Perspectives - Chômage contre cote
En 2008-2009, l’économie réelle a été contrainte de se lancer au secours d’une économie financière à la dérive. Aujourd’hui, elle est sacrifiée pour se soumettre aux diktats de ces mêmes marchés financiers. Des États aujourd’hui surendettés, aux prises avec des taux d’intérêt usuraires pour notamment sauver leurs banques malades qui, elles, s’abreuvent à taux favorables auprès des banques centrales… Avec, à la clé, une explosion du chômage chronique. Vive l’austérité !
Après la Grèce, l’Espagne est devenue hier une autre illustration de cette impossible austérité budgétaire sans croissance économique. Madrid donne dans la surenchère des plans de rigueur pour obtenir un peu plus de temps. L’Espagne est pourtant déjà minée par un taux de chômage record de 24,4 %, le plus élevé d’Europe, alors qu’elle ne fait que s’engager dans une nouvelle récession s’annonçant pour être longue, deux ans après en être sortie. On mesure encore mal le risque sous-jacent à troquer les emplois pour une cote de solvabilité.
La crise de la dette souveraine en Europe, qui a pour origine la crise financière de 2008-2009, produit un effet systémique affectant l’ensemble de la planète économique. Cet effet a pour nom et visage une explosion d’un chômage devenu chronique. Selon l’Organisation internationale du travail, le monde comptera 202 millions de personnes au chômage cette année, 207 millions l’an prochain, avec un taux de chômage mondial dépassant désormais les 6 %. Dans l’univers de l’OCDE, les 48 millions de personnes sans emploi portent le taux de chômage à 7,9 %. Ce taux est appelé à demeurer élevé l’an prochain, autour des 7,7 %. S’il est resté stable, autour du niveau déjà élevé de 8,2 % aux États-Unis, dans la zone euro, il atteint un record de 11,1 %, du jamais vu depuis la création de cet espace monétaire en 1999. La zone euro a aligné douze mois consécutifs de chômage à 10 % ou plus, avec 17,4 millions de personnes sans emploi dans l’Union monétaire, sur un continent devenu le royaume de l’austérité budgétaire, qui compte douze pays en récession.
À ces sombres chiffres s’ajoute l’explosion du chômage de longue durée et du nombre de chômeurs découragés. Chez les pays membres de l’OCDE, un demandeur d’emploi sur trois est au chômage depuis 12 mois, plus de quatre sur dix dans l’Union européenne.
Les premières grandes victimes de cette crise de l’emploi sont les jeunes et les travailleurs peu qualifiés. En Espagne, le taux de chômage atteint 51,5 % chez les jeunes de moins de 25 ans. Il dépasse les 35 % au Portugal, les 31 % en Italie et les 21 % en France. Selon le quotidien Le Monde, le chômage des jeunes est 1,4 fois supérieur à la moyenne nationale en Allemagne. Le rapport est du simple au triple en Italie, du simple au double en Grèce, au Portugal, en Espagne et en France.
Le Canada n’est pas immunisé. Le taux d’emploi pour les jeunes de 20-24 ans a chuté à 63,2 % en juin, contre 67,4 % un an plus tôt. Ce taux est le plus bas pour un mois de juin depuis 1977, soit depuis que ces données sont compilées par Statistique Canada. Chez les 17 à 19 ans, le taux d’emploi a reculé à 51,4 % en juin, à son plus faible depuis juin 2009.
Dans une présentation faite à Halifax le 21 juin dernier, le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, a rappelé que les dettes privées excessives finissent habituellement par aboutir dans le secteur public. Il a ajouté que la crise financière mondiale s’est faite lourdement ressentir sur l’économie réelle, provoquant des pertes de production de 4000 milliards de dollars, l’élimination de 28 millions d’emplois et par l’accumulation de déficits budgétaires astronomiques. « Comme c’est généralement le cas, le coût a été assumé dans une large mesure par les pays, les entreprises et les personnes qui n’avaient pas contribué au fiasco », a-t-il martelé. Rappelant que l’austérité est une condition nécessaire au rééquilibrage des finances publiques mais qu’elle suffit rarement, il retient qu’il n’existe finalement que trois solutions pour réduire la dette publique : la restructuration, l’inflation et la croissance. « La stratégie de réduction de la dette la plus acceptable est de stimuler la croissance », a conclu Mark Carney. Et en ce qui concerne les institutions financières à problème, il estime qu’il faut mettre un terme à « l’injustice engendrée par un système qui privatise les gains et mutualise les pertes ». Pour y parvenir, « les détenteurs d’obligations, les actionnaires et les dirigeants doivent subir le poids des pertes, plutôt que les contribuables »… Et les travailleurs.








