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    Réchauffement climatique

    La fin du déni

    Les milieux de la finance et des affaires mesurent bien le risque et ils veulent agir pour mettre leurs investissements à l’abri

    Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse

    Désinvestissement, campagnes de sensibilisation, mesure de l’empreinte carbone, promotion des systèmes de tarification du carbone, changements de pratiques… À l’aube de la conférence de Paris, quiconque reviendrait d’un exil sur une île déserte serait passablement stupéfait : le monde des affaires et de la finance n’a jamais autant parlé de changements climatiques, au point d’en avoir fait un véritable sujet fétiche.

     

    Vendredi, par exemple, Unilever, troisième groupe mondial de produits de consommation derrière Procter Gamble et Nestlé, a promis qu’il se donne 15 ans pour que les énergies renouvelables représentent 100 % de son alimentation. Au même moment, la Coalition pour la décarbonisation des portefeuilles, née à New York lors de la semaine du climat 2014, dit avoir récolté des engagements de 230 milliards, plus que le double de son objectif.

     

    L’idée de travailler à la décarbonisation de l’économie est passée de l’arrière à l’avant-scène en un temps record. « Les changements climatiques sont désormais un enjeu pour l’investissement », a récemment tranché l’investisseur institutionnel BlackRock, qui gère 4500 milliards, dans une note aux clients. En gros, les cibles de réduction de GES adoptées par les gouvernements pourraient influencer l’encadrement réglementaire et secouer plusieurs secteurs de l’économie. Se désinvestir ? Peut-être. Mais vous pourriez aussi faire pression auprès des grands pollueurs, suggérait-il.

     

    « Cet argument précis selon lequel rien ne devrait être fait parce que ça va causer du dommage économique, c’est en train de disparaître », dit Erik Haites, un consultant torontois qui figure parmi les auteurs principaux du chapitre sur la finance climatique dans le dernier rapport du GIEC publié en 2014.

     

    « L’enthousiasme vis-à-vis des mesures à prendre pour combattre les changements climatiques n’est certainement pas universel », nuance M. Haites. « Cela dit, si on regarde l’Ontario, par exemple, les entreprises regardent le futur système de plafonnement et d’échange de droits d’émissions et elles étudient les façons de se positionner pour en minimiser l’impact. » Au fur et à mesure que les politiques se développent, dit-il, les entreprises cessent de « les attaquer de front » et cherchent à participer pour en tirer profit.

     

    Le GIEC et la finance

     

    Ce n’est qu’en 2014, dans son dernier rapport, que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a consacré pour la première fois un chapitre sur le volet financier de la lutte contre les changements climatiques. Il s’en tient à des estimations, mais se dit quand même « moyennement confiant » : de 2010 à 2012, des sommes se situant quelque part entre 343 et 385 milliards ont été engagées chaque année.

     

    « Le monde financier se réveille », dit Frédéric Gagnon-Lebrun, expert en changements climatiques à l’International Institute for Sustainable Development et spécialiste des marchés du carbone. « Il y a vraiment une prise de conscience que les changements climatiques comportent des risques au rendement de leurs investissements. » Par ailleurs, dit-il, on comprend que l’économie doit se décarboniser et que cela représente un coût additionnel pour les entreprises dans lesquelles le secteur financier investit, notamment par l’imposition d’une taxe sur les émissions ou la mise sur pied d’un marché du carbone.

     

    Les initiatives, de tous genres et de tous horizons, à la fois du secteur financier, des entreprises comme des États, se sont multipliées. Quelques exemples :

     

    •L’alliance We Mean Business, pour ne nommer que celle-là, plaide ouvertement pour la transition vers un monde décarbonisé. Elle regroupe 278 entreprises (Coca-Cola, General Mills, Renault, Walmart, Vodafone, Goldman Sachs) et 144 investisseurs (AXA, HSBC, mais aussi des acteurs locaux comme Bâtirente et Addenda Capital) dont les revenus se chiffrent dans les milliers de milliards.

     

    •Selon le Carbon Disclosure Projet, une ONG londonienne, 96 % des sociétés de l’indice S&P 500 ont pris des moyens pour réduire leurs émissions, contre 52 % en 2010.

     

    •La tarification du carbone est en expansion. Plus de 40 pays et 20 gouvernements régionaux ont mis en place une taxe ou un système de plafonnement et d’échange de droits d’émissions, comme celui du Québec et de la Californie, auquel se joindra l’Ontario sous peu. La Chine a plusieurs projets en branle. L’ensemble des initiatives mobilise actuellement 50 milliards. À lui seul, le Québec compte récolter 3,3 milliards d’ici 2020.

     

    •Les obligations vertes, qui financent notamment des projets d’infrastructure, prennent de l’ampleur. En 2015, les émissions ont permis de récolter 38,4 milliards, moins que l’objectif de 100 milliards, mais un peu plus que les 36,6 milliards de 2014.

     

    Subventions et désinvestissement

     

    La décarbonisation de l’économie se bute à un défi : chaque année, les subventions gouvernementales aux énergies fossiles se situent entre 160 et 200 milliards, selon l’OCDE. « Par l’entremise de leurs politiques ou de leurs dépenses directes, les gouvernements un peu partout dans le monde allouent plus d’argent à ce qui aggrave le problème qu’à ce qui peut le combattre », dit M. Haites.

     

    Chez les grands investisseurs institutionnels, même ceux qui choisissent consciemment de ne pas se désinvestir, une des tâches consistera à mesurer l’empreinte carbone des portefeuilles. Encore embryonnaire, la pratique ne fait l’objet d’aucune méthodologie uniforme, ici comme ailleurs. À ce chapitre, un vice-président de la Caisse de dépôt et placement du Québec a récemment indiqué que l’organisation veut s’asseoir avec d’autres grands investisseurs (Bâtirente et Desjardins) afin d’échanger sur les façons d’effectuer ce calcul.

     

    Le besoin d’uniformiser la méthodologie rappelle un autre défi lié à la connaissance : la difficulté de calculer avec précision l’ensemble des sommes — publiques ou privées — investies dans la lutte contre les changements climatiques.

     

    « La littérature scientifique sur l’investissement et la finance visant les changements climatiques est encore très limitée et les trous de connaissance sont substantiels », a écrit le GIEC en 2014. « Les données quantitatives sont limitées, font référence à différents concepts, et sont incomplètes. Les systèmes de comptabilisation sont très imparfaits. »

     

    Hormis la Climate Policy Initiative, un groupe de recherche qui publie des estimations chaque année, « aucune institution n’a actuellement le mandat de colliger les données mondiales sur la finance climatique », dit Erik Haites, consultant torontois et un des auteurs principaux du chapitre sur la finance climatique dans le rapport du GIEC. « Il y aura beaucoup d’incertitude et d’inconnu. Si les émissions diminuent et si nous avons une idée plus ou moins juste de l’augmentation des dépenses, on pourra vivre avec. »













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