En attendant la Chine
On n’avait pas vu pareil tir groupé de banques centrales depuis la Grande Récession de 2008-2009. La Banque centrale européenne, la Banque d’Angleterre, la banque centrale du Danemark et la Banque populaire de Chine ont annoncé, jeudi, un assouplissement de leurs politiques monétaires afin d’insuffler un peu d’oxygène à leurs économies en difficulté. Contrairement aux dernières fois, cette conjonction de décisions n’était pas volontaire, mais seulement le fruit du hasard, a-t-on assuré. Elle faisait suite à d’autres décisions du même genre prises notamment par la Réserve fédérale américaine seulement deux semaines auparavant. On pouvait y reconnaître, dans tous les cas, un signe de l’ampleur et de l’étendue des difficultés économiques actuelles.
L’annonce de la Chine est celle qui a le plus surpris et frappé les esprits. Après tout, les conditions monétaires y avaient déjà été assouplies moins d’un mois auparavant. Un analyste a résumé le sentiment général en présumant que les dirigeants chinois « ont pu jeter un oeil avant tout le monde sur les indicateurs du mois de juin et n’ont pas aimé ce qu’ils ont vu ». À quelques jours du dévoilement de nouvelles statistiques sur l’économie mondiale, la présidente du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, prévenait le lendemain que « de nombreux indicateurs de l’activité économique - l’investissement, l’emploi, la production - se sont détériorés. Et pas seulement en Europe ou aux États-Unis, mais aussi dans de nombreux pays émergents clés : Brésil, Chine, Inde ».
L’idée que la locomotive chinoise faiblisse à son tour n’a rien de rassurant pour une économie mondiale qui commence à être à court de solutions de rechange. Habituée à une croissance de 10 % par année, la Chine n’a affiché qu’un taux annualisé de 8,1 % au premier trimestre et serait tombée à 7,6 % au deuxième trimestre, selon des analystes.
Elle est bien sûr victime des malheurs de l’Europe, des États-Unis et de ses autres clients des pays riches qui ont fait chuter ses exportations, pas moins de 30 % de son économie. Ses mesures d’assouplissement monétaire visent à stimuler l’autre moteur de sa croissance, soit les investissements, qui représentent 40 %. Elle avait eu recours à la même solution en 2008-2009, avec succès.
Le problème est que, à force d’investir des milliards dans ses routes, ses villes, ses usines et ses ports, les bons projets porteurs de croissance et prêts à mettre en branle commencent à se faire plus rares et que les gaspillages sont de plus en plus grands. Le cas le plus patent est l’immobilier, qui constitue le quart des investissements et où la menace de l’éclatement d’une bulle fait craindre le pire. Si cette situation n’est pas corrigée, « la prochaine crise financière mondiale viendra de Chine », prévenait cet hiver le chroniqueur du Financial Times, Martin Wolf.
Bien au fait de la situation, Pékin avait déployé ces derniers mois de grands efforts pour calmer le marché immobilier. Fait peu courant, il a mis en garde ses banques, jeudi, contre la tentation d’utiliser ses derniers assouplissements monétaires pour relancer la spéculation.
Réformes à venir
Pour plusieurs observateurs, la situation de plus en plus compliquée dans laquelle se trouve la Chine montre que sa révolution économique est arrivée au bout d’une étape et que pour continuer de progresser, elle devra en franchir une autre. Il s’agit de la transition d’une économie à la remorque des autres vers une économie principalement basée sur sa consommation intérieure.
Une telle transition requerrait, entre autres, l’augmentation de la capacité de dépenser des ménages en relevant les salaires, en améliorant le filet social et en leur offrant de meilleurs services financiers. Pour que les entrepreneurs chinois se tournent vers leur propre économie, il faudrait leur offrir les mêmes règles de droit, la même protection de la propriété intellectuelle, les mêmes réseaux de distribution et la même efficacité bureaucratique que ceux dont ils profitent dans leurs échanges avec les pays développés. Il faudrait aussi que les autocrates chinois acceptent que l’information et les opinions circulent librement dans le pays et que l’État ne contrôle pas tout dans l’économie et la société, à commencer par les taux de change.
Le régime chinois jure avoir compris la leçon et être lentement en voie de la mettre en pratique. Il a, par exemple, annoncé la semaine dernière qu’il allait, à titre d’expérience, créer une enclave économique spéciale dans la région de Shenzhen, près de Hong Kong, où les règles en matière de taux de change et de circulation de sa devise seraient grandement assouplies. On se rappellera que c’est au même endroit que les premières expériences de « socialisme de marché » avaient été menées au début des années 1980 avant d’être étendues à tout le pays.
Ce genre d’expériences prend toutefois du temps et les réformes dont il est question, bien plus de temps encore, alors que tout le monde serait plutôt pressé par les temps qui courent.








