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    Entretiens Concordia - La certification LEED, un frein à l’innovation?

    Carmela Cucuzzella : « Nous devons prendre du recul et nous demander si, au-delà des chiffres et des listes de critères, il est logique de certifier un édifice. »
    Photo: François Pesant - Le Devoir Carmela Cucuzzella : « Nous devons prendre du recul et nous demander si, au-delà des chiffres et des listes de critères, il est logique de certifier un édifice. »
    Des panneaux solaires, un système de gestion des eaux pluviales ou une fenestration favorisant un éclairage naturel : concevoir un bâtiment « durable » ne doit pas se limiter à cocher une série de caractéristiques sur une liste, prévient la professeure de design et d’art numérique à l’Université Concordia Carmela Cucuzzella. Ce serait freiner l’innovation et oublier qu’à l’ombre d’une nouvelle construction, il existe un contexte social dont il faut prendre compte.

    Cette liste de critères d’évaluation devenue incontournable au Canada depuis 2002 est celle du système d’évaluation LEED (Leadership in Energy and Environmental Design), un programme qui attribue une certification argent, or ou platine aux bâtiments écologiques et durables qui remplissent une série d’exigences.


    Désormais reconnue comme une norme de comparaison à l’échelle internationale en ce qui a trait à la conception, à la construction et à l’exploitation de bâtiments « verts », cette certification a ses limites, estime la professeure à la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia.


    « Il y a une contradiction entre les objectifs du développement durable [qui s’appuie sur le respect de l’environnement, de l’économie, de la société et de la culture] et les outils que les concepteurs sont censés utiliser. La certification LEED est un outil fondamental, mais elle ne doit pas dicter la manière avec laquelle nous jugeons un édifice », note celle qui a signé en 2011 « Des limites de la norme LEED », dans la revue ARQ, Architecture-Québec.


    À Montréal par exemple, le 2-22 (argent), la TOHU (or) ou le siège social d’Air Transat (platine) ont tous obtenu leur certification en marquant un certain nombre de points dans les cinq catégories que comporte la grille d’évaluation : l’aménagement écologique, la gestion de l’eau, la performance énergétique, la qualité de l’environnement intérieur et l’innovation.


    Il s’agit d’un instrument de catégorisation formidable, insiste Mme Cucuzzella, mais imparfait. « Nous devons prendre du recul et nous demander si, au-delà des chiffres et des listes de critères, il est logique de certifier un édifice », notamment selon l’environnement dans lequel il est construit, précise-t-elle. « Nous devons nous assurer de concevoir des édifices en fonction des contextes. Ça doit être la considération principale. »

     

    Plusieurs faiblesses


    « Il ne faut pas oublier que la certification LEED, c’est une business », insiste la diplômée de l’Université de Montréal. Au-delà du respect de l’environnement, plusieurs entreprises s’en servent visiblement pour afficher une image plus « verte ». En fait, même le Conseil du bâtiment durable du Canada, un organisme sans but lucratif qui se consacre à la promotion de bâtiments écologiques, souligne à grands traits qu’un propriétaire d’édifice certifié pourra « se démarquer de la concurrence » et récolter « les avantages financiers de son investissement ».


    Cette course à la certification cache toutefois certaines faiblesses, à commencer par le manque de suivi une fois le sceau apposé. « Votre certificat ne vous sera pas retiré si votre édifice ne performe pas comme vous l’aviez promis dans vos projections, ce qui veut dire que certains édifices ne sont pas aussi performants qu’ils devaient l’être au départ », notamment en raison de la consommation énergétique variable des occupants.


    À cela s’ajoute le fait qu’un bâtiment LEED ne se compare pas toujours avantageusement à son équivalent non certifié. En décembre dernier, on apprenait à titre d’exemple dans le New York Times que le World Trade Center 7, certifié LEED or, avait enregistré une moins bonne performance énergétique que deux gratte-ciel du centre-ville new-yorkais, le Chrysler Building et l’Empire State Building, lesquels ont simplement amélioré leur système d’isolation et de chauffage.


    Par ailleurs, puisque la durée de vie des technologies utilisées pour augmenter l’efficacité énergétique des bâtiments est limitée, qu’advient-il par exemple des panneaux solaires qui sont remplacés, après quelques années, par de nouveaux systèmes plus performants ? se demande la professeure. Lorsque nous considérons nos besoins en énergie, il faut nécessairement réfléchir à l’impact de la production de ces technologies sur l’environnement, résume-t-elle.


    « Les gens commencent donc à se tourner vers des caractéristiques de conception plus passives : la position de l’édifice, l’emplacement des fenêtres, l’utilisation de la lumière naturelle. […] L’idéal serait d’adopter une vision qui tienne compte du cycle de vie des technologies qu’on utilise », ce qui inclut les matériaux utilisés, la production, la durée de vie, mais aussi la fin de vie d’un système. « On doit se demander si cette technologie serait alors préférable à ce qu’on a déjà. »

     

    Un frein à l’innovation ?


    Carmela Cucuzzella va plus loin. Selon ses observations, l’influence de la certification LEED s’étendrait même jusqu’aux concours d’architecture, à commencer par celui entourant la conception du nouveau Planétarium de Montréal, qui ouvrira ses portes le 6 avril prochain.


    Le projet choisi, celui de la firme Cardin Ramirez Julien, s’est avant tout distingué parce qu’il se collait aux exigences du système d’évaluation LEED, croit-elle. Et ce, au profit de l’innovation, jugée plus risquée.


    « Le projet a gagné parce qu’il avait des solutions LEED que le jury de la compétition jugeait réalisables. Il y avait d’autres projets dans le concours aussi prometteurs que celui-là, mais dont les solutions proposées n’étaient pas aussi facilement évaluables », estime-t-elle. Vérification faite, dans le cas du concours du futur Planétarium, la qualité de l’intégration des caractéristiques LEED était pondérée à 20 %, contre 15 % pour l’originalité du concept.


    La grille d’analyse de la certification attribue certes des points pour l’innovation, mais ceux-ci seraient très difficiles à obtenir. Pour ce faire, on doit démontrer que les technologies privilégiées pourront bel et bien aboutir. Lourde commande. « Est-ce que nous évaluons des édifices LEED ou la qualité de l’intégration à la culture, à la société et à l’environnement de ces édifices ? »


    Chose certaine, pour Carmela Cucuzzella, la norme LEED n’est pas une mode. « Ça fait partie de notre société basée sur le risque. Nous sommes obsédés par la prédiction du risque. C’est un très bon outil pour le prédire, mais nous nous y restreignons trop souvent ».













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