à Polytechnique, au moins quatre.

Je suis reparti aussitôt en direction de Poly. Je connaissais bien l'endroit: mon cousin et moi étions très proches et j'allais souvent le voir au «lab», sa résidence secondaire en quelque sorte.

Avant de monter jusqu'à l'École polytechnique, je suis passé par la station de radio étudiante de l'UdeM, CISM. J'y animais alors une émission de sport, mais le futur journaliste a eu le réflexe de prendre un magnétophone. Je ne le savais pas encore, mais une nuit blanche m'attendait.

***

Mon cousin était bel et bien au «lab». Lui et ses collègues étudiants avaient entendu des détonations, des cris, et ils ont accueilli d'autres étudiants venus se réfugier dans leur laboratoire, en prenant bien soin de verrouiller la porte et de mettre un morceau de carton sur la lisière de verre qui y faisait office de fenêtre. Ils allaient en ressortir une heure plus tard, sains et saufs. Grâce au téléphone dans le laboratoire, nous avons su assez rapidement que mon cousin était hors de danger.

Mais le reste de la nuit aura amené son lot d'émotions... Je me souviens, de façon désordonnée, des premières images enregistrées par mon cerveau: un scrum donné par un policier entouré de journalistes; la porte de la cafétéria qui s'entrouvre, juste assez pour voir un corps affalé sur une chaise, la tête par-derrière (ou était-ce sur le côté?).

Pas de cris, pas de pleurs, juste des gens tétanisés. Cette fois, il ne s'agissait pas d'un vétéran fêlé du Vietnam qui avait ouvert le feu dans un McDonald's de la Californie; non, cette fois, c'était chez nous. Dans notre propre cour. Pour la première fois... ou presque: il y avait bien eu le caporal Lortie à l'Assemblée nationale, cinq ans plus tôt, avec ses trois morts, mais le carnage avait néanmoins été évité. Pas cette fois; nous allions l'apprendre dans les prochaines minutes, les prochaines heures.

Après avoir montré mon magnétophone et son micro dûment identifiés au nom de CISM, j'ai été dirigé vers un amphithéâtre du pavillon principal de l'Université de Montréal, juste à côté de l'École polytechnique, elle-même transformée en gigantesque scène de crime.

Tous les journalistes, les «vrais», étaient là: ceux et celles que je voyais à la télévision, que j'entendais à la radio, dont je lisais les articles dans les journaux. Ce n'était pas le temps d'avoir des complexes, ni de souffrir du syndrome de l'imposteur: j'avais un travail à faire. En tant que radio «officielle» du campus, CISM devenait un acteur de premier plan. Nous avons commencé à recevoir des appels de New York, de Chicago, pour des demandes d'entrevues. Cette nuit-là, j'en ai accordé quelques-unes, dans mon anglais hésitant, le ventre vide, épuisé par l'adrénaline et l'émotion.

Et comme les autres, dans le grand froid de ce soir-là, je faisais la navette entre le pavillon principal de l'UdeM et l'École polytechnique, faisant monter des journalistes dans ma vieille auto rouillée de partout, tous en quête d'informations.

De point de presse en point de presse, nous avons finalement appris le nombre croissant de morts, puis le détail: toutes les victimes étaient des femmes, il n'y avait qu'un seul tireur et celui-ci avait conclu son odyssée meurtrière en se donnant la mort. Nous avons ensuite vu la carabine, sur une table, enveloppée dans un sac transparent. De marque Ruger, je ne l'ai jamais oublié.

J'ai vu des parents de victimes passer dans un corridor pour aller identifier leur fille. J'en revois encore un et, surtout, je l'entends: «Ça se peut pas! ÇA SE PEUT PAS! ÇA SE PEUT PAS!» Il a dû le répéter dix fois, au moins. C'est mon souvenir le plus précis de toute cette soirée, de toute cette nuit. Un homme pas très grand, avec une moustache. Le père de quelle victime? Je ne l'ai jamais su. Pour moi, il était le père de toutes les victimes.

Je suis finalement rentré à la maison à 10h, le lendemain matin. J'avais demandé à mes parents de m'enregistrer le Téléjournal. Je me suis installé pour le regarder — l'adrénaline me gardait encore éveillé — et là, ma carapace s'est mise à se fissurer de partout. Pas une fois au cours de la nuit je n'avais eu la gorge nouée, les yeux humides. Mais en revoyant les images de la tragédie que je venais de «couvrir», tout a lâché. Je n'ai pas été capable de continuer et suis allé me coucher.

***

Quelques semaines ou quelques mois plus tard, je ne m'en souviens plus, j'ai gagné mon premier — et mon seul — prix en journalisme. Chaque année, CISM organisait une soirée (que nous appelions pompeusement un gala) afin de récompenser ses artisans, tous étudiants et bénévoles. Ce soir-là, on m'a remis un prix spécial, celui de l'éthique journalistique, pour mes reportages lors des événements de Poly. Une plaquette de plastique, qui tient dans une main et qui doit valoir tout au plus cinq dollars.

Un Pulitzer n'aurait pas plus de valeur à mes yeux.

***

Depuis, j'ai fait mes devoirs: j'ai vu Polytechnique, le film. Le soir même de sa sortie. Avec mon cousin Bruno, comme il se doit.

Nous nous attendions à nous effondrer dans la salle; nous sommes ressortis de là les yeux bien secs. La fiction, ce n'est jamais la réalité. Nous n'aurions pas vécu ces événements de proche que nous aurions peut-être même été plus émus, allez savoir.

Mais dimanche, le 6 décembre, je ferai comme chaque année: je ne regarderai aucune émission spéciale sur le sujet, n'assisterai à aucune cérémonie commémorative. Je vais juste me rappeler que j'ai côtoyé la folie et l'horreur une fois dans ma vie. Et je vais revoir, en vrac, des images que je n'oublierai jamais. Mon cerveau en a éliminé plusieurs, mais pas toutes. J'y repense chaque année, à la même date. Cette année, ça va faire 20 ans, mais ça ne fait aucune différence.
 
 
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