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Beaucoup d'ennuis et des pertes d'argent, mais pas de catastrophe économique

L’aéroport La Guardia, à New York, avait des airs de refuge, hier.
Photo : Agence Reuters
L’aéroport La Guardia, à New York, avait des airs de refuge, hier.
La plus grosse panne d'électricité dans l'histoire du continent nord-américain aura sans doute causé beaucoup d'ennuis et des pertes dans les budgets familiaux.

Toutefois, son incidence sur l'économie en général sera minime à court terme, mais peut-être considérable à long terme si les décisions politiques qui sont repoussées depuis des années pour la modernisation du réseau de distribution aux États-Unis sont enfin prises.

Avec la canicule et l'arrêt de fonctionnement de millions de réfrigérateurs et de congélateurs dans des millions de foyers, comment savoir combien de steaks, poulets et pizzas congelés auront dû être envoyés à la poubelle? Tout cela fait partie des pertes à court terme. En Ontario seulement, où la moitié des foyers étaient encore privés d'électricité à 13 heures hier, les grandes chaînes d'alimentation comme Loblaws et Sobey's ont fermé une bonne centaine de supermarchés. Chez Loblaws, on a fait savoir que «tout ce qui n'a pu être conservé pendant 30 minutes ou plus à la température requise a été détruit». Comment faire le total de toutes ces pertes?

Mais il y a aussi les autres pertes sous forme d'activités industrielles, commerciales et financières. Les fabricants d'autos Ford, GM, Honda et Chrysler ont fermé au moins 35 usines. Les fabricants d'acier ontariens Stelco et Dofasco ont fait de même, tout comme Domtar avec trois de ses usines dans cette province. La pétrochimie, les raffineries et de nombreuses stations d'essence ont cessé leurs activités, faute d'électricité. En fait, pour de grands pans de l'industrie et des services, ce vendredi fut un jour de congé ajouté à cette fin de semaine. Pour l'aviation commerciale, Air Canada en particulier (voir autre texte ci-contre), cette panne fut un malheur de plus à s'abattre sur elle.

Le même phénomène a eu lieu aux États-Unis. Des dizaines de magasins Wal-Mart n'ont pas eu d'autre choix que de fermer leurs portes. Toutefois, les temples de la finance que sont les Bourses new-yorkaises et, en plus modeste, celle de Toronto ont vaqué normalement à leurs activités. Cette panne, d'ailleurs, n'a eu aucun impact sur la valeur des titres échangés, mais un peu sur le volume des échanges, qui fut moins élevé que d'habitude. La tendance à la vente des obligations, qui est très forte depuis quelque temps, s'est momentanément interrompue par réflexe de sécurité au début de la panne, jeudi, mais les investisseurs se sont mis à les revendre pour acheter des bons du Trésor dès la confirmation que la panne n'était pas d'origine terroriste. Enfin, les grands médias de New York et de Toronto ont trouvé le moyen de paraître quand même. Les éditions du Toronto Sun et du Globe & Mail furent imprimées à Montréal.

Par ailleurs, la Banque du Canada a émis hier un bref communiqué pour confirmer qu'elle «assurait les services essentiels, tels que la surveillance des marchés financiers et des systèmes de compensation et de règlement d'importance critique, depuis ses installations de relève».

En somme, outre les pertes d'aliments causées par la chaleur, cette panne a été perçue dans plusieurs milieux d'affaires comme étant comparable aux conséquences d'une grosse tempête de neige en hiver, lorsque de nombreux commerces ferment et que les voies de transport, à l'exception du métro, sont paralysées.

Selon l'analyste David Rosenburg, de Merrill Lynch, l'incidence maximale de cette panne aux États-Unis représenterait une perte de 25 à 30 milliards de dollars par jour dans le produit intérieur brut (PIB), ce qui pourrait limiter la croissance de l'économie à 3 % au troisième trimestre. Une grande partie de ce qui n'aura pas été produit à cause de la panne le sera plus tard. Au demeurant, cette perte est considérée minime relativement au PIB annuel, qui est de 10 000 milliards, constate Francis Généreux, économiste aux Études économiques Desjardins. Comme la panne est arrivée jeudi, on n'aura perdu qu'une journée de production, puisque c'est maintenant le congé de fin de semaine. À moins évidemment que cette panne ne persiste ou ne se répète, ce que redoutent bien des experts aux États-Unis, où un sérieux débat devrait enfin avoir lieu sur l'état du réseau de distribution d'électricité.

Jeudi soir sur les ondes de CNN, Bill Richardson, ex-secrétaire d'État à l'Énergie sous l'administration de Bill Clinton, s'est pour ainsi dire vidé le coeur en rappelant que, depuis cinq ans, il y a un projet de loi qui dort au Congrès parce que les sénateurs refusent d'y donner suite pour protéger divers intérêts particuliers. Ce projet de loi vise à moderniser et à renforcer le réseau d'électricité dans de vastes régions du pays, un peu comme l'a fait la Californie, il y a quatre ans, après avoir d'ailleurs connu sa propre crise de distribution d'électricité.

Hier, le président George W. Bush a déclaré que la panne était «un signal d'alarme pour nous inciter à moderniser notre système de distribution d'électricité, et il faut comprendre ce qui s'est passé et y remédier». On ne connaît pas encore toutes les causes de cette panne, qui n'est en aucune façon de même nature que celle de la crise du verglas survenue au Québec en 1998, lorsque des centaines de pylônes s'étaient effondrés. Les coûts de la remise en marche des réseaux seront sans doute beaucoup moins lourds cette fois-ci.

Néanmoins, si le débat politique à Washington finit par accoucher d'une véritablement modernisation du régime de transport de l'électricité, alors il y a déjà des entrepreneurs qui se frottent les mains juste à y penser. Par exemple, chez SNC-Lavalin, «on voit dans cet incident de jeudi un signe que les gens deviendront prudents à propos de l'énergie et que cela pourra représenter des occasions d'affaires dans le secteur des installations de transmission». À Hydro-Québec, on donne une réponse plus diplomatique: «On ne commente pas ce qui se passe chez nos voisins, mais ceux-ci savent qu'ils peuvent compter sur nous».

Quoi qu'il en soit, tout le monde sait que ce dossier d'avenir représente de gros sous, de très gros sous. Qu'il suffise de rappeler que, après la crise du verglas au Québec, le coût des réparations avait été de 800 millions et que celui des améliorations prévues avait été de 815 millions.
 
 
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