Perspectives - Accros
Le professeur David Nutt croit savoir ce qui a provoqué la débâcle de Lehman Brothers et de toute l’industrie financière. Cette culture de l’excitation, cette suffisance et ce désir d’en vouloir toujours plus qui caractérisent l’attitude de tellement de banquiers et de courtiers, l’ancien conseiller du gouvernement britannique et expert des drogues les a vus mille fois chez les consommateurs de cocaïne. Or, on ferait grand usage de la «poudre blanche» dans la City et à Wall Street, a-t-il laissé entendre, il y a deux semaines, en entrevue au Sunday Times, avec pour résultats qu’ils « nous ont mis dans un chaos sans nom ».
La thèse avait déjà été avancée par un expert médical en Irlande, Chris Luke, qui avait fait une étude sur les effets de la cocaïne sur les banquiers. « Certaines personnalités en vue dans les milieux politiques et financiers ont pris des décisions irrationnelles inspirées par la mégalomanie que provoque la cocaïne », avait-il déclaré en décembre dans l’Irish Examiner.
D’autres voix se sont ajoutées après la déclaration du professeur Nutt. Une étude du gouvernement français, citée la semaine dernière dans le magazine Le Point, rapportait en 2010 que les « personnels dirigeants » et les professions du « secteur financier » comptaient parmi les groupes les plus touchés par la consommation de drogue. « La cocaïne rend euphorique et mégalomane… au début », dit un autre expert, dans le même article. « Puis, très vite, une consommation régulière altère la capacité de décision et conduit à augmenter ses prises de risques. »
« J’ai vu pas mal de nez renifleurs et de mâchoires contractées dans les bars de la City, le jeudi, a confirmé l’ancien analyste financier Geraint Anderson, dans le Guardian, il y a une semaine. Et au cours de mes 12 années de carrière dans la banque, j’ai souvent entendu de jeunes gens débiter des sornettes avec un aplomb stupéfiant. » L’enquête sur l’immense fraude commise par Bernard Madoff a révélé qu’on pouvait trouver tellement de « neige » dans ses bureaux de Wall Street qu’on les surnommait le « pôle Nord ».
Banques casinos
Les drogues ne seraient pas la seule dépendance à laquelle sont sujets les banquiers, pour le plus grand péril de leur industrie et de l’économie tout entière. Ils seraient aussi plus portés que les autres à souffrir de problèmes de jeu compulsif, rapportait cet hiver le Financial Times.
Un courtier dans le feu de l’action est soumis à un niveau extrêmement élevé de stress ayant le même effet sur le cerveau que le fait d’être exposé à un grand danger, ce qui amène la production de fortes doses de dopamine aux effets énergisants et euphorisants, y expliquait un expert. Cette sensation peut créer une dépendance qui incite à rechercher les situations de plus en plus risquées dans ses stratégies de placement, par exemple.
La salle des marchés d’une banque s’avère le pire endroit où peut se trouver un joueur compulsif, disent les experts. D’abord, parce que le jeu serait une activité sociale populaire chez les courtiers et qu’il est souvent utilisé comme échappatoire au stress et aux frustrations du travail. Aussi parce qu’on y est porté à évaluer la valeur des gens - y compris de soi-même - en fonction de l’argent qu’ils gagnent. Mais surtout, parce qu’on y reçoit de tels salaires et bonus, et qu’on y brasse de telles fortunes au quotidien, qu’on peut facilement oublier la valeur de tout cet argent qu’on prend le risque de perdre.
La crise financière a convaincu les pouvoirs publics de resserrer leurs règles, notamment à l’égard des banques d’investissement aussi surnommées, ironiquement, « banques casinos ». Ces nouvelles règles visent, entre autres choses, à muscler la capacité de surveillance et de sanction des autorités, à désarrimer la rémunération des banquiers des performances à court terme de leurs entreprises, à mieux séparer les activités commerciales courantes des activités d’investissements plus risquées, ainsi qu’à commencer à encadrer le vaste et obscur marché des produits dérivés.
On ne sait pas encore dans quelle mesure ces nouvelles règles d’encadrement permettront de réduire les risques de crise financière. Ce que l’on sait toutefois, c’est que cela n’a pas empêché de nouveaux cas de « courtiers voyous » d’apparaître, comme celui de Kweku Adoboli, condamné, pas plus tard que cet automne, à cinq ans de prison pour une fraude qui a fait perdre 2,3 milliards à son employeur, la banque suisse UBS.
« Peut-être que les règles sont plus strictes, mais les comportements empirent. Il y a de plus en plus de courtiers voyous. Les derniers scandales sont juste le signe que cette culture se développe sans contrôle », avait alors dénoncé un observateur qu’on présume bien informé puisque c’était Nick Leeson, l’ex-courtier qui, à lui seul, avait mis en faillite la vénérable banque Barings dans les années 90.







