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    Les entretiens Concordia - Économie et développement durable - La «pro» de l'«anti»

    Le mouvement «Occupy», «c'est une politique à l'extérieur des voies électorales qui se manifeste», dit Anna Kruzynski

    Anna Kruzynski: «Ce qu’on a vu au square Victoria à Montréal se passe tous les jours partout dans le monde.»<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Anna Kruzynski: «Ce qu’on a vu au square Victoria à Montréal se passe tous les jours partout dans le monde.»
    Pour Anna Kruzynski, le mouvement des indignés qui a surgi sans que personne s'y attende vraiment n'a rien de spontané, pas plus à Montréal qu'à Wall Street ou ailleurs. Elle y voit plutôt l'expression d'un courant plus large qui se propage depuis une douzaine d'années. Prenant l'exemple du rhizome, une tige souterraine de plantes vivaces qui sortent du sol par petites pousses ici et là et qui de temps à autre produisent une grosse pousse prenant beaucoup de place, elle parle d'une mouvance hétéroclite composée de petits groupes qui parfois s'agglutinent à l'occasion d'événements particuliers, comme le G20 à Toronto en 2010, le Sommet des Amériques à Québec en 2001 et plusieurs autres occasions importantes.

    Il n'y a probablement personne de mieux placé que Mme Kruzynski pour parler des indignés. Elle est professeure adjointe à l'École des affaires publiques et communautaires de l'Université Concordia. Elle a obtenu à l'Université d'Ottawa un bac en psychologie et à McGill, une maîtrise dans la même discipline, pour ensuite faire un deuxième bac et un doctorat en travail social. Elle fait depuis de la recherche interdisciplinaire, avec pour mission de conjuguer le travail intellectuel et le militantisme. «Mon travail est basé sur des processus participatifs pour documenter des mouvements et des luttes qui sont peu connus», mentionne cette professeure engagée dans plusieurs activités hors de l'université.

    Mme Kruzynski est membre d'une coopérative d'habitation. Elle fait partie de «la Pointe libertaire» et du Centre social autogéré à Pointe Saint-Charles. Sa thèse de doctorat portait d'ailleurs sur l'engagement des femmes de Pointe Saint-Charles, lesquelles ont entrepris la rédaction collective d'un livre grand public qui a aussi servi de base à sa thèse de doctorat. «Il faut toujours retourner sur le terrain pour valider l'interprétation des résultats; ce n'est pas uniquement dans les tours d'ivoire que le savoir se construit», soutient-elle.

    Comme le militantisme fait partie de son vécu politique, on ne s'étonne pas de l'entendre dire que le phénomène des indignés est «la manifestation d'une grogne populaire qu'on sent dans la société par rapport aux effets néfastes du capitalisme dans sa phase néolibérale». Elle considère que le récent mouvement d'indignation déclenché à Wall Street est en continuité avec les autres mouvements d'ébullition sur la place publique qu'on voit émerger dans les pays du Nord depuis la fin des années 1990, notamment en 1999 à Seattle lors d'une réunion de l'Organisation mondiale du commerce.

    «Pour la première fois, on a vu plein de jeunes dans la rue dans un contexte où on disait que les jeunes ne s'intéressaient plus à la politique», souligne-t-elle, tout en reconnaissant que cette nouvelle vague de contestation a des liens avec les grands courants de protestation des années 1960 et 1970. «À la disparition du mur de Berlin et la fin de la guerre froide a succédé une période calme, le modèle de la démocratie libérale est apparu victorieux. Aujourd'hui, on voit que ce n'est pas le cas, constate Mme Kruzynski. Ces jeunes qui sont dans la rue sont tannés de la politique officielle. C'est une politique à l'extérieure des voies électorales qui se manifeste.»

    Son travail de recherche universitaire porte essentiellement sur ce qui se passe entre «ces moments-là», c'est-à-dire sur le travail discret et circonscrit à une cause particulière de ces petits groupes qui à l'occasion vont se mettre en réseau pour parler haut et fort à toute la communauté. En 2005, elle a fondé avec des étudiantes le Collectif de recherche sur l'autonomie collective (CRAC), qui réunit «des personnes qui militent à la marge des mouvements sociaux traditionnels et au coeur de ces manifestations populaires».

    On y retrouve des gens défendant des principes d'anticapitalisme, d'antipatriarcat, d'anticolonialisme et d'anti-impérialisme. Leurs valeurs positives portent sur l'aide mutuelle, la liberté, la démocratie directe et l'autonomie. «Leur objectif est de transformer le système capitaliste en quelque chose d'autre, d'où émergerait une société nouvelle. Il n'y a pas vraiment une position idéologique claire», mentionne la chercheuse. Contrairement aux contestataires marxistes-léninistes des années 60 et 70, ces gens ne proposent pas de solution toute faite portée par un parti politique: «Ils pourraient cependant faire une analyse assez semblable de la société, mais ils sont assez différents dans les solutions et les stratégies de lutte.»

    Avoir du pouvoir sur sa vie


    Les différents groupes qui existent maintenant partagent une même culture politique: ils sont contre le système d'autorité, qu'ils jugent illégitime; ils favorisent des formes organisationnelles décentralisées, basées sur les principes de démocratie directe; ils misent sur une stratégie d'action n'ayant aucune dépendance aux intermédiaires, y compris l'État et les médias de masse. «Au quotidien, on peut voir des gens qui militent autour d'une multiplicité d'enjeux, tels que l'immigration, les guerres, l'autodétermination des peuples autochtones, la sexualité, la violence, l'embourgeoisement des quartiers, etc. Tous ces gens font partie d'une nébuleuse, dans laquelle on peut voir des ennemis communs, des enjeux différents, mais interconnectés, qui se renforcent les uns les autres. Les manifestations ne sont pas spontanées, mais il n'y a pas d'organisation formellement structurée, comme l'est un syndicat ou la Fédération des femmes du Québec.»

    Il n'y a pas dans tout cela une logique de propagande ou de recrutement, comme cela peut être le cas pour un parti politique, mais il y a une logique d'autodétermination, pour gérer sa vie localement et pouvoir dire ceci: «Je me sens, pour une fois, comme si j'avais du pouvoir sur ma vie.» Entre 1990 et maintenant, il y a eu une prolifération de petits groupes d'affinité de 5 à 20 personnes. Ce qu'on a vu au square Victoria à Montréal se passe tous les jours partout dans le monde, explique Mme Kruzynski.

    À propos de l'économie sociale telle que largement pratiquée au Québec, Anna Kruzynski trouve qu'elle est trop rapprochée de l'économie capitaliste, ce qui crée le risque de devenir «un complice néolibéral». «Je trouve plus intéressant d'essayer de créer des solutions de rechange économiques, politiques et sociales qui sont en rupture avec le système actuel et non pas en continuité. Ne jamais perdre de vue l'importance de l'autodétermination.»

    Au CRAC, on parle de garder avec soi, en tout temps, sa boussole éthique qui permet de prévenir les dérives pouvant se produire quand ces initiatives révolutionnaires prennent de l'ampleur. Ce courant de contestation de l'ère néolibérale a eu comme déclencheur la révolte des zapatistes, qui s'est manifestée au grand jour le 1er janvier 1994, date de l'entrée en vigueur de l'ALENA, accord qui menaçait leurs terres communales. Le respect de la diversité est un des principes fondamentaux portés par cette mouvance. «Dans l'arc-en-ciel des possibilités, une tactique n'est pas bonne ou mauvaise en soi; elle est toujours suivie en fonction du contexte, notamment la situation sociale des personnes et la lecture qu'on fait des rapports de force.»

    Mme Kruzynski le mentionne quand on lui demande ce qu'elle pense de la présence de fomenteurs de troubles qui se retrouvent dans la plupart des grandes manifestations. «Les personnes avec qui je milite, ajoute-t-elle, sont au coeur d'événements comme celui du G20 à Toronto et en général elles adhèrent à ce principe de respect de la diversité. Peu importe ce qui se passe dans la rue, on ne dénonce pas sur la place publique. On veut avoir ces débats à l'interne, dans le mouvement. On n'utilise pas les médias pour dénoncer ce qui s'est passé dans la rue, parce que ça ne ferait que renforcer l'image du bon et du mauvais manifestant. On doit résister aux tentatives des autorités de diviser pour mieux régner.»

    Anna Kruzynski a l'expérience d'une manifestante. Elle avoue même avoir déjà été en prison. Après le G20 de Toronto, elle s'est engagée dans le soutien juridique des personnes emprisonnées à cette occasion. Comme elle est mère d'une petite fille de trois ans, son conjoint l'a représentée à Toronto! Elle dit savoir que le mouvement auquel elle appartient est surveillé. Elle connaît ses droits. Elle garde du reste à portée de main son petit «guide sur vos droits» préparé par le Réseau de la Commission populaire qui recommande aux militants «une approche d'entière non-collaboration avec le SCRS». Mme Kruzynski, qui a grandi dans le nord de l'Ontario, se fait toutefois rassurante: «Je suis privilégiée, je jouis de la liberté d'expression que m'assure mon statut de professeure d'université.»

    Comme c'est le cas dans tous les mouvements de contestation, celui des indignés est largement celui de la jeunesse. La spécialiste en la matière à Concordia apporte certaines nuances. «Il y a beaucoup de monde comme moi qui s'implique dans ce mouvement depuis plus de 10 ans, qui ont 40 ans et plus et qui ont des familles. C'est un mouvement de jeunes qui perdure.» Pour encore longtemps? L'avenir le dira. Toutefois, il y a désormais les facteurs de la mondialisation et des réseaux sociaux. Mme Kruzynski s'étonne elle-même de l'ampleur du phénomène: «Il y a des indignés partout dans le monde, malgré les diversités. C'est incroyable! Y a-t-il une volonté de relier tout ça? Je l'espère.»

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    Collaborateur du Devoir












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