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    Faire l’économie d’une réforme

    Les universités québécoises ne partagent pas l’opinion de leurs étudiants sur la nécessité de revoir l’enseignement de l’économie

    Des étudiants de 22 pays ont lancé un débat sur l’enseignement de l’économie.
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Des étudiants de 22 pays ont lancé un débat sur l’enseignement de l’économie.
    Consulter le manifeste Pour une économie pluraliste : l'appel mondial des étudiants

    L’appel international à une réforme de l’enseignement de l’économie reçoit un accueil glacial au sein des départements d’économie québécois. Leurs directeurs considèrent majoritairement que le « pluralisme » réclamé par des étudiants d’ici et d’ailleurs est déjà la norme à bien des égards.

     

    Un mouvement regroupant à ce jour 50 associations et collectifs étudiants de 22 pays a fait valoir en début de semaine que les universités doivent favoriser la diversité des théories, des méthodes et des disciplines. Autrement dit, on souhaite que les futurs économistes soient exposés à différentes écoles de pensée économique, tissent des liens avec les autres sciences sociales et intègrent les méthodes qualitatives à leurs pratiques. « Il est évident que mathématiques et statistiques sont indispensables à la discipline. Néanmoins, les étudiants apprennent trop souvent à maîtriser ces techniques sans apprendre pourquoi et comment ils devraient les utiliser », peut-on lire dans le manifeste du mouvement.

     

    Le directeur du Département de sciences économiques de l’Université de Montréal, Michel Poitevin, n’a pas peur de le dire : il est en désaccord avec cette idée de réforme. « Il y a peut-être place à l’amélioration, concède-t-il, mais il va falloir se lever de bonne heure pour me convaincre. »

     

    À son avis, l’enseignement des modèles économiques ajoute de la rigueur à la façon de penser des étudiants. La maturité et l’expérience acquises sur le marché du travail leur permettront éventuellement de « sortir » de ces modèles. Il ajoute que la plupart des programmes offrent déjà la possibilité de choisir des cours complémentaires à l’économie.

     

    À l’UQAM, le baccalauréat en économique compte deux cours obligatoires en histoire de la pensée économique, dont le contenu varié peut être approfondi aux cycles supérieurs, fait remarquer le directeur Steven Ambler. Des professeurs de son département sont affiliés à l’Institut des sciences de l’environnement et côtoient régulièrement des géographes, des météorologues ou des sociologues. « Si ce n’est pas un exemple de pluralisme, je n’en connais pas », lance-t-il.

     

    Même son de cloche du côté de HEC Montréal, où le directeur de l’Institut d’économie appliquée, Benoît Dostie, mentionne que le tronc commun permet aux étudiants de se familiariser avec différentes approches et que des cours en font la synthèse par la suite. Ils peuvent plus tard se tourner vers des cours consacrés à l’économie de l’environnement ou aux déterminants de la sécurité alimentaire, par exemple. « Donc, je ne crois pas que l’enseignement prodigué à HEC Montréal correspond à la réalité décrite dans la lettre. »

     

    John W. Galbraith, responsable du Département d’économie de l’Université McGill, juge qu’il faut demeurer « vigilant » en ce qui concerne la diversité des points de vue présentés, mais n’est pas « inquiété » par la situation actuelle. Il signale que, dans certains programmes, les méthodes qualitatives sont déjà mises en valeur.

     

    Prudent, le directeur du Département d’économique de l’Université Laval, Jean-Yves Duclos, affirme pour sa part qu’« il y a un arbitrage à faire étant donné le temps d’enseignement limité ». De nouveaux cours s’ajoutent chaque année et les professeurs ont des styles et des intérêts variés. « Il est clair qu’un étudiant diplômé n’aura pas tout appris de l’économique, mais ce qu’il aura appris lui permettra de contribuer utilement au développement social et économique et de parfaire sa connaissance de la discipline par la suite. »

     

    Appui québécois

     

    Une dizaine de professeurs d’économie enseignant ou ayant enseigné au Québec ou au Canada appuient quant à eux sans réserve la démarche lancée par l’Initiative étudiante internationale pour l’économie pluraliste. « Comme l’économie néoclassique résume l’essentiel de ce qui se fait en économie dans le monde académique depuis plus d’un siècle, on peut bel et bien parler d’une véritable “orthodoxie” ou d’une pensée unique, écrivent ces professeurs dans une lettre envoyée au Devoir. Or, il est faux de laisser croire que cette pensée résume à elle seule l’ensemble des discours en économie et qu’elle est acceptée par tous les économistes. »

     

    Professeur associé au Département des sciences économiques de l’UQAM et signataire de la lettre d’appui, Bernard Élie affirme que cette « pensée unique » enferme les étudiants dans une « tour d’ivoire ». Il remet en question la prétention d’exactitude des modèles économiques enseignés depuis des années et juge que l’heure de la réforme a bel et bien sonné. « On est toujours le produit d’une époque et on ne peut pas penser qu’un simple modèle peut tout expliquer », dit-il. Selon lui, des enjeux comme l’inégalité des revenus bénéficieraient d’une vision élargie intégrant des notions de science politique ou de sociologie.

     

    « Les économistes doivent faire appel à leur jugement pour tirer des conclusions et on tient malheureusement pour acquis que les compétences pour y arriver sont développées, explique Renaud Gignac, fraîchement diplômé de l’UQAM et co-porte-parole du Mouvement étudiant québécois pour un enseignement pluraliste de l’économie, lequel a appuyé l’initiative internationale. Le courant dominant doit laisser plus de place aux autres courants pour espérer former des économistes capables de faire face aux défis d’aujourd’hui. »

     

    L’an dernier, ses collègues et lui ont mené une consultation auprès des étudiants et soumis une série de propositions aux responsables des programmes des cycles supérieurs de leur université. Leur principale demande — l’ajout dans chaque cours d’une discussion critique sur les limites et les applications concrètes des enseignements — a été rejetée, déplore-t-il.













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