Brian Mulroney et Louis Laberge - Le fédéral embarque
«Je voulais que mon gouvernement appuie le projet de Louis Laberge»
« Bon ami de Louis Laberge », l’ancien premier ministre du Canada Brian Mulroney n’a pas manqué de souligner le 30e anniversaire de naissance du Fonds de solidarité FTQ, à laquelle son gouvernement conservateur a contribué.
Si la ratification de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et celle de l’Accord Canada-États-Unis sur la qualité de l’air (Traité sur les pluies acides) à l’aube des années 1990 par le Parlement constituent ses plus grands faits d’armes, le coup de pouce du gouvernement du Canada au Fonds de solidarité FTQ constitue aussi une source de fierté importante pour l’ancien premier ministre.
« Au Québec, c’était un événement très important parce que c’était la première fois qu’une centrale syndicale québécoise tentait cette expérience de lever des fonds pour les réinvestir immédiatement dans la petite et la moyenne entreprise au Québec, créant ainsi des milliers d’emplois », souligne d’entrée de jeu M. Mulroney à l’occasion d’une entrevue avec Le Devoir.
L’idée de donner de l’impulsion à un fonds de travailleurs, par l’entremise de crédits d’impôt importants - équivalant au départ à 20 % du coût des actions -, ne ralliait pas tout le monde, bien qu’elle tombât pile puisque le pays se relevait de la douloureuse récession de 1981-1982, se rappelle l’ancien chef de gouvernement conservateur. « Il n’y avait pas que des preneurs. Mais, comme ami et comme premier ministre du Canada, je reconnaissais l’importance du projet de Louis Laberge et je voulais que mon gouvernement l’appuie. C’est ce que nous avons fait », fait-il remarquer.
Avec 10 millions de dollars!
Brian Mulroney se remémore très bien la rencontre durant laquelle il y a officiellement pris parti pour le Fonds de solidarité FTQ. « J’ai dit à Louis vers la fin de la réunion : « Très bien, je vais donner instruction au ministre des Finances d’inclure les changements nécessaires au code fiscal dans le prochain budget. » Il se dirigeait vers la porte de mon bureau de la Chambre des communes, puis s’est arrêté. Il m’a dit : « Écoutez, M. le premier ministre, il me manque seulement une chose ! » Je lui ai répondu : « Quoi ? » Je pensais l’avoir satisfait. Il m’a dit : « J’ai pas d’argent ! - Tu vas aller en chercher, Louis, grâce aux changements fiscaux. - Oui, mais, pour commencer, j’ai besoin d’une infusion de capital. - Puis… Combien ? - Dix millions de dollars ! - Très bien, je te les donne au nom du gouvernement du Canada. Bon succès, mon ami. » Et il est parti avec ça. »
En plus de créer et de maintenir des emplois en investissant dans les PME, le Fonds de solidarité devait favoriser l’épargne des Québécois en prévision de leur retraite. « On était beaucoup moins équipés qu’on l’est aujourd’hui », fait remarquer M. Mulroney, prenant soin de souligner les « initiatives importantes » prises par le ministre québécois des Finances de l’époque, Jacques Parizeau, de concert avec son homologue fédéral, Michael Wilson, afin d’encourager l’épargne. « Ces gestes-là, tranquillement, pas vite, ont modifié l’attitude des Québécois. »
Pour l’ancien premier ministre, il ne fait aucun doute que le Fonds de solidarité FTQ n’aurait pas eu l’essor qu’il a connu sans l’intervention d’Ottawa. « D’ailleurs, personne ne pensait à ce moment-là qu’il partirait de presque zéro pour se rendre à près de 9 milliards de dollars aujourd’hui », lance-t-il.
Symbole
L’appui d’Ottawa et de Québec au projet de la plus importante centrale syndicale québécoise fait figure de « symbole important » de la « collaboration syndicale, patronale et gouvernementale », souligne M. Mulroney, qui, jeune avocat, avait été plongé au coeur de conflits de travail importants, dont ceux opposant les armateurs et les débardeurs du port de Montréal, à la fin des années 1960, ainsi que celui opposant la direction et les typographes de La Presse en 1971 et 1972. D’ailleurs, il avait croisé le fer avec Louis Laberge à l’occasion de ces deux crises ébranlant le monde du travail. « Nous y étions les deux, lui côté syndical, moi côté patronal. On est devenus amis. »
Les deux hommes se retrouveront à la Commission d’enquête sur les ports du Saint-Laurent (commission Picard), ainsi qu’à la Commission d’enquête sur l’exercice de la liberté syndicale dans l’industrie de la construction (commission Cliche), qui a été qualifiée de « vaste opération antisyndicale » par le président de la FTQ, Louis Laberge.
Près de 10 ans plus tard, en 1983, Louis Laberge a pris position pour la candidature de Brian Mulroney à la tête du Parti progressiste-conservateur du Canada, bien qu’il ait appelé, avant et après, à voter pour le Nouveau Parti démocratique (NPD) aux élections fédérales.
Le président de la FTQ a été un interlocuteur privilégié du bureau du premier ministre pendant les années conservatrices. « En anglais, on dit : sounding board », précise M. Mulroney. La figure de proue du monde syndical n’a toutefois pu infléchir la décision du premier ministre canadien de conclure l’ALENA avec les États-Unis et le Mexique. « Je comprenais sa position dans ce dossier », dit l’ancien chef de gouvernement, précisant que Louis Laberge « ne s’est jamais livré à une attaque personnelle » contre lui. « Jamais. C’est un des grands messieurs que j’ai eu le privilège de connaître durant ma vie. »
«Plus que jamais»
Le Fonds de solidarité FTQ apparaît « plus nécessaire que jamais » dans la vie économique québécoise, ayant déjà ouvert la voie à « la création de 500 000 emplois ». « C’est extraordinaire, ça ! Et je pense que Michel Arsenault et son équipe travaillent dans le même sens que Louis. » « Responsable de la gestion d’un fonds de quelque neuf milliards de dollars », la FTQ occupe une position névralgique l’obligeant à faire preuve de « responsabilité », de « maturité » économique, estime Brian Mulroney.
S’il souligne à gros traits la nécessité d’une collaboration syndicale, patronale, gouvernementale, M. Mulroney, associé principal de la firme Norton Rose, ne mijote pas de distribuer des formulaires d’adhésion à la FTQ aux salariés du cabinet d’avocats. « Ça me surprendrait ! Et ça surprendrait Louis ! », lance-t-il, avant de rire de bon coeur. « Il faisait ses affaires et je faisais les miennes. »







