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    Matières premières et scandales financiers (5) - Argent: le hold-up des frères Hunt

    L’argent, ce métal qui habille si bien nos tables des grands jours, a fait l’objet d’un complot qui devait assurer à ses auteurs le plein contrôle des prix.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Joel Saget L’argent, ce métal qui habille si bien nos tables des grands jours, a fait l’objet d’un complot qui devait assurer à ses auteurs le plein contrôle des prix.

    Sûrs que l’argent-métal est le meilleur rempart contre l’inflation, les Hunt s’associent à la famille royale saoudienne pour monopoliser 80 % des stocks mondiaux. Leur déroute menace le système bancaire américain, qui les sauve en leur prêtant… 1 milliard de dollars.

     

    Le 27 mars 1980, c’est la panique sur le marché de l’argent-métal new-yorkais par la faute des frères Nelson Bunker et William Herbert Hunt. On l’appellera le « Silver Thursday », le « Jeudi de l’argent », jour funèbre que décrit Stephen Fay, journaliste au Sunday Times, dans son livre The Great Silver Bubble (Hodder Stoughton, 1982).

     

    À midi, l’argent ne vaut que 10,80 $US l’once. La veille, il avait déjà perdu 4,40 $US durant la journée, pour coter 15,80 $US. Depuis ce 26 mars, la rumeur annonce en effet que Bache, une grande banque d’affaires, est sur le point de déposer le bilan, car les Hunt sont incapables de lui rembourser une dette de 233 millions $US (697 millions $US de nos jours) représentant des « appels de marge » liés à leurs positions spéculatives sur l’argent.

     

    Pour récupérer cette somme, il faudrait vendre le métal accumulé depuis des mois par les frères Hunt. Ce qui provoquerait la chute des cours… et acculerait Bache à la faillite, tout comme les banques Merrill Lynch, Paine Webber et d’autres en affaires avec les frères Hunt. Conséquence : par un effet boule de neige, le système bancaire tout entier serait contaminé. C’est cette menace qui va sauver provisoirement les Hunt, coupables du plus gigantesque « corner » de l’Histoire sur l’argent (soit une accumulation massive de métal pour pouvoir en dicter le prix).

     

    Depuis 1973, Bunker Hunt cherche à reconstituer sa fortune mise à mal à la suite de la nationalisation, par le colonel Mouammar Kadhafi, de ses champs pétrolifères libyens. Il se laisse séduire par les thèses de Jerome A. Smith, ancien cadre chez General Motors, qui publie en 1972 Silver Profits in the Seventies, livre dans lequel il ferraille contre l’étatisme. Dès juillet 1971, M. Smith avait annoncé que le dollar serait dévalué dans les deux mois, ce que fit le président Richard Nixon. Il déclare que l’argent-métal est le meilleur investissement possible en période d’inflation, puisque les Américains, depuis Franklin Roosevelt, n’ont plus le droit de posséder de l’or. Bunker Hunt, selon lequel le gouvernement américain imprime des billets inconsidérément, est conquis par cette analyse. Fin 1973, le cours de l’once d’argent se traîne à 2,90 $US, une aubaine pour les Hunt.

     

    Au début, les positions des Hunt sont défensives, c’est-à-dire destinées à se protéger contre les folies monétaires du gouvernement américain qui ont toutes les chances d’alimenter l’inflation. Bien vite, l’instinct de joueur de Bunker et de Herbert reprend le dessus, et ils se mettent en tête de procéder à un « corner ». L’aventure semble d’autant plus jouable qu’en 1971 l’industrie a consommé 351 millions d’onces d’argent, alors que les mines n’en ont produit que 271 millions. Une bénédiction pour des spéculateurs chevronnés que ce « gap » - ou « fossé » - entre la demande et l’offre !

     

    Mais Bunker et Herbert ne peuvent financer seuls l’achat de ces monceaux d’argent. En 1978, au Prix de l’Arc de triomphe, à Paris, Bunker rencontre des intermédiaires libanais qui l’aident à enrôler des princes saoudiens dans l’aventure. La famille royale saoudienne regrettera amèrement d’avoir suivi Bunker dans sa tentative de manipulation du marché, car celle-ci est illégale : la loi américaine stipule que c’est « une félonie de manipuler ou tenter de manipuler le prix de toute matière première, que ce soit dans le marché au comptant ou dans celui des futures ».

     

    Bunker n’en a cure. Il décide d’intervenir sur le marché physique, où, avec ses alliés saoudiens, il acquiert toutes les onces d’argent disponibles, mais aussi sur le marché des « futures », où il achète massivement à terme. Le prix de l’argent explose. Il atteint 10,61 $US le 31 août 1979, 18,30 $US le 18 septembre, 37,10 $US le 4 janvier 1980, puis 42,50 $US le 14 janvier, et 48,70 $US le 17 janvier. Les Hunt et leurs alliés saoudiens se sont approprié 80 % de l’argent mondial et sont fabuleusement riches. Mais sur le papier seulement, car la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) et la Commodity Exchange Corporation de New York (Comex), qui suivent avec angoisse les opérations des Hunt, ne doutent plus de leur caractère illégal.

     

    Elles sifflent la fin de la partie en réduisant le nombre de contrats que des opérateurs peuvent détenir dans le marché et en augmentant les « appels de marge », c’est-à-dire les sommes que les opérateurs doivent payer au Comex lorsque leurs positions deviennent perdantes.

     

    Ces mesures amorcent la descente aux enfers des Hunt. Le prix de l’argent dégringole, les obligeant à emprunter de plus en plus pour payer leurs appels de marge. Ils finissent par devoir aux banques la somme fabuleuse de 1,3 milliard.

     

    Or Paul Volcker, devenu président de la Réserve fédérale (Fed) en août 1979, entend maîtriser l’inflation à tout prix. En mars 1980, il porte les taux d’intérêt au niveau incroyable de 20 %. C’est l’asphyxie : les Hunt n’arrivent plus à rembourser leurs banques, mettant en danger Bache, Swiss Bank Corporation, et la First National Bank of Chicago, soit le système bancaire international.

     

    Branle-bas de combat à l’Association des banques qui tient son congrès à Boca Raton (Floride) après le « Silver Thursday ». Tous les banquiers s’y retrouvent avec Paul Volcker. Ils n’ont pas envie de sauver les Hunt, mais le système est en péril. Un prêt de 1,1 milliard, le plus important accordé à des personnes privées de l’histoire des États-Unis, est négocié en urgence. Les Hunt évitent la faillite, mais doivent liquider toutes leurs positions, ne plus spéculer et hypothéquer tous leurs actifs !

     

    Comme après ses déboires libyens, Bunker en conclut qu’il est victime d’une conspiration, celle des « shorts », c’est-à-dire de tous ceux qui ont spéculé sur la baisse de l’argent. Sinon, pourquoi avoir changé les règles du jeu, alors qu’il était en passe de gagner la partie ? Bunker oublie juste que sa spéculation et ses fabuleux profits étaient illégaux.

     

    Épilogue : après des années de procès, les Hunt sont déclarés en faillite en 2008 et condamnés à rembourser 130 millions. Bunker ne vaut plus à ce moment-là que 10 millions, une misère ! Mais la roue tourne à nouveau. En 2013, Herbert vend ses parts dans un champ pétrolifère et empoche 4,2 milliards, retrouvant un rang convenable parmi les milliardaires américains. Comme le résume Herbert, « tout le monde a de la chance un jour, et pas le lendemain ». Et vice-versa.

     
     
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