Perspectives - Et après?
L’annonce opportuniste du rejet de l’offre de Lowe’s par le conseil d’administration de Rona la veille du lancement de la campagne électorale ne pouvait qu’entraîner une réaction de blocage musclée du gouvernement québécois tellement Rona est omniprésente dans l’économie et dans les régions du Québec. Mais à l’évidence, et avec cet appui d’Invesco Trimark au géant américain, une offre, désormais hostile, va prendre forme. Que pourra faire Québec dans cette bagarre sur le point d’éclater ?
Raymond Bachand souhaite que le géant américain Lowe’s renonce à son projet d’acquérir Rona. Le ministre des Finances a voulu lancer un massage fort et sans équivoque mardi. Il a clairement indiqué que Lowe’s n’était pas le bienvenu, que son intention d’acheter Rona ne s’inscrivait pas dans l’intérêt du Québec et du Canada. « Il est important pour une entreprise de détail de comprendre le message », a-t-il martelé. Mais encore !
Le ministre des Finances a raison d’évoquer les côtés stratégique et structurant de Rona pour l’économie du Québec. Mais devant l’évidence que Lowe’s va transformer sa manifestation d‘intérêt en une offre formelle, désormais hostile, le mandat donné à Investissement Québec de bâtir une coalition de blocage se heurte rapidement à une déficience de contrepartie. Les possibles chevaliers blancs ne sont pas légion. Et il faudra les recruter vraisemblablement du côté européen, question d’opposer la distance géographique au réflexe inhérent à ce type de transaction consistant à regrouper les achats.
Mais Lowe’s a du jeu, beaucoup de jeu. Et il vient de recevoir l’appui d’Invesco Trimark, deuxième actionnaire minoritaire en importance, avec une participation de quelque 12 % dans Rona. Les actionnaires institutionnels de Rona n’ont rien eu à se mettre sous la dent avec leurs placements dans le détaillant canadien depuis la récession de 2008-2009. L’action a végété longtemps sous les 10 $ avant que les rumeurs sur Rona ne s’activent en avril. Absente du Québec, Lowe’s affiche un chiffre d’affaires dix fois plus gros que Rona. Elle fait miroiter un pouvoir d’achat et un réseau nord-américain qui pourrait faire saliver bien des fournisseurs québécois. Rona devra donc monnayer très chèrement tout appui de blocage.
C’est là que l’intervention de Raymond Bachand prend tout son sens. D’autant qu’une offre au prix initial de 1,8 milliard pour Rona n’est pas hors de portée, avec une Caisse de dépôt campant dans le rôle de principal actionnaire minoritaire avec une participation de 14,2 %. Mais le ministre l’a également dit : la Caisse est indépendante. Au prix actuel de 14,50 $ l’action, la manifestation d‘intérêt de Lowe’s accorde peu de valeur à une entreprise occupant une position dominante et pouvant commander un cours près du double dans un environnement économique moins austère. Il est certain qu’une offre bonifiée à 16 $, voire à 20 $, ferait vaciller bien des allégeances. Après tout, les institutionnels, Caisse de dépôt y comprise, sont également là pour le rendement.
Le ministre Bachand a encore raison de s’en remettre aux retombées économiques de Rona, qui achète 85 % de ses produits au Canada, 47 % au Québec. Selon les chiffres qu’il a avancés mardi, le détaillant est redevable de 50 000 emplois directs et indirects au Québec, de 90 000 au Canada. « Son impact est sensible sur le secteur manufacturier », insiste-t-il. Rappelant son passage à Métro Richelieu, il a précisé qu’au terme de telles opérations d’acquisition, la centralisation des achats devient un premier geste posé.
Il est revenu à cette acquisition « émotive » de Provigo par Loblaw, réalisée en 1998, pour préciser qu’il y a eu « beaucoup de promesses à court terme » autour de l’engagement du détaillant ontarien de prioriser l’achat québécois. De telles promesses se veulent toutefois plus faciles à réaliser dans le secteur de l’alimentation, où la fraîcheur des produits périssables et la faiblesse des marges bénéficiaires favorisent les achats de proximité et la réduction des coûts de transport.
Le domaine de la quincaillerie et des produits de rénovation, construction et décoration n’est pas aussi sensible à ces paramètres. Toutefois, encore là, Lowe’s, dont les 31 magasins canadiens achètent 70 % de leurs produits au Canada, pourra faire miroiter son pouvoir d’attrait auprès des fournisseurs québécois.
Une grande bagarre s’engage.








