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Automobile - Superluxe, grandeur et décadence

Philippe Laguë   5 avril 2003  Automobile
Il y a les voitures de prestige et il y a les aristocrates. Bentley et Rolls-Royce appartiennent au deuxième groupe. Deux noms qui sont synonymes de grand luxe, voire d'opulence, tout en incarnant une conception britannique de l'automobile.

Au sein de cette industrie, les symboles ont cependant la vie dure et s'il s'en trouve pour affirmer que ces deux icônes britanniques incarnent toujours le summum du luxe, il est légitime de se poser, au vu des créations les plus récentes de ces deux manufacturiers, la question suivante: pour combien de temps encore?

Ces deux marques au sang bleu ont d'abord subi l'affront, il y a quelques années, de passer aux mains de manufacturiers germaniques. C'est d'ailleurs le tout-puissant groupe Volkswagen qui commença la vague de rachats et de fusions qui ont marqué la fin de la décennie précédente en se portant acquéreur de Bentley et Rolls-Royce, en 1998.

Le hic, c'est que les rivaux munichois de BMW avaient, eux aussi, ces deux joyaux de la Couronne britannique dans le collimateur. S'ensuivit une bataille juridique qui se termina par un jugement à la Salomon, avec la séparation des deux marques, réunies depuis les années 1930. Résultat: depuis l'an dernier, BMW a conservé le contrôle de la marque Rolls-Royce, tandis que VW ajoutait Bentley à son escarcelle.

Sir Winston Churchill et la Reine Mère doivent se retourner dans leurs tombes...

Phantom: limousine ou char d'assaut?

À en juger par les plus récentes créations de ces deux marques au passé si glorieux, les puristes n'ont pas fini de grincer des dents... Dévoilée en grande primeur au Salon de Detroit, le mois dernier, la première Rolls-Royce conçue sous les auspices de BMW n'a pas encore effectué ses premiers tours de roue qu'elle sème déjà la controverse.

Cette limousine, dont les formes carrées et l'allure massive évoquent davantage un char d'assaut qu'une Rolls, laisse pour le moins perplexe (euphémisme!). À son design pour le moins discutable s'ajoute un manque cruel de charisme. BMW a pourtant misé sur le patrimoine de cette marque mythique, en ressuscitant un nom célèbre — Phantom — et les non moins célèbres «portes suicide», tout en prenant bien soin de conserver l'incontournable Spirit of Ecstasy qui orne la calandre depuis toujours. Mais il est plus difficile de conserver le cachet, que dis-je, l'âme, d'une marque...

Millésimée 2004, la Phantom fera ses débuts au printemps, en remplacement de l'actuelle Silver Seraph. Pour traîner sa lourde carcasse, on a fait appel à un V12 de 6,8 litres, d'origine BMW. La tradition Rolls-Royce est cependant respectée: on ne dévoile pas la puissance du moteur. Disons seulement qu'elle devrait se situer autour de 500 chevaux, ce qui ne sera pas trop pour mouvoir ce transatlantique sur roues.

Tant le moteur que la carrosserie seront construits à Munich pour ensuite être envoyés en Angleterre. L'assemblage final se fera dans la nouvelle usine de Goodwood, près du légendaire circuit du même nom, Bentley ayant conservé l'usine ancestrale de Crewe (qui a toutefois été remise à neuf).

Un retour aux sources pour Bentley

Chef suprême du groupe Volkswagen, le Dr Ferdinand Piëch a pris sa retraite l'année dernière. Déjà assuré de passer à l'histoire en tant que père d'une des plus célèbres voitures de course, la Porsche 917 (1970) et du coupé Audi Quattro (1980), Herr Doktor Piëch procéda, vers la fin de son règne, à une série d'acquisitions: Lamborghini, Rolls-Royce et Bentley. C'est aussi à lui qu'on doit la résurrection de Bugatti.

En véritable amoureux de l'automobile, Piëch possède la fibre patrimoniale. Non seulement les Bentley continuent-elles d'être assemblées à Crewe, mais l'époque où elles n'étaient que des clones de Rolls-Royce est révolue. Ici, un bref retour en arrière s'impose.

Fondée par Walter Owen Bentley, en 1919, la firme du même nom ne tarda pas à acquérir une réputation enviable grâce aux performances de ses voitures ainsi qu'à leurs succès en compétition. Dans les années 1920, Bentley remporta d'ailleurs les 24 heures du Mans à quatre reprises. Malgré cela, la marque britannique se retrouva acculée à la faillite en 1931, année où le nom fut racheté par Rolls-Royce. Quatre ans plus tard, des Bentley étaient à nouveau produites, mais elles n'étaient plus que des Rolls dupliquées. Après la fin de la guerre, en 1946, la production fut même transférée à Crewe, là même où les Rolls-Royce étaient construites depuis la naissance de la marque, en 1904.

Piëch s'est donc donné pour mission de redonner à Bentley sa vocation originelle. Bien que jouant la carte du grand luxe avec leurs habitacles garnis de boiseries exotiques et de cuir Connoly, les Bentley se distinguaient déjà par leurs prétentions un tant soit peu sportives, comme le laissait évoquer une gamme de modèles portant le nom de virages du célèbre circuit de la Sarthe (Arnage, Mulsanne). Sous l'impulsion de Piëch, Bentley a même effectué son grand retour aux 24 heures du Mans, en 2001.

Ce respect apparent du patrimoine et des traditions cache néanmoins quelques faux-pas. Ainsi, les prototypes Bentley qui disputent l'épreuve du Mans ne sont rien d'autres que des clones des Audi qui l'ont emporté au cours des trois dernières années. Seule la carrosserie diffère, celle des Bentley étant fermée. L'affrontement fratricide n'en est donc pas un puisque dans les faits, cette confrontation devrait plutôt s'appeler «les Audi grises contre les Audi vertes»... Par ailleurs, Bentley s'apprête à lancer la nouvelle GT Coupé, qui prendra le relais de la Continental. Si le résultat esthétique est beaucoup plus heureux que pour la Rolls-Royce Phantom, il s'en trouvera pour lever le nez sur sa mécanique — pourtant pas piquée des vers: un 12 cylindres en W de 6 litres, tonifié par deux turbocompresseurs. Puissance annoncée: 550 chevaux. Là où le bât blesse, c'est quand on connaît l'origine du W12, emprunté à... la Volkswagen Phaeton! De toute évidence, les nouveaux dirigeants de la marque n'ont pas retenu la leçon de l'erreur qu'avaient commise leurs prédécesseurs de BMW. Lors du lancement de la berline Arnage, en 1998, on avait poussé les hauts cris devant la présence d'un moteur BMW sous le capot. Les protestations furent telles que les bonzes de Munich décidèrent, dès l'année suivante, de réinstaller le V8 maison. Même si la GT Coupé deviendra, lors de son introduction prévue à l'été, la plus puissante des Bentley jamais construites, il sera intéressant de surveiller les réactions face au choix d'une motorisation d'origine allemande, aussi sophistiquée soit-elle.

Maybach: le luxe extrême

Non contents d'avoir mis la main sur les deux plus célèbres marques de prestige de l'Empire britannique, les Allemands ont redonné vie à une marque qui viendra affronter Rolls-Royce et Bentley sur leur propre terrain. Son nom? Maybach. Son propriétaire? DaimlerChrysler, alias Mercedes-Benz.

Devant les acquisitions de ses éternels rivaux, BMW et VW, la firme à l'étoile d'argent devait réagir. D'aucuns pensent que le seul nom Mercedes aurait suffi, mais on a préféré, à Stuttgart, créer une marque dont le but avoué serait de concurrencer ces deux célèbres marques anglaises.

Si le nom Maybach ne vous dit rien, sachez qu'il brilla de tous ses feux dans la période de l'entre-deux-guerres. Ces limousines ont transporté les plus hauts dirigeants de l'Allemagne, aristocrates, hommes d'affaires et hommes d'État. Entre 1921 et 1941, seulement 1800 exemplaires furent construits, ce qui en dit long sur l'exclusivité de ces voitures de grand luxe.

Pour la résurrection de cette gloire du passé, Mercedes, qui a racheté le nom Maybach, n'a pas lésiné: dans le genre «superluxe», cette limousine atteint de nouveaux sommets. De par ses dimensions, d'abord: 5,7 mètres de long pour la version courte [sic] et 6,2 mètres pour la configuration à empattement allongé. D'où l'appellation de ces deux modèles, simplement baptisés 57 et 62. Quant au poids, il avoisine les trois tonnes... métriques! Un V12 de 5,5 litres officie sous le capot; avec ses deux turbocompresseurs, il génère 543 chevaux.

Côté luxe, on nage en plein délire. La liste d'options ressemble probablement davantage à un dictionnaire qu'à un dépliant; qu'il suffise de mentionner que chaque Maybach peut être personnalisée par son futur propriétaire, qui pourra choisir parmi une pléthore de boiseries, de pierres naturelles, d'étoffes précieuses et de cuirs fins. Mais surtout, chaque exemplaire aura droit à son propre agent de liaison, qui supervisera la bonne marche du véhicule tout en étant disponible 24 heures sur 24. Surréaliste!

De là à dire que l'emballage est à la hauteur du contenu, il y a toutefois un pas... Si la Rolls-Royce Phantom intimide plus qu'elle ne charme, à cause de son allure massive, la Maybach n'est rien de moins qu'un désastre en matière de style. Au classicisme des limousines anglaises, Maybach oppose une monstruosité, dont l'allure kitsch n'aurait pas déplu à Elvis. Les sheiks et autres rois du pétrole peuvent toutefois rivaliser avec le défunt King en matière de mauvais goût; aussi peut-on parier que la Maybach fera fureur dans les émirats. Mais, entre vous et moi, quelle horreur!

Bentley a eu la main plus heureuse avec sa GT Coupé, une voiture magnifique s'il en est une. Mais tant la Rolls-Royce Phantom que la Maybach nous feront regretter l'époque où une limousine se devait également d'être une belle voiture. On est bien loin des anciennes Phantom, ou encore des Silver Ghost, Silver Cloud, Silver Wraith et autres chefs-d'oeuvre sortis des ateliers de Crewe. Quant à Wilhelm Maybach, qui construisit sa première voiture en 1919, il aurait sûrement apprécié l'hommage. Mais le style? Rien n'est moins sûr.
 
 
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