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    Perspectives - Ici la Terre

    On aurait pu espérer que la Grande Dépression serve au moins à ramener sur Terre, ou à disqualifier pour toujours, les intégristes du tout-au-marché. La crise de la dette souveraine en Europe et le cirque politique américain montrent, au contraire, qu'ils pourraient bien reprendre le haut du pavé.

    La droite américaine a accompli l'exploit de nous surprendre de nouveau par l'ampleur de son fanatisme idéologique, ces dernières semaines. Elle a même trouvé le moyen de déjouer le leader de sa propre majorité à la Chambre des représentants, John Boehner, en refusant l'entente qu'il avait négociée avec le président Barack Obama, en échange du relèvement du plafond de la dette du gouvernement américain.

    Il y avait, là-dedans, pour 4000 milliards $US de compressions budgétaires sur dix ans, sous forme notamment du relèvement de l'âge de la retraite et du resserrement des règles des programmes d'assurance-maladie. Le président démocrate avait seulement exigé en échange l'abolition de certains crédits d'impôt et autres passe-droits fiscaux accordés aux riches et aux entreprises équivalant à 17 % de l'effort total. N'importe quel parti conservateur normal aurait sauté sur l'offre et y aurait vu une victoire historique. À la place, les élus républicains ont dit préférer que le pays soit en défaut de paiement sur sa dette, plutôt que de permettre à son gouvernement de tirer ne serait-ce qu'un seul cent de plus en revenus fiscaux.

    Cette intransigeance s'est attiré la condamnation unanime que l'on sait des experts, du monde des affaires, de la banque centrale américaine, des agences de notation et des investisseurs étrangers. On a parlé «de dangereux intégrisme», de «suicide» économique, de «folie». On a rappelé que les impôts aux États-Unis sont toujours parmi les plus bas de tous les pays développés et que ceux prélevés par le gouvernement fédéral sont même moins élevés actuellement (à 14,4 % du PIB) qu'ils ne l'étaient à la fin du règne du grand prophète républicain, Ronald Reagan (18,2 %). On a surtout réexpliqué les conséquences catastrophiques qu'aurait un défaut de paiement sur la dette du pays dans le monde réel où l'on vit.

    Le message semble avoir porté. Les élus républicains ont soudainement été pris la semaine dernière d'un sentiment inhabituel chez eux, appelé le doute, et ils s'apprêteraient à recourir à une pirouette procédurale pour retraiter sans trop perdre la face. Ce sentiment inconfortable risque toutefois de leur passer rapidement.

    On pourrait se moquer de leur conception simpliste et bornée de l'économie si elle n'avait pas encore et toujours tellement d'influence sur la réalité. Après tout, n'eût été leur jusqu'au-boutisme, ils auraient poussé un président démocrate à amorcer le plus important virage à droite aux États-Unis depuis longtemps. Mais, plus grave encore, disent plusieurs experts, la hâte affichée de réduire le déficit en sabrant dans les dépenses publiques menaçait de mettre du plomb dans l'aile d'une reprise économique toujours anémique.

    Dangereux revenants

    Les États-Unis ne sont pas le seul pays où semble vouloir revenir cette conception de l'économie qui a sévi pendant 30 ans et qu'on croyait morte avec la crise, remarquait mercredi un chroniqueur du Financial Times, Martin Wolf. Si l'Amérique a ses faucons républicains, pour qui les maux de l'économie se résument aux déficits et pour lesquels les prestataires de services publics doivent être châtiés, l'Europe a ses faucons allemands et néerlandais, pour qui les maux de la zone euro se résument aussi aux déficits de ces incorrigibles Grecs, Portugais et autres Italiens qu'on entend bien forcer à rentrer dans le droit chemin.

    En fait, dans la plupart des cas, ces déficits sont largement le résultat de la baisse des revenus et de l'augmentation des dépenses causées par la crise. La meilleure façon de les résorber est d'aider ces pays à retrouver le chemin de la croissance, ce qu'on ne fait pas en les soumettant à des plans d'austérité de plus en plus sévères. «Les marchés financiers et les économistes de droite prennent le problème à l'envers, écrivait il y a deux semaines Joseph Stiglitz, Prix Nobel d'économie, dans une chronique destinée aux journaux. Ils croient que l'austérité va générer la confiance et que la confiance va générer la croissance. En réalité, l'austérité mine la croissance, ce qui affaiblit la position budgétaire de l'État ou, à tout le moins, se traduit par une amélioration bien moindre que celle promise par les partisans de l'austérité.»

    Au-delà de la dette laissée par la crise, les économies développées feront face à de nombreux autres défis importants dans les années à venir, disait cette semaine au Devoir Pierre Fournier, analyste géopolitique à la Financière Banque Nationale. Il y aura la concurrence des économies émergentes, le choc démographique ainsi que la transformation de nos économies, qui ont reposé trop longtemps sur les profits à court terme et l'endettement des ménages.

    Pour ce faire, il faudra savoir susciter l'adhésion et la participation de populations qui voient depuis 30 ans leurs conditions de vie stagner, alors que les riches gagnent toujours plus, et qui se font dire aujourd'hui qu'il faut encore faire des coupes dans leurs services publics, alors qu'ils attendent toujours de voir la couleur de la reprise économique qu'on leur a annoncée.

    Tout est question, sans doute, de savoir faire preuve de mesure, de réalisme, de pragmatisme, d'audace et de courage politique aussi, mais dans un climat de dialogue et d'écoute avec la population, sans quoi tout risque de déraper. Tout le contraire, en fait, du dogmatisme affiché par certains, ces temps-ci, en Europe et aux États-Unis.
     
     
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