Perspectives - L'Angleterre jette les amarres
On ne sait pas si l'entente conclue la semaine dernière entre les Européens parviendra à sauver leur monnaie commune. Mais si ça marche, elle pourrait marquer une rupture décisive entre le Royaume-Uni et le continent.
Le premier ministre britannique, David Cameron, peut s'attendre à être accueilli en héros à son retour, aujourd'hui, à Westminster. Les eurosceptiques y avaient tellement peur, la semaine dernière, qu'il aille compromettre irrémédiablement la souveraineté du pays au sommet européen de Bruxelles qu'un député de son propre parti lui avait rappelé le triste souvenir de l'infâme traité de paix qu'un ancien prédécesseur, Neville Chamberlain, avait rapporté de Munich en 1938.
Le traitement qu'on lui réserve de l'autre côté de la Manche depuis vendredi est nettement moins sympathique. Reprenant un commentaire récemment entendu, mais à l'adresse des pauvres Grecs cette fois, un député allemand s'exclamait vendredi: «en fait, on n'aurait jamais dû, au départ, laisser les Britanniques se joindre à l'Union européenne». Même les pays généralement proches des positions du Royaume-Uni avaient encore du mal à comprendre comment il avait fait pour se retrouver isolé à ce point. «On était en train de discuter de choses très importantes: le sauvetage de l'euro, et lui, il se battait pour obtenir des peanuts. Ce n'était ni le moment ni le lieu», déplorait le diplomate de l'un de ces pays amis au Financial Times.
Mauvaise lecture de la situation qui a mené à une erreur tactique ou divergence fondamentale de point de vue sur l'avenir des institutions européennes, le résultat en est que les 17 pays de la zone euro ont donné leur accord au compromis sur la table, que 6 autres pays membres de l'Union européenne (UE) ont fait de même, que 3 se sont dit ouverts, mais désireux de consulter leurs parlements auparavant, et qu'un seul, le Royaume-Uni, a dit non, pour un score final de 26 contre 1.
Remarquez, l'Union européenne a, depuis longtemps, l'habitude d'avancer à différentes vitesses. La zone euro en est le meilleur exemple avec ses 17 pays membres, ses 7 autres pays qui doivent y accéder chacun à leur rythme, un 8e (Suède) dont les démarches sont suspendues indéfiniment et enfin 2 derniers (Royaume-Uni et Danemark) qui bénéficient d'une dispense. On pourrait aussi parler de cet espace de libre circulation de la main-d'oeuvre (espace Schengen) auquel n'appartiennent pas cinq pays de l'UE (dont l'Irlande et, encore une fois, le Royaume-Uni), mais qui inclut trois pays non membres de l'UE (Suisse, Norvège et Islande).
Étape cruciale
Ce qui embête tellement les autres Européens cette fois-ci, c'est notamment que le veto britannique les empêche de s'appuyer sur les institutions de l'UE (Commission européenne, Cour de justice...) pour mettre en place leur projet de resserrement de leur discipline budgétaire. Le Royaume-Uni avait tout intérêt, en principe, à ce que les pays de la zone euro exercent un meilleur contrôle de leurs déficits et que les délinquants soient sanctionnés. Il s'est quand même opposé au projet franco-allemand, principalement parce qu'il voulait obtenir, en échange, que son secteur financier ne soit pas soumis aux règles européennes.
La cause de la rupture entre les Britanniques et le reste de l'UE ne manque pas d'une certaine ironie quand on sait les critiques acerbes que se sont attirées les banquiers des deux côtés de la Manche depuis la Grande Récession et comment, de part et d'autre, on a promis de beaucoup mieux les encadrer. Un autre problème est que, si une différence marquée dans les règles financières finit par apparaître entre la City de Londres et le reste de l'UE, il se peut bien qu'elle force de nombreuses banques à déplacer des activités vers le plus gros marché.
Rien ne garantit, évidemment, que le plan de réformes, présenté à Bruxelles la semaine dernière, sera mené à terme, ni même qu'on réussira à sauver l'euro. Au contraire. Ces réformes visent principalement à resserrer à long terme la discipline budgétaire des pays européens, mais apportent peu de choses nouvelles aux dispositifs déployés jusqu'à présent pour venir en aide aux pays aux prises avec une crise de leur dette souveraine et pour arrêter la contagion. On attend encore et toujours une augmentation des sommes allouées au futur Mécanisme européen de stabilité, mais surtout que la Banque centrale européenne entende enfin toutes ces voix qui l'appellent à jouer auprès des pays endettés le rôle de prêteur de dernier recours. De ce côté, ce n'est pas le Royaume-Uni, mais principalement l'Allemagne qui joue les empêcheurs de danser en rond.
Il n'en demeure pas moins que si ces réformes sont adoptées, et que la zone euro survit à la terrible crise qu'elle traverse, une étape importante, possiblement cruciale de son intégration économique et politique aura été franchie, avec une meilleure coordination budgétaire, une vision plus collective du développement économique, et une plus grande solidarité en cas de coup dur. Le Royaume-Uni verra alors l'Europe s'éloigner graduellement de plus en plus de lui, ou lui d'elle.
Le mot de la fin dans cette histoire sera peut-être celui que l'ancien premier ministre britannique, Winston Churchill, aurait eu, paraît-il, pour décrire son pays. «Entre l'Europe et le grand large, l'Angleterre choisira toujours le grand large.»
Le premier ministre britannique, David Cameron, peut s'attendre à être accueilli en héros à son retour, aujourd'hui, à Westminster. Les eurosceptiques y avaient tellement peur, la semaine dernière, qu'il aille compromettre irrémédiablement la souveraineté du pays au sommet européen de Bruxelles qu'un député de son propre parti lui avait rappelé le triste souvenir de l'infâme traité de paix qu'un ancien prédécesseur, Neville Chamberlain, avait rapporté de Munich en 1938.
Le traitement qu'on lui réserve de l'autre côté de la Manche depuis vendredi est nettement moins sympathique. Reprenant un commentaire récemment entendu, mais à l'adresse des pauvres Grecs cette fois, un député allemand s'exclamait vendredi: «en fait, on n'aurait jamais dû, au départ, laisser les Britanniques se joindre à l'Union européenne». Même les pays généralement proches des positions du Royaume-Uni avaient encore du mal à comprendre comment il avait fait pour se retrouver isolé à ce point. «On était en train de discuter de choses très importantes: le sauvetage de l'euro, et lui, il se battait pour obtenir des peanuts. Ce n'était ni le moment ni le lieu», déplorait le diplomate de l'un de ces pays amis au Financial Times.
Mauvaise lecture de la situation qui a mené à une erreur tactique ou divergence fondamentale de point de vue sur l'avenir des institutions européennes, le résultat en est que les 17 pays de la zone euro ont donné leur accord au compromis sur la table, que 6 autres pays membres de l'Union européenne (UE) ont fait de même, que 3 se sont dit ouverts, mais désireux de consulter leurs parlements auparavant, et qu'un seul, le Royaume-Uni, a dit non, pour un score final de 26 contre 1.
Remarquez, l'Union européenne a, depuis longtemps, l'habitude d'avancer à différentes vitesses. La zone euro en est le meilleur exemple avec ses 17 pays membres, ses 7 autres pays qui doivent y accéder chacun à leur rythme, un 8e (Suède) dont les démarches sont suspendues indéfiniment et enfin 2 derniers (Royaume-Uni et Danemark) qui bénéficient d'une dispense. On pourrait aussi parler de cet espace de libre circulation de la main-d'oeuvre (espace Schengen) auquel n'appartiennent pas cinq pays de l'UE (dont l'Irlande et, encore une fois, le Royaume-Uni), mais qui inclut trois pays non membres de l'UE (Suisse, Norvège et Islande).
Étape cruciale
Ce qui embête tellement les autres Européens cette fois-ci, c'est notamment que le veto britannique les empêche de s'appuyer sur les institutions de l'UE (Commission européenne, Cour de justice...) pour mettre en place leur projet de resserrement de leur discipline budgétaire. Le Royaume-Uni avait tout intérêt, en principe, à ce que les pays de la zone euro exercent un meilleur contrôle de leurs déficits et que les délinquants soient sanctionnés. Il s'est quand même opposé au projet franco-allemand, principalement parce qu'il voulait obtenir, en échange, que son secteur financier ne soit pas soumis aux règles européennes.
La cause de la rupture entre les Britanniques et le reste de l'UE ne manque pas d'une certaine ironie quand on sait les critiques acerbes que se sont attirées les banquiers des deux côtés de la Manche depuis la Grande Récession et comment, de part et d'autre, on a promis de beaucoup mieux les encadrer. Un autre problème est que, si une différence marquée dans les règles financières finit par apparaître entre la City de Londres et le reste de l'UE, il se peut bien qu'elle force de nombreuses banques à déplacer des activités vers le plus gros marché.
Rien ne garantit, évidemment, que le plan de réformes, présenté à Bruxelles la semaine dernière, sera mené à terme, ni même qu'on réussira à sauver l'euro. Au contraire. Ces réformes visent principalement à resserrer à long terme la discipline budgétaire des pays européens, mais apportent peu de choses nouvelles aux dispositifs déployés jusqu'à présent pour venir en aide aux pays aux prises avec une crise de leur dette souveraine et pour arrêter la contagion. On attend encore et toujours une augmentation des sommes allouées au futur Mécanisme européen de stabilité, mais surtout que la Banque centrale européenne entende enfin toutes ces voix qui l'appellent à jouer auprès des pays endettés le rôle de prêteur de dernier recours. De ce côté, ce n'est pas le Royaume-Uni, mais principalement l'Allemagne qui joue les empêcheurs de danser en rond.
Il n'en demeure pas moins que si ces réformes sont adoptées, et que la zone euro survit à la terrible crise qu'elle traverse, une étape importante, possiblement cruciale de son intégration économique et politique aura été franchie, avec une meilleure coordination budgétaire, une vision plus collective du développement économique, et une plus grande solidarité en cas de coup dur. Le Royaume-Uni verra alors l'Europe s'éloigner graduellement de plus en plus de lui, ou lui d'elle.
Le mot de la fin dans cette histoire sera peut-être celui que l'ancien premier ministre britannique, Winston Churchill, aurait eu, paraît-il, pour décrire son pays. «Entre l'Europe et le grand large, l'Angleterre choisira toujours le grand large.»
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