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    Entretiens Concordia — Économie et innovation

    Créer le carburant de demain

    Investir dans la biotechnologie, c’est développer une vision à long terme, dit Vincent Martin

    Vincent Martin: «On doit maintenant déterminer par quoi on remplace le pétrole et, surtout, à quelle vitesse?»
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Vincent Martin: «On doit maintenant déterminer par quoi on remplace le pétrole et, surtout, à quelle vitesse?»

    La domination du pétrole sur la planète énergétique pourrait bientôt être du passé. La science permet désormais de produire des biocarburants de toutes sortes à partir de simples déchets, à un coût de plus en plus avantageux. La question n’est plus tellement de savoir si, mais plutôt quand nous parviendrons à nous défaire de notre dépendance à l’or noir, souligne Vincent Martin, professeur au département de biologie de l’Université Concordia.

     

    « Certaines technologies commencent à rivaliser avec la pétrochimie. Ce qui est intéressant, c’est qu’on arrive à un point critique, puisque, malgré les fluctuations, le prix du pétrole augmente de manière constante au fil des ans, tandis que celui des technologies s’améliore, explique le spécialiste en microbiologie. On doit maintenant déterminer par quoi on remplace le pétrole et, surtout, à quelle vitesse. »

     

    Pour trouver des éléments de réponse, il suffit de jeter un coup d’oeil aux recherches de M. Martin. Celui-ci s’intéresse depuis plusieurs années à la biologie de synthèse, une approche permettant de simplifier et de standardiser la biologie pour obtenir des résultats plus prévisibles.

     

    Prenons par exemple un organisme vivant qu’on veut convertir pour effectuer une tâche spécifique, dit-il. « On modifie cette souche-là de manière génétique et on regarde ensuite si elle fait ce qu’on attend d’elle. »

     

    La biologie de synthèse permet donc aux chercheurs d’assembler au besoin les propriétés de plusieurs organismes vivants en ayant la certitude du résultat obtenu au final.

     

    « Quand on sort un baril de pétrole du sol, un gros pourcentage s’en va en carburant, mais un autre pourcentage s’en va en pétrochimie. Toutes ces molécules-là peuvent être produites de manière renouvelable en utilisant des technologies qui dérivent de la biologie synthétique », résume M. Martin.

     

    Biocarburant au choix

     

    Dans le cas précis des carburants, la biologie de synthèse s’applique donc aux levures qui permettent de convertir le glucose (sucre) en éthanol et en dioxyde de carbone. L’éthanol ainsi produit est un biocarburant bien connu, mais plusieurs autres avenues sont possibles, ajoute le chercheur. L’essence et le diesel peuvent par exemple être remplacés par des biocarburants ayant les propriétés désirées, comme un point de congélation bas et une combustion efficace.

     

    « On peut modifier une levure pour convertir du glucose en presque n’importe quelle molécule qui nous intéresse, parce qu’on a toute l’information qui nous vient des recherches sur le code génétique au cours des 15 dernières années […] On peut produire presque toutes les molécules utilisées en pétrochimie. Reste à voir ce que l’industrie veut en faire ».

     

    La clé de cette approche, c’est la matière première. Une levure dont les propriétés ont été modifiées peut produire les molécules désirées en s’« alimentant » de déchets, ou encore de résidus provenant de l’agriculture ou de l’industrie forestière. En clair, de la biomasse.

     

    « Le but, c’est d’utiliser une source de substrat qui est renouvelable, qui est verte, et de la convertir en produit chimique sans être obligé de sortir un baril de pétrole du sol, note Vincent Martin. Le problème, ce n’est pas de faire la synthèse de la molécule, c’est de le faire en quantité suffisante. Parce qu’avec l’industrie pétrochimique, on ne parle pas de millilitres ou de litres, on parle de millions de gallons. »

     

    Les nouvelles sont bonnes, précise-t-il toutefois. Au rythme actuel, la pétrochimie coûtera bientôt plus cher que le recours aux processus renouvelables utilisant la biomasse. L’argument économique s’ajoutera alors aux impératifs environnementaux et forcera l’action des entreprises et des gouvernements, espère-t-il.

     

    Saisir l’occasion

     

    Même s’il croit profondément à l’avenir des biocarburants, Vincent Martin répète qu’ils ne constituent pas un remède miracle. « C’est un ingrédient qui peut s’ajouter au mélange énergétique du futur », aux côtés de l’hydroélectricité, de l’éolien, du solaire et, s’il le faut malgré tout, du pétrole.

     

    Plusieurs pays l’ont compris depuis longtemps et investissent massivement en recherche, observe-t-il lors de rencontres internationales. L’Allemagne, le Royaume-Uni et la Chine figurent parmi ces États qui semblent comprendre que le recours aux technologies vertes sera un jour ou l’autre indispensable.

     

    Malgré les slogans prônant le virage vert de l’économie québécoise et canadienne, M. Martin juge insuffisant ce qui se fait au pays. Des initiatives existent bien sûr : travaux de recherche et programmes d’aide aux entreprises misant sur les technologies propres, entre autres. Mais le potentiel est immensément plus grand, fait-il remarquer.

     

    « Je pense qu’on ne dépense pas assez dans l’économie du savoir en ce moment, autant au Québec qu’au Canada. Nous vivons dans un pays qui est riche en ressources naturelles, alors je peux comprendre que ce soit important de développer cette économie-là, mais au bout du compte, est-ce que ce sera durable ? Je ne suis pas convaincu. […] On peut faire pousser du blé, on a de grosses forêts, mais pourquoi est-ce qu’on ne miserait pas sur des emplois à forte valeur ajoutée qui dérivent de nos ressources naturelles, plutôt que de simplement produire des deux par quatre et du papier ? »

     

    Ironiquement, raconte le professeur, des Britanniques lui ont récemment rappelé à quel point ils enviaient le Canada pour son abondance de ressources naturelles et souhaitaient collaborer avec notre pays pour en tirer profit. Si eux voient le potentiel, pourquoi pas nous ? demande M. Martin.

     

    À son avis, le Québec et le Canada sont confrontés à un choix de société qui devrait en ce moment interpeller l’ensemble de la planète. « Est-ce qu’on veut développer des ressources non renouvelables aujourd’hui pour obtenir une valeur économique pendant 20 ou 30 ans, ou est-ce qu’on veut investir dans la biotechnologie pour se doter d’une vision à plus long terme, après l’ère du pétrole ? »













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