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    L’industrie du cannabis a faim

    La légalisation promise par Ottawa pourrait multiplier par dix la taille du marché

    30 avril 2016 | François Desjardins à Gatineau | Actualités économiques
    Le seul producteur de cannabis autorisé au Québec doit construire une nouvelle serre seulement pour répondre à la demande actuelle.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le seul producteur de cannabis autorisé au Québec doit construire une nouvelle serre seulement pour répondre à la demande actuelle.

    Le vieux panneau Botanix, à l’angle des chemins du Quai et de la Rive en descendant vers la rivière des Outaouais, est encore là, mais il est couvert d’un autocollant rouge : « FERMÉ ». Quelques mètres plus loin, un jeune homme nous accueille à la barrière de sécurité. « Je vais avoir besoin de vos noms au complet pour les cartes de visiteurs », dit-il. Des cartes magnétiques, en fait. Non seulement le site est-il sous haute surveillance vidéo, il est entouré de fil barbelé.

     

    Hydropothicaire, le seul producteur québécois autorisé par Santé Canada, a commencé à vendre il y a six mois. Quand Le Devoir se présente, en début de semaine, le niveau d’activité est palpable. Depuis 24 heures, c’est la récolte. À l’intérieur des nouvelles serres — recouvertes de polyéthylène double et courbé pour une lumière parfaite —, des employés en combinaison spéciale sont à pied d’oeuvre. Oubliez les fleurs du Botanix local, qui approvisionnait Rona et le 24 Sussex. Ce qui pousse aujourd’hui, c’est de la marijuana de haute qualité, cultivée dans des conditions hyperoptimales qui n’ont rien à voir avec la culture illégale du marché noir.

     

    « Tout ce qu’il y a dans la serre en ce moment, ça donne 150 kilos. Dans deux semaines, c’est parti. Tout sort. Dans trois semaines, on recommence », dit son président et cofondateur, Sébastien St-Louis. À raison de quatre récoltes par année, Hydropothicaire peut produire 600 kilos en 12 mois. L’ajout d’une deuxième serre, cinq fois plus grosse que la première, fera grimper le total à 3600 kilos. La structure couvrant 35 000 pieds carrés est déjà montée ; elle sera prête dans six mois. En prévision d’une légalisation promise par Justin Trudeau ? « C’est uniquement pour répondre à la demande actuelle. Sans la nouvelle serre, je ne peux pas prendre de nouveaux clients. » Et du coup, Hydropothicaire dépassera le plus gros producteur canadien, Canopy Growth, situé juste au sud d’Ottawa.

    Tout ce qu’il y a dans la serre en ce moment, ça donne 150 kilos. Dans deux semaines, c’est parti.
    Sébastien St-Louis, président et cofondateur d’Hydropothicaire

    Ils sont une trentaine, au Canada, à pouvoir en faire la culture, une permission arrimée au Règlement sur la marihuana à des fins médicales. L’Ontario arrive au premier rang avec 18 producteurs, suivi de la Colombie-Britannique, avec 7. À l’heure actuelle, on estime à 50 000 le bassin de patients qui consomment de la marijuana grâce à des prescriptions, un marché dont la taille potentielle est évaluée par certains à 500 millions de dollars.

     

    Une chose est claire : plusieurs producteurs salivent déjà à l’idée d’une légalisation à grande échelle, ce qui pourrait multiplier par dix la taille du marché.

     

    Idées préconçues

     

    L’industrie combat encore un certain nombre de tabous, et l’idée d’une légalisation étendue ne fait pas l’unanimité. D’autant plus que Santé Canada affirme que « la marijuana n’est pas un produit thérapeutique approuvé » et fait plusieurs mises en garde. Mais si l’image que vous avez de la production de marijuana médicale est celle d’une clique de hippies qui font pousser des plants dans un champ, exposés aux intempéries comme aux intrus dans un endroit accessible à tous, détrompez-vous.

     

    Ici, l’emballage du produit fini, une boîte blanche de luxe au design épuré, fait penser à celui d’un produit Apple. En plus des contrôles mensuels de Santé Canada, les laboratoires sont de pointe, les règles multiples, et le système de sécurité vient d’un fournisseur qui se spécialise notamment dans le domaine bancaire. « On travaille avec la police locale, ajoute le président. Leur temps de réaction est de trois minutes. »

     

    Né à Ottawa il y a 32 ans, Sébastien St-Louis détient un MBA de l’Université du Québec à Montréal et a travaillé, entre autres, à la Banque de développement du Canada. L’idée de se lancer dans la marijuana survient en 2013. À l’époque, un de ses amis travaille à Santé Canada, où il s’occupe du service à la clientèle pour le vieux programme de marijuana. « Quand il m’a dit que la loi changeait pour autoriser la marijuana médicale, je me suis dit “ Oh ! dit-il. J’ai vu une occasion d’affaires. » Il approche son beau-frère, Adam Miron, qui a cofondé ipolitics.ca, et les deux envoient une demande à Santé Canada. Quelques mois plus tard, ils font la rencontre de Louis Gagnon, propriétaire de l’entreprise Aux Jardins de la Pointe-Botanix. Ce maître horticulteur de Masson-Angers, un secteur de Gatineau, vit à côté des serres. Le noyau dur est complet : l’homme de finance, le spécialiste en marketing et l’horticulteur dont les fleurs ont déjà été primées par le ministère de l’Agriculture. « Deux ans plus tard, on avait notre pleine licence. »

     

    Aujourd’hui, Hydropothicaire fait affaire avec une quarantaine de cliniques. De manière générale, la moitié des clients ont des assurances. Qui sont-ils ? Entre autres, des vétérans aux prises avec un stress post-traumatique. Des gens qui souffrent de maladies chroniques. Ou des prestataires de la CSST, qui couvre le coût de la marijuana médicale.

     

    Règles strictes

     

    L’ensemble des opérations est réglé comme une montre suisse. La vidéo de chaque caméra, par exemple, est conservée pendant au moins deux ans. Dans la salle de sécurité d’un premier bâtiment, on ouvre un tiroir. « Au début, on stockait ça sur des disques durs de 2 teraoctets. On est passé à des disques de 4 teraoctets, puis 6 », dit le directeur des installations. Il y a une vingtaine de disques. Sur les écrans, on voit à la fois des grands plans comme des plans plus serrés, concentrés sur la manipulation des employés.

     

    Au sous-sol se trouve une voûte de sécurité de « niveau 9 ». Cette cote désigne une voûte en béton dont le stockage autorisé est de 35 millions de dollars en produits finis. Santé Canada demande des murs d’une épaisseur de 30 centimètres. Pour l’expansion des prochains mois, Hydropothicaire s’est doté de deux voûtes additionnelles, de niveau 10, aux murs de 45 centimètres, chacune étant capable de stocker pour 150 millions de dollars en produits finis.

     

    Pour accéder aux serres, on enfile les combinaisons blanches. « Je vous fais remarquer que vous n’avez pas de poches sur ces combinaisons », dit M. St-Louis. Pourquoi ? Les règles de Santé Canada énumèrent toute une série de mesures de prévention contre le détournement potentiel. Le travail des employés est méticuleux. Pendant la récolte, tout est pesé, tout le temps : la plante au complet, les cocottes, les retailles.

     

    Croissance

     

    Si tout se déroule sans problème, le flux de trésorerie sera positif d’ici l’automne, ce qui veut dire que les entrées d’argent seront supérieures aux dépenses. Le chiffre d’affaires annuel pourrait atteindre 8 millions d’ici décembre, 50 millions d’ici cinq ans.

     

    « On a investi 10 millions jusqu’à maintenant, et le même montant dans les trois prochains mois », dit le président. Une légalisation à grande échelle pourrait entraîner un investissement 10 ou 15 fois plus élevé. Car le terrain agricole sur lequel se trouve Hydropothicaire couvre 65 acres (2,8 millions de pieds carrés, soit 43 terrains de football des Alouettes).

     

    « Le marché de l’alcool est estimé à 23 milliards au Canada. En faisant des prévisions prudentes, on peut s’attendre à au moins 4 milliards pour la marijuana récréative », dit M. St-Louis à la fin de la visite. « Mais je pense que ça peut se rendre à 23. » La grande question : où vendriez-vous ? Le modèle pourrait varier et les options sont multiples, dit-il. Magasins d’alcool, dispensaires autorisés, boutiques verticalement intégrées appartenant aux producteurs… Rien n’est exclu. L’équipe de direction, d’ailleurs, a été approchée par des chaînes de pharmacies.

     

    Témoins d’une autre époque, les anciennes serres des Jardins de la Pointe tiennent encore debout. Hors d’usage, elles seront probablement démantelées. « Voulez-vous les voir ? C’est de la vieille technologie. »













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