Perspectives - De la démocratie à l'OMC
Difficile de prédire quelle sorte d'accueil recevront les participants à la réunion de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en début de semaine à Montréal. N'auront-ils finalement affaire qu'à une poignée d'irréductibles cagoulards rapidement embarqués par la police, ou auront-ils droit à la foule des grands jours? Chose certaine, la rue leur reprochera d'être complices de mille et un méfaits, dont l'un des plus graves sera certainement de porter atteinte à l'idéal démocratique.
Il est depuis longtemps convenu, au sein de la nébuleuse des mouvements regroupés désormais sous le vocable d'«altermondialistes», que les travaux à l'OMC se résument à de basses tractations menées derrière des portes closes au seul bénéfice de puissantes compagnies transnationales. De plus, ce processus de négociations aurait, selon ces mêmes critiques, inévitablement pour résultat d'affaiblir les États-nations, principaux exécutants de la volonté démocratique des peuples, tout en privant, un peu plus encore, les pays pauvres des moyens d'assurer leur propre développement économique, politique et social.
Principale institution internationale d'ordonnancement des échanges économiques entre pays, l'OMC s'éloigne à plusieurs titres, il est vrai, de l'utopie d'un gouvernement démocratique mondial. Elle n'a pas la grâce d'avoir de parlement élu. Elle a la fâcheuse tendance à ne s'occuper que d'économie, laissant autant que possible à d'autres la responsabilité d'améliorer le sort des peuples en matière de santé, d'éducation, de justice ou d'environnement. Quant à ses travaux et débats, ils ont le malheur de se dérouler en grande partie à huis clos, ou d'être tellement obscurs et techniques qu'ils font même fuir les plus courageux.
Les vieux de la vieille diront cependant qu'il n'y a rien de neuf là-dedans et que tout le monde s'accommodait parfaitement de la situation avant que l'on commence, quelque part durant les années 1990, à manifester tellement d'intérêt pour les négociations commerciales. Ils souligneront que les manifestations monstres contre l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), la conférence de l'OMC à Seattle ou celle de la ZLEA à Québec en 2001 ont convaincu les pays membres et leurs fonctionnaires de faire preuve d'un degré de transparence sans précédent. Ils rappelleront qu'il était impensable, il n'y a pas si longtemps, de tenir au Canada des consultations auprès de la population et des parlementaires sur des négociations en cours, d'inviter à l'OMC des organisations non gouvernementales (ONG) opposées au processus à y exprimer directement leurs points de vue, ou encore de diffuser sur Internet certains résultats des travaux en cours.
Les défenseurs de l'institution basée à Genève ne manquent pas d'ajouter qu'il y a une limite à ce que peuvent révéler au grand public des délégations nationales engagées dans ces négociations serrées. Selon plusieurs d'entre eux, il est déjà assez compliqué de trouver un consensus parmi 146 pays que tant de choses séparent qu'on n'a pas besoin d'y intégrer encore plus d'intervenants. Ils affirment que l'alternative à cette institution bien imparfaite ne serait pas la fin du processus d'intégration économique mondiale, mais une intégration dont la seule règle serait celle du plus fort. Ils concluent en rappelant que, en ce qui a trait aux valeurs démocratiques, elles ne peuvent, de façon réaliste, véritablement s'exprimer que dans la façon dont chaque pays membre choisit son gouvernement national, lequel le représente ensuite à l'OMC.
Question de confiance
Mais voilà, les populations occidentales sont plutôt portées à se méfier de leurs gouvernements par les temps qui courent. Elles s'en méfient encore plus lorsqu'ils se mettent en tête d'essayer de dompter la terrible bête que semble être la mondialisation, particulièrement lorsque cela implique qu'ils s'engagent dans de mystérieuses négociations qui, par définition, exigeront d'eux de faire certaines concessions. Ces gouvernements ont beau protester, comme le fait Ottawa, qu'il n'est pas question de compromettre leur souveraineté en matière d'éducation, de santé, de politiques sociales ou de protection de ressources vitales comme l'eau, on se méfie tout de même.
C'est que l'on voit bien que tous ces accords internationaux n'empêchent pas les plus forts de continuer parfois à jouer du muscle, ni les plus pauvres de continuer souvent à s'enfoncer dans la misère. C'est que l'on voit aussi que tous ces accords internationaux n'ont pas toujours les effets que prévoyaient leurs auteurs. N'apprenait-on pas encore cette semaine que le Canada a été pour le moins déjoué par l'interprétation donnée par le tribunal de l'OMC à l'une des dispositions issues du dernier cycle de l'Uruguay, causant sa perte en matière d'exportations de produits laitiers?
L'absence d'alternative crédible au processus en cours constitue probablement aussi l'une des raisons du malaise ambiant. Personne n'aime, en démocratie, se voir offrir un seul choix. Contrairement aux mouvements environnementalistes qui, avec le temps, ont su développer une expertise et un discours qui leur ont permis de rallier plus de gens et d'imposer certaines de leurs solutions aux décideurs politiques, force est de constater que l'altermondialisme éprouve encore du mal à s'extirper de son confortable radicalisme, de son goût pour la démagogie, et d'une étourdissante tendance à vouloir défendre toutes les causes à la fois, quitte à ce qu'elles se contredisent parfois. Trois éditions du Forum social mondial à Porto Alegre, au Brésil, n'ont pas suffi à l'élaboration d'un projet politique concret et réaliste susceptible de faire contrepoids au modèle présent.
Reste, en attendant, une institution internationale qui cherche tant bien que mal à s'améliorer de l'intérieur. Restent, aussi, toutes ces marches, assemblées et ateliers de formation qui se tiendront durant les prochains jours à Montréal en réaction à la réunion de l'OMC, ainsi que tous ces reportages télé, ces articles de journaux et ces discussions entre parents et amis que susciteront ces événements. Soit autant de réflexion, de débats et d'actions que les enjeux commerciaux n'avaient pas l'habitude de provoquer autrefois, et qui marquent, déjà, une certaine forme d'avancée démocratique.
Il est depuis longtemps convenu, au sein de la nébuleuse des mouvements regroupés désormais sous le vocable d'«altermondialistes», que les travaux à l'OMC se résument à de basses tractations menées derrière des portes closes au seul bénéfice de puissantes compagnies transnationales. De plus, ce processus de négociations aurait, selon ces mêmes critiques, inévitablement pour résultat d'affaiblir les États-nations, principaux exécutants de la volonté démocratique des peuples, tout en privant, un peu plus encore, les pays pauvres des moyens d'assurer leur propre développement économique, politique et social.
Principale institution internationale d'ordonnancement des échanges économiques entre pays, l'OMC s'éloigne à plusieurs titres, il est vrai, de l'utopie d'un gouvernement démocratique mondial. Elle n'a pas la grâce d'avoir de parlement élu. Elle a la fâcheuse tendance à ne s'occuper que d'économie, laissant autant que possible à d'autres la responsabilité d'améliorer le sort des peuples en matière de santé, d'éducation, de justice ou d'environnement. Quant à ses travaux et débats, ils ont le malheur de se dérouler en grande partie à huis clos, ou d'être tellement obscurs et techniques qu'ils font même fuir les plus courageux.
Les vieux de la vieille diront cependant qu'il n'y a rien de neuf là-dedans et que tout le monde s'accommodait parfaitement de la situation avant que l'on commence, quelque part durant les années 1990, à manifester tellement d'intérêt pour les négociations commerciales. Ils souligneront que les manifestations monstres contre l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), la conférence de l'OMC à Seattle ou celle de la ZLEA à Québec en 2001 ont convaincu les pays membres et leurs fonctionnaires de faire preuve d'un degré de transparence sans précédent. Ils rappelleront qu'il était impensable, il n'y a pas si longtemps, de tenir au Canada des consultations auprès de la population et des parlementaires sur des négociations en cours, d'inviter à l'OMC des organisations non gouvernementales (ONG) opposées au processus à y exprimer directement leurs points de vue, ou encore de diffuser sur Internet certains résultats des travaux en cours.
Les défenseurs de l'institution basée à Genève ne manquent pas d'ajouter qu'il y a une limite à ce que peuvent révéler au grand public des délégations nationales engagées dans ces négociations serrées. Selon plusieurs d'entre eux, il est déjà assez compliqué de trouver un consensus parmi 146 pays que tant de choses séparent qu'on n'a pas besoin d'y intégrer encore plus d'intervenants. Ils affirment que l'alternative à cette institution bien imparfaite ne serait pas la fin du processus d'intégration économique mondiale, mais une intégration dont la seule règle serait celle du plus fort. Ils concluent en rappelant que, en ce qui a trait aux valeurs démocratiques, elles ne peuvent, de façon réaliste, véritablement s'exprimer que dans la façon dont chaque pays membre choisit son gouvernement national, lequel le représente ensuite à l'OMC.
Question de confiance
Mais voilà, les populations occidentales sont plutôt portées à se méfier de leurs gouvernements par les temps qui courent. Elles s'en méfient encore plus lorsqu'ils se mettent en tête d'essayer de dompter la terrible bête que semble être la mondialisation, particulièrement lorsque cela implique qu'ils s'engagent dans de mystérieuses négociations qui, par définition, exigeront d'eux de faire certaines concessions. Ces gouvernements ont beau protester, comme le fait Ottawa, qu'il n'est pas question de compromettre leur souveraineté en matière d'éducation, de santé, de politiques sociales ou de protection de ressources vitales comme l'eau, on se méfie tout de même.
C'est que l'on voit bien que tous ces accords internationaux n'empêchent pas les plus forts de continuer parfois à jouer du muscle, ni les plus pauvres de continuer souvent à s'enfoncer dans la misère. C'est que l'on voit aussi que tous ces accords internationaux n'ont pas toujours les effets que prévoyaient leurs auteurs. N'apprenait-on pas encore cette semaine que le Canada a été pour le moins déjoué par l'interprétation donnée par le tribunal de l'OMC à l'une des dispositions issues du dernier cycle de l'Uruguay, causant sa perte en matière d'exportations de produits laitiers?
L'absence d'alternative crédible au processus en cours constitue probablement aussi l'une des raisons du malaise ambiant. Personne n'aime, en démocratie, se voir offrir un seul choix. Contrairement aux mouvements environnementalistes qui, avec le temps, ont su développer une expertise et un discours qui leur ont permis de rallier plus de gens et d'imposer certaines de leurs solutions aux décideurs politiques, force est de constater que l'altermondialisme éprouve encore du mal à s'extirper de son confortable radicalisme, de son goût pour la démagogie, et d'une étourdissante tendance à vouloir défendre toutes les causes à la fois, quitte à ce qu'elles se contredisent parfois. Trois éditions du Forum social mondial à Porto Alegre, au Brésil, n'ont pas suffi à l'élaboration d'un projet politique concret et réaliste susceptible de faire contrepoids au modèle présent.
Reste, en attendant, une institution internationale qui cherche tant bien que mal à s'améliorer de l'intérieur. Restent, aussi, toutes ces marches, assemblées et ateliers de formation qui se tiendront durant les prochains jours à Montréal en réaction à la réunion de l'OMC, ainsi que tous ces reportages télé, ces articles de journaux et ces discussions entre parents et amis que susciteront ces événements. Soit autant de réflexion, de débats et d'actions que les enjeux commerciaux n'avaient pas l'habitude de provoquer autrefois, et qui marquent, déjà, une certaine forme d'avancée démocratique.
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