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    «Charlie Hebdo»

    Oncle Bernard, des chiffres, mais surtout des mots

    Un an après la tuerie, le Québécois Richard Brouillette présente «l’anti-leçon d’économie» de Bernard Maris

    L’économiste Bernard Maris tel qu’il apparaît dans «Oncle Bernard, l’anti-leçon d’économie», un documentaire de Richard Brouillette
    Photo: Les films du passeur L’économiste Bernard Maris tel qu’il apparaît dans «Oncle Bernard, l’anti-leçon d’économie», un documentaire de Richard Brouillette

    Il n’y avait pas que des dessins satiriques dans le magazine français Charlie Hebdo, que des djihadistes ont attaqué, il y a un an ce jeudi, faisant 12 morts, dont 8 collaborateurs du journal parmi lesquels se trouvaient les dessinateurs Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré et Charb. Il y avait des mots aussi, écrits avec la même ambition de liberté de pensée et de critique, portée notamment par l’économiste Bernard Maris, lui aussi tombé sous les balles des tueurs.

     

    Bouleversé par la tragédie, le réalisateur québécois Richard Brouillette s’est alors souvenu de la longue entrevue que lui avait accordée en mars 2000 celui qu’on appelait « Oncle Bernard » dans le cadre du tournage d’un documentaire sur le néolibéralisme sorti en 2008. Il a eu envie de lui rendre hommage en offrant au public l’entrevue de plus d’une heure dans son intégralité, pauses techniques comprises, comme si on avait été assis, nous aussi, ce jour-là à la grande table de rédaction du magazine en compagnie de cet homme attachant, excellent vulgarisateur, mais pourfendeur redoutable d’une certaine conception de l’économie. Intitulé Oncle Bernard, l’anti-leçon d’économie, le documentaire prend l’affiche ce jeudi jusqu’au 17 janvier à la Cinémathèque québécoise, à Montréal, et devrait être présenté fin mars, début avril au Canal Savoir.

     

    Le jargon du pouvoir

     

    On est tout de suite frappé par l’actualité de la plupart de ces enjeux abordés il y a plus de 15 ans. Le professeur d’université, chroniqueur et futur membre du comité d’experts de la Banque de France dénonce d’entrée de jeu le charabia technique et statistique dans lequel trop de ses confrères économistes se drapent jusqu’à devenir parfaitement incompréhensibles. Comme les médecins qui font semblant de parler latin dans la pièce Le malade imaginaire de Molière. « On dit des conneries, mais on les dit en statistiques, on les dit en math, alors personne n’y comprend rien. »

     

    La manoeuvre n’est pas innocente, puisqu’elle vise précisément à exclure du débat le plus d’empêcheurs de danser en rond possible. « C’est un jargon du pouvoir », dénonce-t-il. Mais « que racontent ces équations ? C’est une vieille histoire qui existe depuis Adam Smith »,où tous les gens sont égoïstes et où le marché peut s’autoréguler à condition qu’on le laisse faire « et plus les égoïsmes s’affronteront et plus le bonheur de l’humanité se fera, les petits oiseaux, pour les siècles et les siècles. Amen. »

     

    Cette histoire n’a rien à voir avec la réalité, dit Bernard Maris. La soi-disant main invisible n’existe pas. « Il n’y a plus un économiste sérieux qui y croit. Celui qui dit le contraire est soit un escroc, soit un con. »

     

    Membre fondateur du mouvement altermondialiste ATTAC, il qualifie aussi de fiction cette idée que le libre-échange puisse mettre en rapport des nations faisant chacune valoir leurs avantages comparatifs d’égal à égal, que ces économies soient grandes ou petites, riches ou pauvres. « En réalité, c’est le renard libre dans le poulailler libre. »

     

    L’économiste dénonce aussi la montée des inégalités, constate que les travailleurs américains ont tellement intériorisé la peur de perdre leur emploi qu’ils n’osent plus rien revendiquer et que loin de libérer les travailleurs, les nouvelles technologies contribuent à les asservir de plus en plus dans des économies où flexibilité rime avec précarité.

     

    L’économiste se garde bien de dépeindre le capitalisme comme fondamentalement mauvais. Il rejette seulement cette idée qu’il puisse faire le bien sans être délimité et encadré par les pouvoirs défendant le bien public. « Ce que le capitalisme ne connaît pas, c’est le bien et le mal. » La seule chose qui l’anime est l’appât du gain. Si on lui permet de se délester sur la collectivité des coûts liés à la pollution, au chômage ou à la faillite des banques, il le fera sans états d’âme.

     

    Si près, si loin

     

    Au moment de l’entrevue, il n’est pas question des changements climatiques, de la crise des dettes souveraines ou de la faillite de Lehman Brothers. On est plutôt au lendemain de la crise financière asiatique et de la spectaculaire débandade du fonds spéculatif américain Long Term Capital Management et à la veille de l’éclatement de la bulle technologique. Bernard Maris a néanmoins des commentaires sur l’inconscience des banques, les dérives des produits dérivés et la montée de la financiarisation de l’économie, qui restent tout à fait d’actualité. « Elles sont stupides, les banques. Elles n’arrêtent pas de se tromper. [C’est] parce qu’un banquier, c’est con. Il ne pense pas à l’avenir. Il voit que tout le monde spécule, alors il y va aussi. Il chauffe la machine jusqu’à ce que la machine explose. »

     

    Tous ces propos — et bien d’autres —, Bernard Maris les tient simplement, clairement, et souvent avec humour dans une langue teintée par le sud de la France. Enregistrée après une réunion de la rédaction de Charlie Hebdo, dont il était aussi un actionnaire, l’entrevue est ponctuée de bruits de téléphones, de télécopieurs ainsi que des rires et des conversations parfois un peu fortes des autres membres de l’équipe, qui se font alors gentiment demander de la mettre un peu en sourdine. Le dessinateur Cabu s’invite même entre deux prises pour lui faire un peu la conversation et rigoler avec lui.

     

    Richard Brouillette voulait conserver cet état brut de l’entrevue. « Il me semblait qu’une bonne façon de rendre hommage à Bernard Maris était de toucher le moins possible à son témoignage. »

     

    Le réalisateur et producteur n’en est pas à son premier documentaire. Outre le film L’encerclement, la démocratie dans les rets du néolibéralisme, dans lequel apparaissait Bernard Maris, il a aussi fait, entre autres, Trop c’est assez (1995) ; tous se sont valus des prix au Canada et à l’étranger. Lancé le mois dernier en France, Oncle Bernard, l’anti-leçon d’économie y a très bien été reçu et en est déjà à une douzaine de festivals à travers le monde.

     

    Par-delà la mort

     

    La dernière crise financière a amené plusieurs réalisateurs de documentaires et de films de fiction à s’intéresser à ce type d’enjeu, constate Richard Brouillette. « Je crois que les gens comprennent mieux aujourd’hui les phénomènes et les types de dangers dont nous avait parlé Bernard Maris lorsque nous l’avions rencontré. »

     

    Comme les images avaient été tournées en noir et blanc avec une caméra 16 mm, l’économiste devait s’interrompre toutes les 11 minutes, le temps qu’on mette dans l’appareil une nouvelle bobine. Cette contrainte semble l’avoir beaucoup amusé, et il se moque du « vieux machin » avec lequel on est venu le filmer.

     

    Il arrivait durant ces pauses que l’enregistrement du son se poursuive, ce qui se traduit, dans le documentaire, par un écran noir, mais une voix qui continue de nous parler. Ces moments touchent beaucoup Richard Brouillette. « C’est un peu comme si Bernard Maris continuait de s’adresser à nous, par-delà la mort. »

    L’économiste Bernard Maris tel qu’il apparaît dans «Oncle Bernard, l’anti-leçon d’économie», un documentaire de Richard Brouillette «C’est un peu comme si Bernard Maris continuait à s’adresser à nous, par-delà la mort», dit Richard Brouillette, réalisateur.












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