Perspectives - Licenciement boursier
Dans un contexte de revers conjoncturel, il est toujours navrant de voir toutes ces entreprises rentables procéder à des coupes dans leurs effectifs à des fins préventives, dans un objectif de protection de leurs marges bénéficiaires. Mais une fois ces licenciements boursiers dénoncés, les rappels répétés à leur responsabilité sociale et de bonnes entreprises citoyennes se heurtent au diktat du court terme imposé par les marchés. Les autres parties concernées, surtout les employés et les gouvernements, deviennent les dommages collatéraux d’une philosophie visant la maximisation de la valeur de l’actionnaire. Un actionnaire trop souvent de passage, et infidèle par surcroît.
Ce face à face entre Peugeot et le gouvernement socialiste français a un petit air de déjà-vu. Il nous ramène à ce contexte économique ayant précédé la Grande Récession de 2008-2009, où les entreprises multipliaient les annonces de coupes massives et de licenciements préventifs afin de protéger leurs marges bénéficiaires et leurs liquidités dans l’anticipation d’une contraction de l’activité économique. Vouloir se protéger ainsi de difficultés économiques appréhendées est la voie la plus sûre pour transformer une crainte en une réalité. Mais l’objectif de l’entreprise étant la rentabilité et non la philanthropie, les incitatifs au changement espéré des mentalités doivent venir d’ailleurs.
Il y a Peugeot, mais aussi Bank of America, qui annonçait hier une deuxième phase de licenciements afin d’obtenir des réductions de coûts annuelles de 3 milliards. Il faut dire que le numéro 2 du secteur bancaire aux États-Unis a repris le chemin de la rentabilité cette année, récoltant les dividendes de compression des dépenses de 25 % et d’une suppression de 12 000 postes sur un an. La banque avait entrepris la première phase de son programme de compression en 2011, avec pour cible 5 milliards de dollars d’économies annuelles et quelque 30 000 emplois en moins d’ici 2014, dans l’objectif de rétablir les bases de sa capitalisation. Toutefois. Derrière ces licenciements économiques répondant à des difficultés réelles ou à des changements technologiques, se profilent trop souvent des actions préventives, de tout temps dénoncées lorsqu’elles viennent d’entreprises faisant des profits.
Ce débat sur le thème des licenciements boursiers n’est pas récent. Surtout en France, qui a déjà payé le prix de la rigidité de son marché du travail renforcée par le concept d’autorisation administrative des licenciements. Il a cependant été démontré que, sous leur étiquette morale, de tels interdits sont inefficaces, parfois illégaux ou contraires à la liberté d’entreprise, difficiles à démontrer, et trop souvent désincitatifs à la création d’emplois.
Reste le rappel des entreprises à leur responsabilité sociale, à leur rôle d’entreprise citoyenne. Cette sensibilité est plus ou moins naturelle selon la propriété de l’entreprise, selon que l’actionnariat peut compter sur la présence de l’État ou d’organismes qui, tels les coopératives ou les fonds de travailleurs, ont pour mission de faire cohabiter le rendement et la création ou le maintien des emplois. Pour les autres…
Yvan Allaire, président du conseil de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques, a fait grand état, l’an dernier, de cette maximisation de la valeur de l’actionnaire, un mantra des 20 dernières années né de l’ère Reagan-Thatcher qui ne tient plus. « L’objectif financier d’une entreprise devrait être la maximisation de la valeur à long terme de la compagnie, un objectif qui dépasse le seul intérêt de l’actionnaire pour englober toutes les parties concernées », avait souligné Yvan Allaire dans un document comprenant une liste de 11 recommandations.
Autrement dit, l’ordre du jour est présentement dominé par les spéculateurs sur séance, les fonds alternatifs, les dérivés financiers, les vendeurs à découvert et le « high speed trading ». « Employés, consommateurs, gouvernements, économie locale… Tout est rapidement sacrifié sur l’autel de la valorisation de l’avoir de l’actionnaire. » D’un actionnaire toujours plus fuyant et peu fidèle. Dans le cas d’une entreprise à actionnariat diffus, la période de détention d’une action est inférieure à une année. Elle est de quelques mois seulement, en moyenne.
« Il est intéressant de noter qu’on retrouvait une période de détention similaire lors de la crise financière de 1929 », avait illustré Yvan Allaire.








