D’hier à aujourd’hui
Cette républicaine du Kansas est devenue la coqueluche de la gauche américaine en raison de sa fermeté face à Wall Street et de sa défense des ménages emportés par la crise immobilière. Sheila Bair en a rajouté une couche, la semaine passée, dans un livre coup-de-poing où elle raconte sa version des opérations de sauvetage déployées durant la crise financière de 2008 aux États-Unis alors qu’elle était présidente de l’agence fédérale américaine responsable d’assurer les dépôts des banques, la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC).
À la tête d’un des premiers organismes publics à avoir sonné l’alarme devant le gonflement de la bulle du crédit hypothécaire à risques, elle continue de penser que le gouvernement américain a failli à son devoir de porter secours aux familles américaines quand tout s’est effondré. Le programme d’aide mise en place par l’administration Obama ne visait, selon elle, qu’à « bien paraître sur les communiqués de presse et non pas à réparer le marché immobilier ». En fait, « je ne crois pas que porter secours aux propriétaires en difficulté ait jamais été une priorité pour eux », a-t-elle lâché en entrevue au Washington Post.
Wall Street a eu droit à beaucoup plus de considération, constate-t-elle. Pris de panique devant l’ampleur de la crise financière en cours, le gouvernement a choisi « d’arroser » toutes les grandes banques de plusieurs centaines de milliards en facilité de crédit alors que seulement deux d’entre elles (Citigroup et Merrill Lynch) étaient tellement mal en point qu’elles n’avaient plus aucun accès à des liquidités. Il aurait mieux valu, selon elle, mettre en place un mécanisme de liquidation ordonnée pour ces deux canards boiteux et laisser les autres se débrouiller par elles-mêmes.
Le secrétaire au Trésor de Barack Obama et ex-banquier de Wall Street, Tim Geithner, en prend particulièrement pour son rhume dans cette histoire. Il était tellement empressé de porter secours aux banques, dit Sheila Bair, qu’il leur aurait offert cette manne financière gratuitement et sans condition. L’insistance de la présidente de la FDIC a mené à l’imposition d’un (bien modeste) taux d’intérêt.
« On a craint le pire. Personne ne savait vraiment quoi faire, a-t-elle admis en entrevue au New York Times. Cela nous a permis d’éviter la catastrophe, mais les ménages américains et le secteur immobilier ne sont toujours pas tirés d’affaire. »
Dangers
La crise financière a convaincu les pays du G20 de la nécessité de réformer les règles du jeu. Dites « de Bâle III », ces nouvelles règles visent à rendre le marché financier plus transparent, moins complexe et moins dépendant de l’effet de levier. On doit notamment, d’ici 2018, relever le niveau et la qualité des actifs que les banques doivent conserver en tout temps, augmenter les exigences s’appliquant aux banques ayant une importance systémique et dresser à l’avance des plans de liquidation ordonnée de celles qui feraient faillite quand même.
Le Fonds monétaire international (FMI) a dévoilé la semaine dernière un rapport faisant le point sur l’avancement de ces réformes. Le bilan qu’on y faisait n’avait rien de rassurant.
On constatait, entre autres choses, que si des changements sont bel et bien en cours, ils n’ont « pas encore permis de mettre en place un ensemble plus sûr de structures financières ». Cela serait dû notamment à la crise des dettes souveraines en Europe et aux scrupules des gouvernements à réclamer un effort supplémentaire à leurs banques déjà fragilisées.
Mais il y a plus grave encore. Les nouvelles exigences semblent, pour le moment, avoir exactement l’effet contraire à celui qui est recherché, constate le FMI. Les coûts imposés par les nouvelles normes pourraient bien être plus faciles à absorber par les plus grands groupes bancaires grâce aux économies d’échelles, conduisant ainsi à une accentuation, plutôt qu’à une réduction, du niveau de concentration du secteur.
Plusieurs banques semblent aussi vouloir refaire le coup qu’elles avaient fait après l’adoption des premières règles de Bâle I et II. « Des produits financiers novateurs sont déjà en cours d’élaboration pour contourner certaines des nouvelles réglementations », note le rapport. On craint également que les nouvelles bancaires n’encouragent « le transfert de certaines activités vers le secteur financier non bancaire qui échappe à ces normes ».
Les auteurs du rapport en concluent que d’autres réformes seront nécessaires. On se demande, par exemple, si certaines activités d’affaires plus risquées ne devraient pas être interdites aux banques de détail. On voudrait aussi arriver à convaincre les banquiers de redécouvrir les vertus de « produits et de structures d’organisation plus simples ». On en appelle également à l’imposition urgente des normes prudentielles promises dans le système bancaire parallèle (shadow banking).
Le mot de la fin pourrait revenir à Sheila Bair. « Je croyais que ça me permettrait d’aborder la question de façon plus calme, mais ça n’a fait que m’enrager de nouveau, disait-elle au Washington Post à propos du processus de rédaction de son livre. Nous aurions pu tellement mieux faire les choses. »








