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Entretiens Concordia - Faire de la ville un jardin

Katja Neves : « Quand les gens créent une biodiversité, ils ne font pas seulement pousser des plantes, ils font respirer la planète. »
Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir Katja Neves : « Quand les gens créent une biodiversité, ils ne font pas seulement pousser des plantes, ils font respirer la planète. »
Dans la tête de cette anthropologue qui a « grandi parmi les plantes », une idée germe tranquillement. Celle de créer une biodiversité sur un territoire urbain comme Montréal grâce à l’implication et aux talents de jardiniers de ses citoyens. De retour d’un voyage au Royaume-Uni, Katja Neves est désormais convaincue que son idée a ce qu’il faut pour prendre racine.

« Nous devons arrêter de voir uniquement la conservation d’une biodiversité comme étant la préservation d’une forêt vierge, explique la professeure au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia. Nous avons l’opportunité de conserver et de produire des biodiversités ici même dans les villes. »


Le concept est relativement simple : demandez aux citoyens d’une ville ou d’un territoire précis de planter chez eux des espèces de plantes spécialement choisies pour enrichir l’écosystème de la région, puis favorisez la reproduction de ces plantes et étendez-les à la grandeur du territoire. Après quelques années, si tout se déroule comme prévu, de nouvelles espèces d’animaux ou d’insectes seront attirées par la biodiversité de l’endroit et de nouvelles interactions s’établiront au sein de l’écosystème.


« Il faut créer une synergie, ajoute la diplômée de l’Université York. Le but est de créer des “corridors d’écosystème” en liant des jardins ou des toits verts par exemple. »


« Quand on sait que la majorité de la population mondiale vit dans les villes, si on arrive à percevoir ces zones urbaines comme d’immenses écosystèmes, imaginez le potentiel incroyable à exploiter si les gens se mettent à planter toutes sortes d’espèces pour enrichir la biodiversité ! »


Des exemples concluants


L’idée peut sembler « romantique », concède M. Neves, mais son récent voyage au Royaume-Uni lui prouve le contraire. Là-bas, nous explique-t-elle, de nombreux exemples de projets montrent la faisabilité et l’efficacité de telles initiatives pour l’environnement.


C’est le cas du Jardin botanique de la ville de Sheffield, qui a mené avec succès ce type d’expérience en réussissant à attirer comme prévu des pollinisateurs, des invertébrés et des grenouilles sur un territoire précis. Ou encore du projet mis sur pied par le zoo de Bristol, qui a permis d’étendre à toute la région l’espèce du calendula, une petite fleur orangée, grâce à la participation des citoyens.


Le projet Grow Wild, lancé il y a quelques jours à peine par les Royal Botanic Gardens de Kew, fait quant à lui rêver ses responsables. Au cours des prochains mois, des millions de jeunes de 12 à 25 ans seront invités à planter un peu partout à travers le pays des espèces en voie d’extinction pour les faire peu à peu renaître. À l’enrichissement de la biodiversité s’ajoute donc la préservation d’espèces menacées.


Pour une chercheuse qui s’intéresse aux interactions entre l’être humain et la nature, il y a dans ces exemples de réussites un terreau fertile. Montréal serait une candidate idéale pour ce genre de projet, affirme Katja Neves, mais à condition que tous les acteurs concernés soient prêts à s’engager, qu’ils aient la main verte ou non.


« Les jardins botaniques peuvent jouer un rôle important dans ce type de projet, mais je pense qu’ils ne devraient pas en assumer seuls la responsabilité. Ça doit être pris en charge par des institutions qui ont des relations privilégiées avec les gens, qui pourront à leur tour participer, insiste-t-elle. Si l’argument est amené par la bonne personne et de la bonne façon, les gens pourront alors comprendre le principe et l’adopter. »


« Les jardins botaniques doivent mener le bal dans la mesure où ils possèdent la science pour décider ce qui est bon pour tel type d’environnement », mais le soutien de la classe politique est également nécessaire.


Préserver, enrichir ou créer une biodiversité nécessite donc la participation d’un peu tout le monde, mais aussi une bonne dose de temps, admet la professeure. « Ce n’est pas un bouton magique sur lequel on peut appuyer, mais les gens ne doivent pas se dire que leur action ne sert à rien parce qu’obtenir des résultats prend une éternité. Bien sûr, ce peut être long avant d’obtenir tous les résultats escomptés, mais chaque geste apporte son lot d’effets positifs. »

 

Le pouvoir des plantes


Mme Neves raconte avec enthousiasme qu’il y a quelques années seulement, elle avait l’impression d’ennuyer ses étudiants avec ses grands idéaux environnementaux. Mais plus maintenant. Nombreux sont ceux qui comprennent désormais l’importance de préserver une biodiversité riche, même en ville, mais il reste du chemin à parcourir.


« Je pense que bien des gens ne comprennent pas que les plantes constituent un écosystème très riche, mais aussi très sensible. Sans elles, nous ne pourrions tout simplement pas exister en tant qu’espèce. Et je ne parle pas seulement de nourriture, mais bien de tous nos besoins, y compris celui de respirer. »


« Nous devons nous demander pourquoi nous voulons créer une meilleure biodiversité, poursuit-elle. Est-ce que c’est pour entendre les oiseaux chanter ? Pour certains, c’est suffisant. Mais avec les changements climatiques, on sait que la planète est en train de suffoquer. Quand les gens créent une biodiversité, ils ne font pas seulement pousser des plantes, ils font respirer la planète. »


Malheureusement, la réalité économique rattrape bien souvent les ambitions, et Katja Neves le sait très bien. Cet écueil, elle le décrit comme la « néolibéralisation de la nature ». « Le néolibéralisme prévoit que lorsqu’il y a un besoin, le marché offre une solution. Le problème, c’est qu’on présume qu’il y aura toujours une solution technologique à nos problèmes ou qu’il y aura toujours un intérêt économique potentiel dans chaque besoin qui se présente, ce qui est faux. »


De toute évidence, répondre aux impacts des changements climatiques, prévenir l’extinction de certaines espèces ou simplement améliorer la qualité de vie de citoyens en zone urbaine ne sont pas des objectifs perçus naturellement comme des sources de profit. La bonne nouvelle, rappelle Mme Neves, c’est que planter une graine ne coûte presque rien.

 
 
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