Le capitalisme sauvage existe-t-il? (suite)
J’ai lu avec intérêt le texte « Le capitalisme sauvage existe-t-il ? ». Vous nous faites remarquer que le capitalisme sauvage, celui des enfants exploités, des salaires de famine, des journées interminables (16 heures), n’existe plus dans les pays développés ; « la sauvagerie », pour ce qui nous concerne, s’est réfugiée dans le secteur financier, plus abstrait, contre lequel il est beaucoup plus difficile de lutter car, comme il est international, il faudrait un contrepoids lui-même international qui, pour l’heure, n’existe pas (pas encore ?).
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le capitalisme sauvage bien « concret » existait dans le monde occidental ; il existe encore aujourd’hui dans les pays en voie de développement. Ce capitalisme sauvage a été mis au pas en Occident par l’action syndicale, notamment en Allemagne qui, à la fin du XIXe siècle, était non seulement la première puissance industrielle continentale de l’Europe mais aussi le pays le plus avancé sur le plan social — assurance obligatoire contre la maladie (1882), contre les accidents (1884), retraite (1889), avec contribution des compagnies et/ou de l’État. Le capitalisme sauvage initial a donc pu être « dressé » au niveau national, et progressivement nous sommes passés à un capitalisme social (que l’on confond souvent à tort avec la social-démocratie qui, en fait, n’a jamais existé) qui n’a pas trop mal fonctionné jusqu’à la toute fin des années 1970 — fin des « trente glorieuses » —(j’entends dans le monde occidental).
Arrivera-t-on à mettre fin à la dérive actuelle que connaît le capitalisme infesté par le virus de la finance ? L’Europe demeurera impuissante tant qu’elle n’aura pas fait son union politique.
Pour l’heure, il faudrait que nous, les Occidentaux, cessions de profiter de produits importés fabriqués dans des pays aux salaires réduits alors que nous bénéficions de salaires de pays riches. Ici, au Québec, on peut s’étonner, pour ce qui est du textile par exemple, que l’on se plaise à acheter des biens fabriqués à bas coûts alors que nos revenus nous permettraient de payer plus cher ce qui serait fabriqué ici. Kanuk, par exemple, c’est plus cher que les produits importés, certes, mais ce sont des biens qui sont produits aux coûts d’ici. Revenus d’ici et consommation de ce qui est produit là-bas (dans les pays en voie de développement), c’est là une aberration dont le consommateur est responsable. C’est bien là que le bât blesse.
Bien à vous.
B. C.
Bonjour M. Chiasson,
Pour poursuivre dans la ligne du capitalisme sauvage, je trouverais intéressant que vous développiez votre pensée quant aux mesures que nos gouvernements pourraient et devraient prendre pour éliminer cet autre volet du capitalisme sauvage « essentiellement cantonné dans le secteur de la haute finance », comme vous le dites.
Merci.
J.-M. B.
Québec
Merci à B. C. pour la brève synthèse historique du capitalisme. Et, pour répondre à J.-M. B. quant aux solutions possibles, je pense que, dans un premier temps, les sociétés occidentales doivent s’interroger sur le point suivant : jusqu’où doivent-elles favoriser la croissance économique par l’endettement ?
Cela ne veut pas dire qu’il faut abolir tout endettement. Mais il est clair qu’aujourd’hui, d’un endettement qui aurait pu être productif, nous avons versé dans un système hautement spéculatif. Les banques et les milieux financiers en général sont au premier banc des accusés. Afin d’accroître les volumes de transactions et donc les profits, les banques ont eu recours à toutes les formes d’effets de levier possibles. Elles ont donné dans ce qu’elles appellent l’ingénierie de produits financiers qui, en définitive, ne tiennent pas la route et n’ont plus grand-chose à voir avec l’économie réelle. Ce faisant, elles ont versé dans la pure spéculation qui, elle, ne crée absolument rien en tant que richesse réelle pour la société. On ne fait que brasser de la paperasse.
Il faut donc mettre au pas les banques et réduire leur niveau d’endettement. C’est ce que les accords de Bâle III visent à faire en exigeant une proportion beaucoup plus élevée du capital par rapport à l’actif des banques. Cette proportion doit tenir compte des actifs hors bilan des banques, qui sont composés essentiellement d’une multitude de produits dérivés. Et, en mon sens, les gouvernements devraient carrément interdire aux banques de maintenir des positions nettes spéculatives, c’est-à-dire mettre à risque un seul dollar de leur capital en misant sur l’évolution possible des taux d’intérêt, des prix des denrées, des cours boursiers et/ou obligataires, etc. Ce n’est tout simplement pas leur rôle. Les banques sont avant tout les protecteurs de nos épargnes.
Par ailleurs, l’achat sur marge d’actions et leur vente à découvert doivent être davantage restreints en exigeant une mise de fonds des investisseurs beaucoup plus élevée. Le poids de la dette accepté pour ce genre de transactions ne devrait pas excéder 30 %.
Les banques ne sont pas les seules coupables de la trop forte propension à recourir à la dette. Les consommateurs le sont aussi. Aujourd’hui, presque tous les produits de consommation sont financiarisés. On achète ainsi une automobile par mensualités (on se fout du prix payé pourvu que les mensualités soient abordables). Même chose pour les meubles, les appareils ménagers, etc. Je suis bien prêt à accepter qu’on puisse favoriser l’accès au crédit pour l’achat d’une propriété (dans la mesure où l’on ne tombe pas dans la spéculation), mais pas pour les biens de consommation. À cause de cela, on donne dans la surconsommation. Donc, nos gouvernements devraient à tout le moins imposer un plafond quant au solde permis pour les cartes de crédit. À mon avis, ce solde ne devrait pas excéder 1000 $ par individu.
Enfin, pour ce qui est de la mondialisation et du choc des mains-d’oeuvre, celle bien rémunérée de l’Occident contre celle faiblement payée des pays émergents, il n’y a qu’une solution : il est temps d’exiger des pays émergents qu’ils fabriquent en Occident 30 % des produits qu’ils vendent chez nous.
Un dernier mot : il est de plus en plus évident que les économies occidentales sont enlisées dans une trappe de liquidité, comme le Japon l’est depuis plus de 15 ans. Cela signifie que les banques centrales ne sont plus capables de stimuler les économies par une politique monétaire même très stimulante. Seuls les gouvernements, grâce à l’outil fiscal, peuvent y parvenir. Or ces derniers sont menottés par des déficits budgétaires structuraux importants. Dans un tel cas, les pays occidentaux auraient certainement intérêt à concocter une sorte de plan Marshall de plusieurs billions de dollars financé directement à partir de la planche à billets afin d’appliquer un traitement choc à l’économie mondiale. Un tel traitement est concevable aussi longtemps que l’inflation demeure contrôlée, ce qui est le cas pour le moment.
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