Fonds de retraite - Y a-t-il crise?
L'état des régimes publics et des régimes d'entreprise inquiète. On nous avait pourtant promis la liberté à 55 ans!
Photo : Newscom
Avouons-le, il n'y a jamais de bon moment pour parler de la retraite. Et l'exercice est généralement délicat. Quels seront mes besoins financiers? Est-ce que mon épargne est suffisante? Devrai-je faire des sacrifices? Arrive alors le gouvernement Harper, qui lance, devant un auditoire mondial de l'autre côté de l'océan et en retenant les détails, qu'il songe à des façons d'assurer la pérennité du régime public. Quand? Comment? À un mois du budget, les paris sont ouverts. Y a-t-il crise?
La société s'est inquiétée des déficits. Elle s'est inquiétée des coûts du système de santé. Elle s'est inquiétée du prix des maisons, du monde de la construction et de la crise économique. Mais évoquez l'avenir de la retraite — de l'état des régimes publics, des régimes d'entreprise et du faible taux d'épargne personnelle, soit les trois piliers de la retraite —, et on fronce les sourcils. L'an dernier, Question Retraite a sondé des gens âgés de 25 à 44 ans. Résultat: 41 % d'entre eux ont avoué que la planification de la retraite est un sujet qui ne les intéresse pas.
«Le mot "crise" est un peu fort, mais il y a des défis importants qui s'en viennent, dit Michel St-Germain, spécialiste en régimes de retraite au cabinet Mercer et membre du conseil d'administration de l'Institut canadien des actuaires. Disons seulement que les gens dans la trentaine, par exemple, n'auront pas une retraite aussi facile que les gens de mon âge. Il va falloir contribuer plus, travailler un peu plus longtemps et peut-être vivre avec un peu moins à la retraite. Le système va s'ajuster.»
Depuis près de 20 ans, on prédit un scénario catastrophe. «La Banque mondiale prédit une crise des régimes de retraite», pouvait-on lire dans les journaux en... 1994. Le prêteur prédit alors que le vieillissement de la population met en péril les régimes publics et que la crise peut être contournée. La solution, estime la Banque mondiale, consiste à réduire les rentes des classes moyenne et aisée, et à renvoyer le citoyen vers des outils d'épargne personnelle.
Pronostic peu rassurant
À tout le moins, le pronostic d'un rapport commandé par le ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale en 2011 n'est pas rassurant: «45 % des travailleurs québécois ne pourront pas bénéficier d'un revenu de retraite correspondant à 60 % ou 70 % de leur salaire brut de fin de carrière», peut-on y lire. Les deux premiers piliers des revenus de retraite sont la Régie des rentes du Québec et le Régime de pensions du Canada. Mais dans un contexte où les régimes mis sur pied par les employeurs ne sont pas toujours solvables et que le REER est sous-utilisé, les prochaines années pourraient réserver des surprises à bien du monde. Et voici le gouvernement Harper avec son annonce.
«La Sécurité de la vieillesse [le régime fédéral] et la Régie des rentes [au Québec] ont été mises sur pied il y a une quarantaine d'années, quand les gens vivaient une dizaine d'années après leur retraite à 65 ans, dit M. St-Germain. Maintenant, ils en vivent 20. Il me semble qu'on peut remettre en question l'âge du début des versements [65 ans versus 67 ans, comme l'ont fait plusieurs pays]. Mais je ne vois pas d'urgence, pas de raison d'agir vite puisque la gouvernance des régimes au Canada est parmi ce qui se fait de mieux dans le monde.»
Cette relative quiétude est partagée par l'actuaire en chef du gouvernement, Jean-Claude Ménard. Le nombre de bénéficiaires de la Sécurité de la vieillesse va passer de 4,9 millions à 9,3 millions d'ici 2030, et le coût va passer de 29,5 milliards à 84 milliards, selon un rapport qu'il a déposé l'an dernier. Malgré cela, il a écrit la semaine dernière que «le bilan actuariel prenant en compte les cotisations futures et les prestations correspondantes confirme que le Régime de pensions du Canada est en mesure de répondre à ses engagements financiers et qu'il demeurera financièrement viable à long terme».
Stimuler l'épargne
Si l'intention du gouvernement Harper a fait les manchettes, en coulisse ça bouge déjà depuis plusieurs mois. Actuaires, économistes, patronat, syndicats, tous ont entamé 2012 sur le mode de la réflexion. On s'inquiète notamment du fait que trop de monde arrivera à la retraite avec pour seul coussin les régimes publics, qui remplacent environ 40 % du revenu de travail d'une personne qui gagne 40 000 $ à 65 ans.
Car l'épargne personnelle n'est pas toujours au rendez-vous. En général, les sondages montrent qu'un Québécois sur deux ne détient aucun régime enregistré d'épargne-retraite (REER). L'an dernier, le budget Bachand a lancé l'idée d'obliger les employeurs à offrir à leurs employés l'accès à un régime volontaire d'épargne-retraite. Les employeurs, toutefois, ne seraient pas tenus d'y cotiser. Qu'est-ce qui arrive si le taux de participation ne lève pas? «La seule réponse que j'ai, c'est que dans 20 ou 25 ans, on sera dans la m...», dit l'économiste Pierre Fortin, de l'Université du Québec à Montréal. C'est la classe moyenne qui l'inquiète.
La Régie des rentes du Québec a mis sur pied un comité d'experts connus qui lui fera rapport d'ici la fin de l'année sur l'avenir des régimes de retraite, recommandations à l'appui. La Régie a elle-même dû agir récemment. En 2010, il y avait pour chaque bénéficiaire 2,8 cotisants; ce taux diminuera graduellement à 1,5 en 2060. Au début de l'année, elle a augmenté le taux de cotisation de manière à assurer son financement jusqu'en 2060, soit 21 ans de plus que si elle n'avait rien fait. Cette décision du gouvernement Charest, annoncée dans le cadre du budget Bachand en mars 2011, a causé des remous. «On a fait ce qu'il faut», estime M. Fortin.
En plus d'assurer de verser des prestations aux retraités québécois, la Régie se soucie de l'épargne personnelle et des régimes complémentaires, établis par les employeurs et pas toujours bien financés. Statistique dérangeante: un régime complémentaire sur deux souffre d'un sous-financement de 26 % ou plus. Elle surveille 755 régimes au Québec.
Faut-il appréhender une crise? «Je suis moins pessimiste que ça, dit le grand patron de la Régie des rentes, Denys Jean. Je vous avoue qu'il y a des situations préoccupantes. Mais ce qui me rend optimiste, c'est qu'on en parle, de la retraite. Et si on en avait parlé davantage au cours des 10 ou 15 dernières années, peut-être que la situation serait moins inquiétante. Il ne faut pas voir les choses en rose: il y a des problèmes. Là, on essaie de les identifier correctement et de trouver des solutions réalistes.»
La société s'est inquiétée des déficits. Elle s'est inquiétée des coûts du système de santé. Elle s'est inquiétée du prix des maisons, du monde de la construction et de la crise économique. Mais évoquez l'avenir de la retraite — de l'état des régimes publics, des régimes d'entreprise et du faible taux d'épargne personnelle, soit les trois piliers de la retraite —, et on fronce les sourcils. L'an dernier, Question Retraite a sondé des gens âgés de 25 à 44 ans. Résultat: 41 % d'entre eux ont avoué que la planification de la retraite est un sujet qui ne les intéresse pas.
«Le mot "crise" est un peu fort, mais il y a des défis importants qui s'en viennent, dit Michel St-Germain, spécialiste en régimes de retraite au cabinet Mercer et membre du conseil d'administration de l'Institut canadien des actuaires. Disons seulement que les gens dans la trentaine, par exemple, n'auront pas une retraite aussi facile que les gens de mon âge. Il va falloir contribuer plus, travailler un peu plus longtemps et peut-être vivre avec un peu moins à la retraite. Le système va s'ajuster.»
Depuis près de 20 ans, on prédit un scénario catastrophe. «La Banque mondiale prédit une crise des régimes de retraite», pouvait-on lire dans les journaux en... 1994. Le prêteur prédit alors que le vieillissement de la population met en péril les régimes publics et que la crise peut être contournée. La solution, estime la Banque mondiale, consiste à réduire les rentes des classes moyenne et aisée, et à renvoyer le citoyen vers des outils d'épargne personnelle.
Pronostic peu rassurant
À tout le moins, le pronostic d'un rapport commandé par le ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale en 2011 n'est pas rassurant: «45 % des travailleurs québécois ne pourront pas bénéficier d'un revenu de retraite correspondant à 60 % ou 70 % de leur salaire brut de fin de carrière», peut-on y lire. Les deux premiers piliers des revenus de retraite sont la Régie des rentes du Québec et le Régime de pensions du Canada. Mais dans un contexte où les régimes mis sur pied par les employeurs ne sont pas toujours solvables et que le REER est sous-utilisé, les prochaines années pourraient réserver des surprises à bien du monde. Et voici le gouvernement Harper avec son annonce.
«La Sécurité de la vieillesse [le régime fédéral] et la Régie des rentes [au Québec] ont été mises sur pied il y a une quarantaine d'années, quand les gens vivaient une dizaine d'années après leur retraite à 65 ans, dit M. St-Germain. Maintenant, ils en vivent 20. Il me semble qu'on peut remettre en question l'âge du début des versements [65 ans versus 67 ans, comme l'ont fait plusieurs pays]. Mais je ne vois pas d'urgence, pas de raison d'agir vite puisque la gouvernance des régimes au Canada est parmi ce qui se fait de mieux dans le monde.»
Cette relative quiétude est partagée par l'actuaire en chef du gouvernement, Jean-Claude Ménard. Le nombre de bénéficiaires de la Sécurité de la vieillesse va passer de 4,9 millions à 9,3 millions d'ici 2030, et le coût va passer de 29,5 milliards à 84 milliards, selon un rapport qu'il a déposé l'an dernier. Malgré cela, il a écrit la semaine dernière que «le bilan actuariel prenant en compte les cotisations futures et les prestations correspondantes confirme que le Régime de pensions du Canada est en mesure de répondre à ses engagements financiers et qu'il demeurera financièrement viable à long terme».
Stimuler l'épargne
Si l'intention du gouvernement Harper a fait les manchettes, en coulisse ça bouge déjà depuis plusieurs mois. Actuaires, économistes, patronat, syndicats, tous ont entamé 2012 sur le mode de la réflexion. On s'inquiète notamment du fait que trop de monde arrivera à la retraite avec pour seul coussin les régimes publics, qui remplacent environ 40 % du revenu de travail d'une personne qui gagne 40 000 $ à 65 ans.
Car l'épargne personnelle n'est pas toujours au rendez-vous. En général, les sondages montrent qu'un Québécois sur deux ne détient aucun régime enregistré d'épargne-retraite (REER). L'an dernier, le budget Bachand a lancé l'idée d'obliger les employeurs à offrir à leurs employés l'accès à un régime volontaire d'épargne-retraite. Les employeurs, toutefois, ne seraient pas tenus d'y cotiser. Qu'est-ce qui arrive si le taux de participation ne lève pas? «La seule réponse que j'ai, c'est que dans 20 ou 25 ans, on sera dans la m...», dit l'économiste Pierre Fortin, de l'Université du Québec à Montréal. C'est la classe moyenne qui l'inquiète.
La Régie des rentes du Québec a mis sur pied un comité d'experts connus qui lui fera rapport d'ici la fin de l'année sur l'avenir des régimes de retraite, recommandations à l'appui. La Régie a elle-même dû agir récemment. En 2010, il y avait pour chaque bénéficiaire 2,8 cotisants; ce taux diminuera graduellement à 1,5 en 2060. Au début de l'année, elle a augmenté le taux de cotisation de manière à assurer son financement jusqu'en 2060, soit 21 ans de plus que si elle n'avait rien fait. Cette décision du gouvernement Charest, annoncée dans le cadre du budget Bachand en mars 2011, a causé des remous. «On a fait ce qu'il faut», estime M. Fortin.
En plus d'assurer de verser des prestations aux retraités québécois, la Régie se soucie de l'épargne personnelle et des régimes complémentaires, établis par les employeurs et pas toujours bien financés. Statistique dérangeante: un régime complémentaire sur deux souffre d'un sous-financement de 26 % ou plus. Elle surveille 755 régimes au Québec.
Faut-il appréhender une crise? «Je suis moins pessimiste que ça, dit le grand patron de la Régie des rentes, Denys Jean. Je vous avoue qu'il y a des situations préoccupantes. Mais ce qui me rend optimiste, c'est qu'on en parle, de la retraite. Et si on en avait parlé davantage au cours des 10 ou 15 dernières années, peut-être que la situation serait moins inquiétante. Il ne faut pas voir les choses en rose: il y a des problèmes. Là, on essaie de les identifier correctement et de trouver des solutions réalistes.»
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