OACI à Montréal - Baird nie toutes représailles d’États arabes
Jean-François Lisée, Michael Applebaum et le ministre fédéral font front commun
Il « n’a jamais été question » du glissement de la position canadienne sur Israël ni durant sa dernière tournée d’États arabes ni durant ses échanges téléphoniques des derniers jours avec le premier ministre du Qatar, cheikh Hamad bin Jassim bin Jaber al-Thani, a soutenu vendredi le chef de la diplomatie canadienne.
M. Baird a écarté du revers de la main la thèse que le Canada soit puni par le Qatar, qui tente de lui ravir le siège de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), et de pays arabes, notamment pour le café qu’il a dégusté à Jérusalem-Est en compagnie de la ministre israélienne de la Justice, Tzipi Livni.
Mais, le porte-parole du Nouveau Parti démocratique en matière d’affaires étrangères, Paul Dewar, n’en croit rien. Il accuse le ministre de plutôt faire preuve d’ouïe sélective. « Il en écoute certains et pas d’autres. On sait que des ambassadeurs ont dénoncé son passage à Jérusalem-Est pour rencontrer Mme Livni », a affirmé M. Dewar, en ajoutant que les conservateurs doivent maintenant gérer les conséquences de leurs gestes à l’étranger.
Le Canada ne bradera pas sa politique étrangère pour plaire à tous, a expliqué M. Baird vendredi aux côtés du ministre québécois des Relations internationales, Jean-François Lisée, et du maire de Montréal, Michael Applebaum. « Nous prenons fermement position pour les droits de la personne, la démocratie… », a-t-il répété, insistant à un moment sur le respect des droits des syndicats et des droits des femmes au Canada.
Doha veut l’OACI
Doha veut s’emparer du siège de l’OACI. L’émirat du Moyen-Orient a promis de construire un édifice ultramoderne pour accueillir l’organisation onusienne, en plus de payer la totalité de ses dépenses d’exploitation et d’exempter ses employés de taxes et d’impôts.
Le Qatar n’a pas seulement des visées à Montréal. La famille royale du riche État du Golfe - où se trouve la troisième plus grande réserve de gaz naturel au monde - déploie ses moyens financiers partout dans le monde. Elle s’est emparée par exemple d’équipes sportives en Europe, elle a investi dans des entreprises françaises ou grecques, de même que dans une banque suisse, et a racheté des îles dans la mer Ionienne. « [Doha] veut devenir une ville de classe mondiale [grâce entre autres] à l’obtention de cette organisation internationale. […] Montréal est déjà une ville de classe mondiale », a déclaré M. Baird.
Dans un front commun hors de l’ordinaire, Jonh Baird, Jean-François Lisée, de même que le maire de Montréal, Michael Applebaum, se sont présentés ensemble devant la presse pour expliquer leur riposte à l’offensive du Qatar. Depuis la mise au jour de la démarche du gouvernement qatari de ravir le siège permanent de l’OACI à Montréal, le lundi 22 avril, John Baird s’est personnellement entretenu avec 20 représentants d’État étrangers. Ottawa et Québec ont aussi appelé en renfort leurs diplomates aux quatre coins de la planète, leur demandant de jauger l’intérêt suscité par la proposition de Doha.
Deux États arabes membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) se sont rangés derrière le Canada dans le bras de fer l’opposant actuellement à l’émirat du Moyen-Orient, a indiqué M. Baird. Il n’a toutefois pas voulu dévoiler leur identité.
Front commun
La proposition du Qatar de ravir le siège permanent de l’OACI à Montréal « a provoqué un des plus grands rassemblements politiques de l’histoire du Québec et du Canada », a souligné M. Lisée. À la fois à la Chambre des communes et à l’Assemblée nationale, les députés ont adopté une motion unanime défendant le maintien du siège de l’OACI dans la métropole québécoise. « Nous avons là un consensus comme il s’en fait rarement », a ajouté M. Lisée.
Les trois élus ont participé jeudi soir à une réception offerte par l’ambassadeur du Canada à l’OACI, à laquelle ont participé des représentants de quelque 100 États. Le ministre québécois a dit avoir capté de « très bons signaux » que l’offre du royaume pétrolier et gazier fasse chou blanc. « Nous avons eu une excellente réception [jeudi soir], dans les deux sens du terme », a dit M. Lisée. Certains États membres auraient perçu négativement l’« offre non sollicitée » du Qatar. « Une organisation internationale comme l’OACI a ses codes, ses coutumes, et n’aime pas être bousculée. La façon dont le Qatar a fait sa proposition en a bousculé plus d’un », a expliqué l’ancien directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM).
Le gouvernement fédéral s’est notamment engagé à accélérer le traitement des demandes de visa des membres de délégations à l’OACI, et de leurs proches. Il s’agit d’une requête partagée surtout par les États africains, a fait remarquer M. Lisée vendredi.
« S’il y a des problèmes, nous sommes prêts à faire ce qu’il faut pour les régler. Même s’il y a des limites de ce qu’on peut faire avec le climat », a répété son homologue fédéral, John Baird.
Plus de droits d’atterrissage
En marge des négociations avec l’OACI, la question des droits d’atterrissage de la compagnie aérienne Qatar Airways dans les grandes villes canadiennes constitue toujours une source de tension entre Ottawa et Doha.
Qatar Airways dessert Montréal depuis juin 2011, à raison de trois vols par semaine. L’entreprise aérienne de l’État persique souhaiterait cependant pouvoir atterrir aussi à Vancouver, Calgary et Toronto.
Ottawa n’en est pas à ses premières négociations de droits d’atterrissage avec un État du Golfe. En 2010, le gouvernement canadien a refusé d’accorder à deux transporteurs des Émirats Arabes Unis (ÉAU) davantage de plages horaires dans ses aéroports. Avaient suivi l’expulsion des troupes canadiennes de leur base de Camp Mirage, près de Dubai - qui leur servait de liaison avec l’Afghanistan -, de même que l’imposition de frais beaucoup plus élevés pour les Canadiens qui souhaitaient obtenir un visa à destination des ÉAU (250 dollars par touriste). Il aura fallu deux ans et demi pour que les deux pays se réconcilient. M. Baird s’est fait confirmer, lors de son passage à Abu Dhabi le mois dernier, que les visas ne coûteraient bientôt de nouveau que quelques dizaines de dollars, et pourraient même être gratuits, livrés à l’arrivée en sol émirati.
Campagne électorale
Le Canada devra bénéficier de l’appui de 77 États sur 191 lors de l’assemblée de l’OACI en septembre et octobre pour conserver le siège de l’institution spécialisée des Nations unies à Montréal. « On est en campagne électorale ! », a lancé M. Lisée vendredi. « Ça prend 60 % des votes des membres pour déplacer le siège au Qatar », a précisé M. Applebaum, décochant une flèche vers M. Lisée.
Le Canada a négocié « de bonne foi » un nouvel accord avec l’organisation au cours des deux dernières années. Celui-ci a d’ailleurs été avalisé le 11 mars dernier par le Conseil de l’OACI, autorisant le secrétaire général à signer le renouvellement de bail pour une durée de 20 ans (2016-2036). « Je suis prêt à le signer aujourd’hui », a dit M. Baird, avant de filer avec MM. Lisée et Applebaum au siège de l’agence.
À Québec, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, a fait valoir vendredi qu’il n’y avait absolument « aucune raison » de déménager l’OACI hors de Montréal. « Je n’ai jamais entendu de plaintes sérieuses par rapport à la manière dont nous avions traité l’organisation. Montréal est une ville sophistiquée et un centre international du secteur aérospatial. Il n’y a aucune raison raisonnable de déménager l’OACI », a-t-il affirmé, selon La Presse canadienne.
L’OACI s’est installée dans la métropole québécoise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1946. L’Association internationale du transport aérien (IATA) et le Conseil international des aéroports (ACI) ont emboîté le pas. L’agence onusienne constitue le coeur d’un « écosystème » d’organisations internationales de l’aviation civile, selon M. Lisée. « Imaginez si le navire amiral devait quitter cette flotte pour aller dans un autre bout de la planète, ce serait une mauvaise décision d’organisation internationale. […] Ça n’a pas de sens de penser que l’OACI devrait quitter cette ville naturelle », a-t-il affirmé.







