Pour avoir «bonne conscience» et afficher un meilleur «bénéfice net»
Le gouvernement du Canada se fait l’apôtre de mesures de nature sociale
Le gouvernement du Canada, par l’intermédiaire de son site virtuel Réseau entreprises Canada (Canada Business Network, en anglais), ose une question pertinente : « Qu’est-ce que la responsabilité sociale des entreprises ? » Et, à cette préoccupation surprenante, car venant d’un gouvernement qui voit l’avenir économique d’un pays être assuré d’abord par l’exploitation des sables bitumineux, reconnue comme une source de gaz à effet de serre équivalant à elle seule à tout ce que rejette dans l’atmosphère l’entier parc d’automobiles de ce pays, il y a toutefois explication : on la trouve dans la première ligne de la réponse à cette question de nature sociale.
Ne lit-on pas en ouverture qu’« un nombre croissant d’entreprises ont remarqué que de plus en plus de consommateurs tentent de se procurer les produits et services d’organisations qui assument leurs responsabilités quant aux répercussions de leurs activités sur l’environnement, sur les collectivités où se déroulent leurs activités, sur leurs employés, leurs intervenants et le grand public » ?
Conseils utiles
Et, cette constatation faite, suivent des conseils, encore là qui surprennent dans ce site étatique officiel et qui s’adressent à ces dirigeants qui ne sauraient que faire pour embarquer dans ce courant qui semble être devenu de mise dans l’univers entrepreneurial.
Aussi, lirons-nous dans cette page Internet que, « en tant que propriétaire d’une entreprise socialement responsable, il vous appartient de prendre des décisions qui sont en harmonie avec les efforts constants que vous déployez pour veiller à ce que les répercussions de votre exploitation commerciale soient favorables sur tous les plans. Vous pourriez, par exemple, songer à intégrer des mesures écologiques novatrices à vos activités ou à élaborer un programme de sensibilisation communautaire, et fournir ainsi un service utile aux personnes défavorisées de la collectivité. »
Et cela serait même bon pour qui se décide à être ce dynamique nouvel entrepreneur : « L’attention toute particulière et très active que vous y accordez aura une incidence sur votre conscience en affaires et sur votre bénéfice net. » Et voilà.
Et, pour qui ne sait de quelle façon opérer un tel miracle, on y va là aussi de quelques conseils. Entre autres, « si vous désirez mettre en pratique la responsabilité sociale des entreprises sur-le-champ, pensez à des changements mineurs que vous pouvez apporter à votre milieu et qui auront un impact positif dans la collectivité. Une bonne façon de commencer est de faire participer vos employés : les employés de tous les niveaux auront probablement des idées susceptibles de vous lancer sur la voie de la responsabilité sociale des entreprises. »
Qui eût cru qu’un gouvernement Harper afficherait un jour que les travailleurs peuvent être des cogestionnaires utiles dans la marche d’une entreprise ?
Il aura donc fallu que des actions menées par diverses personnes, normalement venues du monde coopératif ou syndical, pour qu’on arrive à établir que les entreprises se doivent d’être responsables non seulement envers leurs actionnaires, mais aussi envers la société.
Et, s’il y a eu des gens pour convaincre qu’une refonte du capitalisme classique s’imposait, il s’est trouvé aussi des avocats pour établir en droit la nécessité d’une telle transformation, car Corinne Gendron, de l’École des sciences de la gestion de l’UQÀM, nous rapporte que le corollaire associant profits et mesures ne s’établit plus de la même manière qu’auparavant : « La Cour suprême du Canada a temporisé cet objectif-là en affirmant que c’était plus complexe et que, dans sa mission commerciale, l’entreprise doit considérer non seulement les actionnaires, mais les autres parties prenantes. »
Et voilà que la notion de responsabilité sociale s’est ainsi partout imposée. À tort, parfois, à travers, souvent, si bien qu’il est aussi devenu courant, comme c’est aussi le cas de l’économie « verte », de dire que des mots sont souvent utilisés en étant justifiés par des initiatives à courte portée : il ne suffit pas d’organiser une collecte de n’importe quoi pour pouvoir proclamer que capitalisme, néolibéralisme et actions sociales maintenant fonctionneraient à l’unisson.
Tradition coopérative et syndicale
Au Québec, toutefois, la responsabilité sociale est devenue réalité. Et, si on cherche explication, on pourrait la trouver dans une tradition coopérative et surtout dans une forte présence syndicale, qui fait que, sur ce territoire, il n’y a pas si longtemps encore, plus de 40 % des travailleurs avaient une affiliation syndicale : ce qui expliquerait, selon d’autres, les mêmes qui dénoncent l’existence de garderies publiques, de soins de santé gratuits et d’autres mesures « populistes », que le Québec n’est pas un paradis économique.
Toutefois, être socialement responsable est doublement rentable. Comme le rapporte Daniel Simard, directeur général de Bâtirente, « une étude de l’Université Harvard, qui comparait des cohortes d’entreprises de taille similaire oeuvrant dans les mêmes secteurs d’activité, a démontré que les entreprises qui avaient pris le virage du développement durable affichaient à long terme un meilleur rendement financier. C’est la preuve que l’investissement socialement responsable et le développement durable sont rentables pour l’investisseur comme pour l’entreprise. »
Une telle réalité, nouvelle, expliquerait donc que le gouvernement canadien, qui semble souvent avoir plus pour modèle les Thatcher et Reagan de ce monde que les Desjardins ou Laberge d’ici, puisse lui aussi faire siens des principes que tout théoricien économique de facture néolibérale devrait normalement dénoncer comme contre-productifs dans une économie « libre ».









