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    Économie et développement durable

    Entretien Concordia : le mirage des conseils d’administration

    Des chercheurs ont découvert qu’au sein des entreprises, ce qu’ils appellent la «gouvernance environnementale» n’aurait bien souvent qu’une valeur symbolique

    Certaines entreprises font de l’environnement un réel vecteur de changement et de développement, alors que, pour d’autres, il ne s’agit que d’une préoccupation de façade, selon Michel Magnan.
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Certaines entreprises font de l’environnement un réel vecteur de changement et de développement, alors que, pour d’autres, il ne s’agit que d’une préoccupation de façade, selon Michel Magnan.
    «Il y a des entreprises qui ont des préoccupations beaucoup plus grandes et qui, de fait, auront de meilleures performances.» — Michel Magnan, professeur et titulaire de la chaire de comptabilité Lawrence Bloomberg à l'École de gestion John-Molson de l'Université Concordia

    Le dicton est aussi vrai lorsqu’il est question d’économie : les apparences sont parfois trompeuses. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la présence de mécanismes de gouvernance environnementale au sein d’un conseil d’administration ne se traduit pas nécessairement par une meilleure performance environnementale de l’entreprise administrée.

     

    La conclusion des recherches qu’a menées le professeur de l’Université Concordia Michel Magnan, en compagnie de deux collègues de l’Université Laval et de l’ESSEC Business School, a de quoi ébranler les croyances de plusieurs observateurs du monde des affaires.

     

    « Il n’y a pas de lien très fort, explique M. Magnan. Même si, en apparence, une entreprise a mis en place des mécanismes de gouvernance, il semblerait que ça ne se traduise pas nécessairement par une meilleure performance environnementale. »

     

    Dans un article publié récemment dans le Journal of Business Ethics, les chercheurs ont notamment découvert qu’au sein des entreprises, ce qu’ils appellent la gouvernance environnementale n’a bien souvent qu’une valeur symbolique.

     

    Méthodiquement, Michel Magnan développe sa pensée. Plusieurs conseils d’administration mettent par exemple sur pied un comité chargé d’analyser la performance environnementale de l’entreprise, de surveiller son niveau de conformité à la réglementation en vigueur et d’évaluer les décisions d’investissement qui tiennent compte de l’environnement. Un mécanisme en apparence utile qui a de quoi charmer les investisseurs, mais dont les impacts sur la performance environnementale sont, semble-t-il, limités.

     

    « Ce qu’on voit, c’est que la gouvernance environnementale est à un niveau de conformité, mais ce n’est pas encore devenu un outil de développement et quelque chose de proactif. Les conseils d’administration sont encore un peu hésitants de ce point de vue là, poursuit le professeur rattaché à la John Molson School of Business. Je pense que les réels changements en matière de développement durable et de gestion environnementale éclairée, ça provient de la direction générale. »

     

    À chacun son pouding

     

    Certaines entreprises font de l’environnement un réel vecteur de changement et de développement, alors que, pour d’autres, il ne s’agit que d’une préoccupation de façade, explique M. Magnan. Mais pour évaluer la performance environnementale d’une entreprise, encore faut-il être en mesure de la mesurer objectivement.

     

    « Une entreprise peut indiquer qu’elle a un comité qui s’occupe d’environnement, mais que fait le comité, quel est son travail tangible ? C’est assez difficile de l’observer de l’externe, explique-t-il. Ce qui est observable, c’est la performance. Voilà le vrai test. La preuve est dans le pouding, comme on dit en anglais. »

     

    « Il y a des entreprises qui ont des préoccupations beaucoup plus grandes et qui de fait, auront de meilleures performances. Il y a des poudings soufflés et d’autres, moins soufflés. »

     

    Chaque année, les entreprises publient un bilan de leur performance environnementale, mais il peut être difficile d’y voir clair. Peu de normes encadrent la divulgation de ces résultats environnementaux, ce qui permet à des organisations de présenter un visage plus vert qu’il ne l’est vraiment. À l’échelle internationale, la Global Reporting Initiative propose une liste d’indicateurs de performance environnementale à laquelle plusieurs types d’organisations peuvent adhérer. Il ne s’agit toutefois que de normes d’application volontaire.

     

    « Quand je mesure le bénéfice net d’une entreprise, au niveau des normes comptables, ce n’est pas simple, mais c’est un chiffre. Lorsqu’on parle d’environnement, on fait référence à quelque chose qui est relativement large. »

     

    Pour qu’un bilan environnemental soit utile, on doit notamment être en mesure de le comparer à celui des concurrents d’un même secteur d’activité. Mais où arrête-t-on le calcul de l’empreinte environnementale ? se demande M. Magnan. En alimentation, une entreprise comme Loblaws peut, par exemple, choisir de ne prendre en compte que la pollution et les déchets engendrés par ses supermarchés et ses distributeurs, tandis que son concurrent peut sentir le besoin d’inclure d’autres variables dans l’équation.

     

    Difficile de se comprendre lorsqu’on ne parle pas le même langage : « Il faudrait que les secteurs industriels se coordonnent pour qu’on puisse avoir de l’information qui soit comparable. Et ensuite ça devra s’étendre à l’échelle mondiale, pour qu’on puisse avoir un point de référence qui soit pertinent. »

     

    Payant d’être vert

     

    Même si, d’une certaine façon, ses recherches remettent en question la sensibilité environnementale de certaines entreprises, Michel Magnan répond de manière plus encourageante à une grande question : est-ce « payant » de faire du respect de l’environnement une des priorités de son entreprise ?

     

    « La plupart des études que j’ai réalisées sur la question montrent que les entreprises qui ont une mauvaise performance environnementale, en général, ont une cote boursière, un coût du capital et une réputation sur les marchés financiers qui est moindre. Donc ce n’est pas payant d’être mauvais », lance-t-il d’emblée.

     

    « Ce qu’on trouve aussi, c’est que oui, ça semble payant d’être bon au niveau environnemental. Maintenant, c’est assez difficile d’arriver à une conclusion définitive, parce qu’en général, les entreprises qui sont performantes au niveau environnemental le sont également à d’autres points de vue. Elles ont de meilleurs processus d’affaires, elles ont des installations, elles font des investissements, elles sont proactives. »

     

    Réfléchir et investir en fonction de l’environnement n’est donc pas un gage de succès, précise M. Magnan. C’est la « cohérence interne » d’une entreprise, et non seulement la rigueur de sa gouvernance environnementale, qui lui permettra d’être performante.

     

    Chose certaine toutefois, la pression est forte. Les normes environnementales auxquelles sont soumises les entreprises se sont resserrées au cours des dernières décennies, et la tendance n’est pas sur le point de s’inverser, juge-t-il.

     

    « Un dirigeant qui est le moindrement orienté vers l’avenir voit venir ça et se dit : « aussi bien anticiper un resserrement au niveau des normes environnementales ». Pourquoi attendre en réaction ? »

     

    La résistance à ce mouvement est une bataille d’arrière-garde, conclut le chercheur, sûr de lui. « Il faut regarder plus loin. »


     













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